Y a-t-il encore un peuple ?
Critiques > La Télécratie contre la démocratie 
 

 

La collection « Mag »
 
Un livre de Bernard Stiegler



On pourra consulter le site Ars Industrialis au sein duquel Bernard Stiegler occupe une place et joue un rôle essentiel.
www.arsindustrialis.org/

Dans ce livre d’anticipation politique et électorale autant que de diagnostic d’économie libidinale et sociale, Bernard Stiegler dresse d’abord un bilan pour le moins alarmant : « Ces temps sont très difficiles, et souvent désolants » (p. 23). Ainsi, notre pays passe par une crise majeure, celle de l’épuisement de sa démocratie au profit d’une « télécratie » attestant que le débat social et politique de fond a cédé la place à celui, formel et spectaculaire, d’une campagne, centrée sur les personnalités et les intonations de leurs messages bien plus que sur le contenu de leurs programmes. Le temps différé de la délégation et de la compétence politiques a été détruit par le temps réel de la communication « en direct » (just in time). L’opinion est devenue par là même une audience (p. 24 et sq). À la fois lettre ouverte aux politiques et plaidoyer pour l’invention d’une nouvelle citoyenneté, ce livre invite à « faire face à la télécratie et reconstituer une force démocratique qui la dépasse » (p. 266).
Bernard Stiegler insiste sur le fait que nous sommes sortis des démocraties d’opinion pour plonger aveuglément dans des télécraties d’audience. Or l’audience n’est pas l’opinion, fût-ce l’opinion commune, précipitée, publique. Si la doxa, chez les Anciens, pouvait faire l’objet de la révision et de la discussion philosophique, scientifique, politique, c’est parce qu’elle était loin d’avoir toujours raison, et même qu’on l’avait très tôt suspectée de se tromper. Tandis qu’aujourd’hui « l’audience » est ce qui se présente par le biais télécratique comme diktat du vrai, comme ce qui certes peut bien déplaire, déranger, etc., mais n’en est pas moins principe implacable de réalité, et qui, quoi qu’on en dise, a toujours raison, au double sens de cette expression (emporter l’adhésion, prouver et venir à bout de). Les hommes et femmes politiques sont alors tentés par l’audience, et on ne le comprend que trop bien. Les « niches d’audience » constituent une véritable clientèle électorale, que les hommes et femmes politiques prennent le risque de vouloir séduire (p. 193 et 194). Tandis qu’il faudrait que s’entrecroisent justement les multitudes d’opinions, qu’elles s’affrontent, se complètent et s’enrichissent les unes les autres, on assiste à une série de processus de désindividuation (tant psychiques que collectifs), de désublimation engendrée par une sorte de populisme industriel, et de désertion des potentiels de convergence et de rassemblement des individus autour d’une dynamique authentiquement politique – et guidée par une philia commune plutôt que par un marketing politique (p. 195). Ce qu’il faut ouvrir d’urgence, c’est un débat sur « le sens politique » des technologies de pointe dont dispose désormais l’appareil télécommunicationnel. Stiegler montre par exemple comment les blogs permettent l’exploitation de nouveaux horizons de marketing politique, mais qu’en même temps, les perspectives de pratiques sociales alternatives qu’ils permettent restent insondées, nourrissant de la sorte la télécratie contre la démocratie.
Cette crise est d’autant plus profonde qu’elle s’enracine très en deçà des simples phénomènes politiques de surface que nous délivrent les différents appareils médiatiques. Cette crise est celle du désir, qui est le principal ressort du politique, et qui porte à la mobilisation collective, en vue de permettre la réalisation de projets élaborés dans le respect mutuel des différences de vue, en même temps que dans l’entente commune définissant les principes majeurs et inamovibles sur lesquels on pourrait s’appuyer pour faire progresser notre société.

Or à ce jour, ce désir est mis à mal : il n’est plus synonyme d’une dynamique porteuse de motivations mais s’est dilué dans un désespoir et une souffrance. Dans le débat présidentiel qui s’annonçait, il semble que Bernard Stiegler aurait presque aimé pouvoir reconnaître à la candidate socialiste qui allait être investie par son parti, ainsi qu’au candidat UMP désigné par le sien, le mérite d’avoir anticipé cette crise du désir, et d’avoir reconnu que cette souffrance serait un des axes majeurs de l’élection présidentielle de 2007. Mais l’auteur semble déçu dans ses attentes puisqu’il considère que les candidats mentionnés n’ont pas pris en compte de façon explicite et approfondie, et pour des raisons médiatiques et communicationnelles, la dissémination du désir en pulsions. Ils maintiendraient plutôt en suspens l’enjeu réel et sociétal de l’élection, en évitant la mise en question de la portée réelle de l’action politique, surfant sur le thème de la souffrance en vue d’une fondation qu’on serait en droit de nommer « populiste »1. Il est intéressant de noter à ce sujet que Nicolas Sarkozy, interviewé peu de temps après l’investiture socialiste de Ségolène Royal, sur la qualification prêtée à sa candidate rivale de « populiste », l’a courtoisement défendue en récusant l’emploi de ce terme. Cependant, ce qu’aucun candidat ne semble avoir saisi, c’est que le désir n’est pas la pulsion, préférant étayer leur discours sur « la souffrance du désir en flattant les pulsions » (p. 18).
Crise politique, dilution du désir en pulsions et souffrance : tel serait le triangle sur lequel reposerait aujourd’hui la future élection, et, au regard de certaines déclarations précédant et suivant cette édition, on ne peut que donner raison à la justesse de vue de Stiegler, dont les pronostics discursifs se réalisent au jour le jour. Désir et souffrance donc : deux axes autour desquels se jouent les affrontements majeurs et qui, selon la façon dont ils seront reçus, pèseront sur les votes. En langage électoral, ce désir lancinant et cette accablante souffrance qui ponctuent tout le livre (notamment p. 60 et sq sur les hikikomori et les otaku au Japon2, et p. 213 et sq sur le pire et la nécessité d’une nouvelle philia pour la jeunesse) soulèvent la question des moyens nécessaires pour captiver les franges de la population susceptibles d’être les plus réceptives aux messages rassurants. La presse a relayé cette focalisation du discours sur la souffrance : Ségolène Royal, en déplacement dans le Nord, avait déjà déclaré au mois de juin 2006 : « J'entends dire : "vous êtes sur le terrain de Sarkozy !" Non, je suis avec les socialistes sur le terrain des gens qui souffrent. Et répondre à leur souffrance, c'est la mission des socialistes3. » De son côté, lors de son passage dans les Ardennes, une région socialement et économiquement meurtrie où les pulsions semblent si fortement légitimées à prendre toute leur importance, Nicolas Sarkozy déclarait : « La France qui souffre, ce n’est pas seulement celle des exclus, c’est aussi celle des travailleurs pauvres [...], celle de la France des classes populaires qui a peur de l’exclusion et celle des classes moyennes qui a peur du déclassement4. »

Ainsi, la force du livre de Stiegler tient dans son repérage de la manière dont le discours électoral en cours s’arc-boute sur la machine à produire le pire, c’est-à-dire la force des industries de programmes, qui « anéantit la politique et ses représentants » (p. 213). Cette force du pire travaille contre la philia, notamment contre l’émergence de cette nouvelle philia en laquelle Stiegler place sa confiance. Fidèle disciple de Simondon, Stiegler rappelle que l’investissement dans la technique propage du sens autour de soi, transindividualise. Dès lors, « la jeunesse qui investit sans réserve ni délai les transformations technologiques […] a envie d’inventer […], de participer à cette aventure qu’est le travail en tant que puissance de transformation : tel est peut-être le nouvel idéal du peuple ». (p. 250). Le livre se clôt sur un appel à l’inventivité de la jeunesse, afin qu’elle s’empare des processus d’individuation et invente une nouvelle socialisation. À l’inverse de la théorie de la sanction et de la récompense, qui tient lieu aujourd’hui de théorie de la motivation et qui domine dans le management comme dans la politique (p. 256 à 259), la jeunesse peut et doit se dépasser par une nouvelle forme de motivation, qui conduise « au degré supérieur de l’existence que constitue la production de la philia » (p. 261). Stiegler entend qu’il doit y avoir un réagencement économique et politique (sur le modèle de celui entre l’otium et le negotium des Romains, les deux temps de l’ordre du contingent et de la culture de l’esprit et de l’ordre du nécessaire et de la production et de l’échange des biens et richesses). Cela passe par la révision et la réorganisation d’une politique éducative et industrielle de recherche et de développement. Il nous incombe à tous de nous mobiliser pour « réaffirmer la puissance publique contre l’impuissance politique, contre la télécratie » (p. 264).

Gilles Behnam

STIEGLER Bernard
La Télécratie contre la démocratie. Lettre ouverte aux représentants politiques
Paris, Flammarion, 2006.



 
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