Penser la crise, crise de la pensée
Présentation d'ouvrages  > La Noblesse de l’esprit 
Rob Riemen, préface de George Steiner, Paris, Nil, 2009.
 
Couverture La Noblesse de l’esprit
Jetons un œil sur la quatrième de couverture. Encore un livre d’après le 11 septembre, dira-t-on !
Mais prenons notre temps.
Ne le classons pas tout de suite.
Revenons à lui par à son titre : La Noblesse de l’esprit.
Ce titre nous est à lui seul un rappel : un mémento non pas memento mori, mais memento morari – « souviens-toi de t’attarder » – ou festina lente – « dépêche-toi mais lentement ».
À lire ce débordement de cuistreries latines, le lecteur s’interrompt. Et, décidément, classe le livre. Drôle de façon de faire une recension que de commencer par des jargons perdus. Si pour lire un compte rendu il faut d’abord apprendre le latin, alors pour lire le livre, il faudrait apprendre le hollandais en plus, car l’auteur est hollandais, c’est-à-dire pas grand-chose pour un Français centré sur l’hexagone et affectant parfois quelque mépris pour ces petits pays jugés périphériques.
Hum : Socrate, nous dit la quatrième de couverture, Goethe… mince alors, l’allemand et le grec aussi.
Laissons-le sur sa pile. Affaire classée.

C’est cela aussi, notre crise, aujourd’hui : moins le temps qui nous dévore, que nous qui voulons croquer la vie. Zappons.

Pourtant le 11 septembre ne passe pas. Il fait couler de l’encre : l’encre peut-elle couler sur du sang ? Écrire sur ces abîmes de l’humanité ? Le troisième millénaire commence bien là où le deuxième avait fini : il bute sur cette récurrente question du mal et de la nature des commentaires auxquels on peut et on doit la soumettre.

Commenter le 11 septembre, c’est souvent empiler le mal sur le mal. La faute des uns, la faute des autres. Le crime de tous. Crise et crime se renvoient la balle, et le jeu va de plus en plus vite, jusqu’au-delà de l’essoufflement. L’asphyxie de la pensée.

Souffler, tel est le propre de l’esprit dont le titre de ce livre singulier nous dit la noblesse comme son attribut inséparable. Noblesse : un mot trop oublié, avec son parfum d’Ancien Régime. Un livre réactionnaire donc.

Et quelles promesses ? Le contraire de la tragique injonction de Dante au seuil de l’enfer : « Laisse toute espérance. »
Faut-il que nous ayons une nostalgie pour ces vieilleries culturelles et que l’espérance soit vaillante ! À la crise, Rob Riemen répond par l’éloge de la crise, non pas comme confusion et chaos, mais comme la fine pointe d’un moment qui s’éternise dans une conversation humaniste, dans un dialogue, pourvu qu’il soit philosophique.

Le livre ne parle pas du 11 septembre, ou si peu. Mais il l’inscrit au cœur de ses pages comme la réalité qui ne passe pas, qui clôt ce siècle si atrocement ouvert par la guerre de 1914, un siècle pris en tenailles entre deux éloges de la violence dont surgissent deux figures d’autant plus antagonistes qu’elles se ressemblent apparemment trait pour trait, celle de l’intellectuel qui se hâte de prendre la parole au risque d’étouffer la pensée sous ce bombardement d’assertions, et celle de celui qui décide de suspendre son jugement pour ne le poser que dans un second temps, aérien, et fort de cette attente méditative.
Ces deux intellectuels dont les ombres entrent en dialogue dans le livre de Rob Riemen sont d’un côté ceux qui légitiment le 11 septembre comme ils l’ont fait pour la Grande Guerre, en recourant aux arguments malléables de la sociologie, et de l’autre, tous ceux qui s’inspirent de la plume rayonnante de Thomas Mann, défendant la civilisation et refusant d’abdiquer la pensée morale.
À ces deux dates s’ajoutent à la rigueur celle du 1er septembre 1939, une date qui ne veut rien dire en un avis précipité. Le 1er septembre 1939, l’épouse de Thomas Mann n’a pas dérangé son époux qui était en train d’écrire, mais entre les lignes de Rob Riemen nous découvrons ce moment volé à l’intimité d’un couple, où l’épouse attend, par pudeur, par respect, par amour, par noblesse de l’esprit, avant d’alerter son époux qu’une fois de plus le monde est entré dans la guerre. Retenir le temps pour l’utiliser.
Cela, l’auteur l’écrit simplement, en un style classique et nécessaire, ou du moins un style qui se glisse dans le style des auteurs qu’il commente, ou plutôt qu’il s’approprie. Le travail du notulier s’en complique d’autant, dans la mesure où chaque phrase dit des vérités essentielles. Je pique au hasard : « sans la noblesse d’esprit, une démocratie meurt de sa propre liberté » (p. 133) ; « livré au présent et à l’éphémère l’homme ne peut être que pressé, tournant en rond dans un univers absurde, poursuivi par le manque de temps » (p. 62) ; « le courage d’être sage, de continuer à faire la distinction entre le bien et le mal, de rester fidèle à la quête de la vérité » (p. 181).
Ce livre, qui emprunte à la fois au récit, à l’analyse de texte, au pastiche, à la spéculation et qui habite la plume d’auteurs bien connus, de Thomas Mann à Spinoza, le grand Hollandais, de Goethe à Ginzburg, de Camus à Socrate en passant par Hutten, représente un éblouissant tour de force capable même de mystifier le lecteur : ce seraient des pastiches, oui, si le terme n’avait pas une aura négative. En fait, nous entrons dans des moments de conversations entre ces figures de notre panthéon culturel, si « panthéonisées » que nous en oublions qu’elles ont surtout quelque chose à nous dire, ici et maintenant. Ces dialogues, nous savons ou pouvons supposer qu’ils ont eu lieu, mais ce ne furent que des instants : le temps, ainsi « utilisé », s’éternise, et l’instant qui fut fugace, ainsi ouvert, arraché au sablier, devient le lieu d’une discussion animée et contradictoire – qui, si elle n’a pas existé, aurait dû avoir lieu.
Prendre son temps, c’est suspendre la suspension du jugement : le livre se passe dans cet entre-deux et vole à des intellectuels leurs instants de crise, qu’ils résolvent – ou pas – dans l’esprit dont la noblesse est cet idéal.
Demeurer, ce serait le contraire de mourir.
Le petit livre de Rob Riemen prend pour héros Thomas Mann dont il retrace le parcours intellectuel fascinant – et idéal – à travers les deux conflits mondiaux, du nationalisme de ses jeunes années à la position européenne légèrement sceptique cependant au début des années 1950, où il fut même accusé d’être trop communiste, rappelant au passage que la réconciliation franco-allemande est à mettre au crédit de ceux qui ont cru aux valeurs de notre civilisation. Il s’agit cependant de la définir, ce qui sera fait dans un des essais qui constituent ce livre, à avoir dans une discussion au bord de l’abîme (nazi) entre Thomas Mann et son ami et éditeur juif.
Le livre, qui se promène sans peine de Hölderlin à Whitman et jubile d’allusions à Koestler ou de ruminations de Nietzsche dans ses hauteurs de Sils-Maria, n’est pourtant pas élitiste : il est écrit presque d’un trait de plume, sans note de bas de page, démontrant la familiarité de l’auteur avec cette culture qu’il défend bec et ongles et qu’il illustre, en tant qu’elle est pour lui un accès à l’universel humaniste.
Cet hymne à la noblesse de l’esprit, à la liberté de l’esprit et à la liberté tout court ne s’inscrit dans la tradition littéraire et philosophique, née en Grèce avec Socrate, que pour mener sa propre réflexion sur l’orée du XXIe siècle, où la civilisation est en danger d’oublier son universalisme et de plonger dans le relativisme.
C’est l’universel que l’auteur veut défendre, et c’est ainsi que la réaction au 11 septembre est dramatiquement mise en scène : pour les uns, c’était la civilisation qui avait été attaquée ; pour les autres, c’était un juste retour des choses, l’Occident expiait ainsi son impérialisme et c’était au contraire la preuve de son manque de civilisation. L’auteur est dans le premier groupe et il défend son point de vue par cercles concentriques, du plus proche au plus large. Du plus proche : ce ne sont pas des pauvres et déshérités qui ont lancé cette attaque ; puis il instruit une critique du fanatisme et du prétendu martyre ; il identifie les racines du totalitarisme. Dans des cercles plus larges, il reprend les grandes figures de la pensée européenne. Dès les premières pages, l’auteur décrit sa rencontre en novembre 2001 avec la petite-fille de Thomas Mann, celui qui, par excellence, a réfléchi sur le couple culture / civilisation, et un musicien, Goodman, qui, juste avant de mourir, lui envoie un manuscrit inachevé de sa dernière composition sur un texte de Whitman faisant l’éloge de l’Amérique comme pays de la liberté de l’esprit – un éloge des valeurs humanistes en quelque sorte, portées par l’Amérique. La composition est inachevée, et le livre que nous lisons ici est en quelque sorte son accomplissement ; d’où sa structure peu banale et sa composition de type musical, avec des matériaux apparemment hétérogènes faisant symphonie. Le la est donné dès le début : ce sera un éloge bien pesé des grandeurs de la civilisation, non pas la culture européenne, mais l’ouverture à l’universel qu’elle a su saisir.
La recherche sur la définition de la civilisation passe par une réflexion sur la nature de l’homme, qui est double, à la fois terrestre et spirituelle, si bien qu’il est grand quand il s’élève vers le spirituel, en y utilisant les forces de sa nature matérielle et terrestre. Nier cela, c’est adhérer au relativisme et au nihilisme. Nous devons donc éviter deux écueils : la politisation de l’esprit et la fuite des responsabilités. D’où une question grave pour les intellectuels d’aujourd’hui : seraient-ils prêts à renoncer aux honneurs, au pouvoir, pour leur intégrité, c’est-à-dire pour la défense et illustration de l’universel, tel que Thomas Mann, Goethe, Spinoza, Ginzburg, etc. l’ont exemplairement figuré ?
S’affranchissant de toute forme préexistante (et de même qu’il « écrit » du Thomas Mann et du Nietzsche, invente un dialogue entre Koestler, Sartre et Camus et reconstitue l’horizon de pensée de Sorel), l’essai se poursuit par une saynète entre Socrate et Aristoclès, après s’être appuyé sur le Jeanne d’Arc de Milosz. Il se termine par l’insoutenable image de torture de Ginzburg sous les mains de ses bourreaux et montre l’ardente nécessité, pour l’humanité, de ne pas se tromper sur les enjeux fondamentaux de la liberté et de la grandeur de l’esprit. Une postface où l’auteur explique ses choix nous fait passer un moment arraché au temps avec Machiavel. Ce livre est un bijou, d’intelligence, de vivacité, de concision. Sa construction et son énergie internes le rendent absolument nécessaire. De la poésie à la prose, de la parole au silence, tout est utilisé pour servir une pensée qui tire cependant la sonnette d’alarme, devant la gangrène du relativisme et de ses corollaires inexpiables, le totalitarisme et la torture. La très grande fantaisie dans les choix rhétoriques permet de faire monter du fond des âges, du cœur des hommes qui, par leur sens de la responsabilité morale, ont construit notre civilisation, un cri angoissé en même temps qu’un appel très optimiste.

 
Sylvie Taussig
 
Sylvie Taussig est ancienne élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de lettres classiques. Dix-septiémiste, elle travaille sur Pierre Gassendi et le « premier » XVIIe siècle.
 

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