De quoi sommes-nous responsables ?

Première remarque : cette question présuppose la responsabilité, même si c’est de façon vague et générale (c’est du reste pourquoi elle demande de préciser « de quoi » il y a responsabilité). Elle ne nous propose pas de mettre en question le fait que nous soyons responsables, mais elle nous invite à mettre en doute et à réfléchir sur le domaine et la portée de cette responsabilité. Certes, on peut toujours répondre que nous ne sommes responsables de rien (et il en est pour le prétendre…) mais cette position reviendrait beaucoup plus qu’à une pétition de principe théorique en engageant toute une posture existentielle et des actes gratuits. La responsabilité de rien serait donc encore une pleine responsabilité, celle par exemple de ne pas se soucier de la corruption et de la cautionner, de rester indifférent à la misère et à la pauvreté, d’encourager par sa passivité le mensonge et le crime, etc.
Deuxième remarque : cette question présuppose que le champ de la responsabilité est celui objectif des « choses » tandis que le sens commun lui-même tend à s’accorder pour dire plutôt qu’il est celui subjectif, et comme Levinas après Buber y insiste, davantage encore celui intersubjectif, et que comme tel, il ne saurait concerner que des personnes (comme le respect chez Kant). La formulation adéquate serait donc plutôt : de qui est-on responsable ?
Troisième remarque : l’apparente austérité de cette question ne tient-elle pas au fait qu’elle confine à une approche communément très manichéenne et restrictive ? De deux choses l’une, il y aurait ce dont on serait responsable, et ce qui ne regarderait en rien notre responsabilité, situation schizoïde qui renverrait à des oppositions banales entre le permis et le prohibé, le désir et la loi, la sphère individuelle et collective, etc. Il est vrai que la tentation inverse de déresponsabilisation tous azimuts, ou celle d’une hyperresponsabilisation de tous envers tous sont également insoutenables.
Question pourtant si capitale qu’elle appelle bien souvent l’évitement et le désengagement : je n’ai rien fait, je n’y suis pour rien, ce n’est pas ma faute…
Au demeurant l’ambivalence de cette question, qui sonne comme une défense et peut contextuellement jouer sur la tonalité expressive (pour sous-entendre déjà tacitement une réponse radicale du type « de rien »), l’apparente à un étonnement réel ou simulé de se sentir soudain impliqué dans l’obligation d’avoir à répondre de ses actes et de devoir assumer toutes les conséquences qui pourraient en découler.
Au moment même où nous nous interrogeons sur la responsabilité semble s’immiscer la tentation de lui échapper. Car si nous étions pleinement responsables, il ne devrait pas y avoir de place pour le moindre doute, ou tout du moins pas d’hésitation pour porter cette responsabilité. C’est que celle-ci s’exerce plus qu’elle ne se pense ; elle s’assume comme on dit, elle se prend, elle s’endosse.
Dès lors, s’il y a réelle et pleine responsabilité, ce ne peut être que dans le champ pratique de l’action et de ce qu’elle induit, beaucoup plus qu’en termes de sentiments ou même de pensée. C’est dire qu’il n’y a pas de « principe responsabilité » (même si Jonas a raison de le poser par rapport aux urgences de notre propre devenir), il n’y a que des actes, même pas toujours codifiés et unifiés, et qui n’ont rien à voir avec la cohérence formelle, mais beaucoup plus avec l’adéquation matérielle.
La responsabilité, c’est in fine la vérité des actes. Certes les mots par exemple ont également une importance capitale et de ce point de vue ils engagent, mais ce n’est qu’à titre de relais des décisions et des actions. De quoi sommes-nous responsables ? De rien de plus que ce que nous faisons ou ne faisons pas, le refus de l’action étant bien évidemment dans de nombreux cas une forme déguisée et en quelque sorte perverse d’actions ignorées (l’inconscient freudien) ou dissimulées à soi-même (la mauvaise foi sartrienne).
Il n’en demeure pas moins que toute la difficulté reste de savoir si ce que nous faisons ou nous abstenons de faire dépend principalement de nous et de nous seuls, et dans quelle proportion. Quand je vois chaque matin les boulevards périphériques bondés d’automobiles qui déversent leur dose quotidienne de CO2 et contribuent à rendre un peu plus irrespirable et mortifère l’air que nous respirons, puis-je en être tenu pour responsable si je ne conduis pas ? Et si je conduis, jusqu’à quelle proportion et jusqu’à quel degré d’engagement ? jeter ma vieille auto polluante ?  ne pas en racheter ? lutter politiquement contre l’industrie automobile dont toute notre histoire moderne et postmoderne a pourtant fait l’apologie ? Bref, si la responsabilité sans action à la clé n’est jamais qu’un vain mot, une réponse ouverte ne peut être proposée. Il n’y a pas d’objet de la responsabilité, il n’y a que des personnes engagées par la prise de responsabilité.
Dans L’Homme sans qualité de Robert Musil, un personnage nommé Moosbrugger incarne précisément – à travers notamment une joute juridique d’experts – le degré le plus problématique de la responsabilité : il ne sait presque rien des motifs et mobiles du crime qu’il a commis, mais il l’a bien commis, et, à ses propres yeux, épuisés par l’abrutissement carcéral, cela suffit à restituer l’once d’humanité que postule sa responsabilité.

Gilles Behnam, pour le Mag philo


l'entretien
Une interview de Jean-Pierre Foucault
Avec Jean-Pierre Foucault

 

Chef de projet : Gilles Behnam
Remerciements à Jean-Louis Poirier, IGEN de philosophie, à Philippe Quesne et à François Vert, professeurs de philosophie.
Illustration : Jacques Auclerc-Galland

 
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