La collection « Mag »
 

Y a-t-il encore un peuple ?

Y a-t-il encore un peuple ? Pour Hegel comme pour Heidegger, même s’il est possible de parler du peuple au sens d’un objet historique (peuple allemand, français, etc.), cette notion ne se donne pas dans l’évidence et il n’y a « vécu » de peuple ou d’appartenance au peuple que dans une expérience historique privilégiée : la guerre, qui joue pour le peuple le rôle que joue la mort pour les individus.
Devant la menace d’anéantissement, les individus renoncent à leurs intérêts particuliers et chacun redevient l’égal de tous les autres en même temps que le frère de tous les autres membres du peuple, qui partagent tous le même destin de soldat face à la mort. Le peuple est l’unité de tous ceux qui n’ont plus que leur rapport à la mort ; pourtant, ce rapport à la mort peut-il en même temps être un rapport à autrui, et peut-on avoir un rapport à la mort à plusieurs ? On trouve aussi chez Sartre l’écho lointain de cette doctrine existentielle du peuple, quand il avoue être passé de l’anarchisme à la conscience historique de l’appartenance à travers l’épreuve de la guerre. Il semble bien que le peuple s’atteste dans sa souveraineté lors de l’expérience de la guerre : les Grecs, d’Eschyle à Platon, n’ont que fort peu de sympathie pour la démocratie, mais voient la force du peuple grec et la raison de sa victoire contre les Perses dans le fait qu’il est un peuple libre, où chacun se bat pour sa patrie, en l’aimant et en aimant les autres en elle, alors que les Perses ne sont qu’une foule, masse informe d’esclaves soumise à une seule tête – et dans ces conditions, David peut vaincre Goliath.
Le peuple de la Révolution française s’atteste dans la levée en masse, à la différence des monarchies dans lesquelles le monarque conduit son peuple « à la guerre comme à une partie de chasse » (Kant). C’est justement Kant qui nous rend sensibles à l’ambiguïté de cette situation : un régime vraiment démocratique laisserait le peuple souverain décider de l’échéance ultime, c’est-à-dire de la guerre, ce qui signifie qu’il le laisserait ou non être un peuple ; or la mobilisation générale est le fait des démocraties qui ne demandent pas, en ce cas, son avis au peuple. Pourtant, ces peuples s’élancent vers la guerre « la fleur au fusil » : cette image montre que les peuples qui se constituent lors des guerres mondiales sont des peuples fabriqués, des masses jetées les unes contre les autres pour des intérêts privés. Les deux auteurs les plus conscients du caractère problématique de la notion de peuple à l’ère du nationalisme (ou de la mobilisation des masses) ont sans doute été Marx et Nietzsche, qui adoptent face à cette conscience d’un changement deux positions antagonistes : ou bien renoncer à la notion de peuple, au mythe ou au fantasme de l’unité, car un peuple n’est que l’effet d’une domination, d’une classe guerrière qui constitue en peuple une masse plus faible ou vaincue – le peuple anglais comme domination des Normands sur les Saxons, le peuple maghrébin comme domination des Arabes sur les Berbères, le peuple germanique comme domination des Prussiens sur les Allemands, etc. Les peuples se créent ainsi dans la guerre, le sang ou la violence juridique, et leur existence historique est la continuation de cette violence rendue légitime sous la forme des mythes. Ou alors le peuple n’existe sans ambiguïté (comme l’ensemble de ceux qui se solidarisent face à la mort en renonçant à leurs intérêts particuliers) que si cette solidarité vient de la conscience du peuple, en excluant toute mobilisation possible. Marx en ce sens hérite des concepts « réactionnaires » de Hegel dans la mesure où la conscience de classe prolétarienne définit exactement l’ensemble de ceux qui, étant exploités à fond, n’ayant donc aucun intérêt particulier à défendre la société dans laquelle ils vivent, se solidarisent pour sauver « l’humanité ». La notion idéaliste de peuple se trouve conservée en même temps que surmontée : le peuple devient le prolétariat, et la conscience de classe devient la donnée qui s’impose même au parti, qui ne peut « mobiliser » ou « constituer » un peuple. Les révolutions communistes confondent la souveraineté du peuple précisément avec le contraire de la mobilisation générale, c’est-à-dire avec le fait de déposer les armes, de ne pas faire la guerre impérialiste, d’en appeler au reste de l’humanité.
Peut-il encore y avoir peuple, au sens de l’unité ethnique, linguistique ou historique, et surtout au sens idéaliste de la souveraineté, quand il semble que le peuple se confond avec les esclaves, les dominés, la masse des exploités, c’est-à-dire avec le « bas peuple » ? Dénoncer ou soupçonner les mythes historiques du peuple souverain et uni, ne pas croire au peuple, qu’est-ce d’autre qu’en finir avec le peuple ? Le peuple n’est-il qu’une foi, un acte de foi, un mythe ? À notre époque, les formes de cette foi ne sont-elles pas le génocide ou le nationalisme sportif, ou encore le populisme si justement décrié, mais en même temps si mal défini et conceptualisé ? Justement, tant dans nos articles, qui clarifient par exemple la notion de « souveraineté » chez Rousseau ou celle de « peuple » dans l’histoire du PCF, que dans nos deux critiques et notre interview, ces difficultés sont posées et, en partie, levées.
 
Philippe Quesne, pour le Mag philo

l'entretien
Une interview de Gérard Bras
Avec Gérard Bras

 

Chef de projet : Gilles Behnam
Remerciements à Jean-Louis Poirier, IGEN de philosophie, à Philippe Quesne et à François Vert, professeurs de philosophie.
Illustration : Jacques Auclerc-Galland

 
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