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Comment un philosophe peut-il non seulement s’intéresser de près à la musique, mais encore s’atteler à en composer ? Ce fut le cas pour Rousseau, pour Nietzsche, et pour celui qui fut peut-être le plus doué des trois, Adorno. On peut invoquer le simple concours de circonstances et les éventuelles rencontres : Rousseau en phase avec la naissance de l’opéra, Nietzsche disciple de Schopenhauer, un court instant ami de Wagner, Adorno, confronté aux problématiques de la composition issues de l’école de Vienne… Mais il est un autre ordre de réponse possible, qui concerne l’influence mutuelle de la philosophie et de la musique. Qu’a donc la musique à apporter à la philosophie, et qu’est-ce qu’en retour la philosophie peut apporter à la musique ? Si l’on définit la philosophie traditionnellement comme quête de vérité (Platon, Malebranche…), on peut envisager que tout ce qui fait l’objet de son questionnement touche de près ou de loin la vérité. Une première hypothèse, très négative et assez mal inspirée de Platon, pourrait alors consister à dire que la musique représenterait comme l’envers de la philosophie, son mensonge. De même que l’auteur de La République étudiait les sophistes pour les discuter et les contrer, ou la littérature et le théâtre pour les critiquer et finir par les bannir de sa Cité, la philosophie et ses grands représentants musiciens se seraient préoccupés de musique pour traquer en elle l’illusion, le rupture d’avec la raison, et apprivoiser – quitte à échouer – l’ivresse dionysiaque (cf. certains fragments de Nietzsche). Harmonie, mélodie, rythme ne seraient que l’expression paroxystique de la déréalisation de soi comme être au monde. Nous pouvons, a contrario, évoquer Freud, qui, dit-on, n’aimait pas la musique parce qu’elle le divertissait et le détournait de la concentration nécessaire au bon avancement de la recherche et de l’analyse. Bref, la musique n’intéresse le philosophe que comme le degré zéro de la vérité, d’autant plus fourbe qu’elle s’entend mieux à le bercer d’illusion. Percer à jour son artifice, et sa puissance de séduction marquerait le commencement de la philosophie. Le bistouri généalogiste de Nietzsche contre la mélodie infinie de Wagner… Osons à présent une deuxième hypothèse maximaliste et beaucoup plus positive : la philosophie trouve en la musique une alliée non négligeable, mieux, un secours qui lui ouvre un horizon singulier de vérité, presque un salut, en tout cas un moyen grâce auquel un ordre caché ou plutôt « muet » de vérité parvient enfin à se faire « entendre ». Ce qui, le reste du temps, se tait inexorablement, ou qui, ne pouvant se dire, devrait le faire (Wittgenstein aussi, sans avoir été lui-même compositeur, est issu d’un milieu et d’une époque hantés par la musique) ; c’est un ordre de vérité qui transcende la logique et la raison ainsi que toute l’unité argumentative. Osons, pour finir, une troisième hypothèse : toute textualité signifiante est une musicalité, disposant de ses accents propres, et, à sa manière, le mensonge dit sa propre vérité, comme la discours de banalité, le bricolage ou l’humour… « Sans musique la vie ne vaudrait d’être vécue », parce qu’en effet rien ne voudrait alors plus rien dire, rien ne saurait plus être « exprimé », dès maintenant tout serait déjà dit, vu et entendu. On pourrait être tenté d'opposer à une approche philosophique non verbale et par exemple musicale de la vérité, une conception logicienne, resserrée même pas autour des mots, comme le voulait Hegel, mais simplement de symboles mathématiques, par exemple. Dès lors, la vérité se trouvera ramenée et réduite à une pure et froide tautologie, même pas de type textuel tel que « un sou est un sou », qui nous parle du monde en nous instruisant sur l’avarice et nous disant par conséquent beaucoup plus que le simple énoncé d'identité : « A est A ». Il n’y a donc pas de vérité hors sens, et c’est pourquoi tout ordre signifiant est porteur d’un degré de vérité absolument singulier. La logique et ses recherches sont porteuses de leur « entente » propre de la vérité, comme la musique, la littérature, les religions, les arts plastiques… le sont des leurs. Il revient à la philosophie d’embrasser autant qu’elle le peut ces divers ordres de vérité, non pas pour en proposer des nomenclatures ou en ordonnancer quelque hiérarchie, mais pour en extraire toutes les intensités. Car s’il n’y a pas de plus ou de moins en matière de vérité, il y a bien des variations d’intensité dans les vérités, qui n’importent pas toutes au même titre selon qu’elles concernent la simple forme d’un raisonnement, qui veut qu’on ne mente « absolument » pas, ou la menace qui pèse par exemple sur la vie de quelqu’un et qui permet et même exige moralement qu’on ne lui dise surtout pas la vérité (figure classique de l'évident droit de mentir pour sauver des juifs cachés pendant la guerre, ou du mensonge médical en vue de ménager un patient condamné).
Gilles Behnam, pour le Mag philo
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