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Quand on écrit l’histoire d’une question scientifique, il est difficile d’échapper au fait que, « pour nous » actuellement, la découverte étant connue, divers travaux historiques peuvent se placer sur une même lignée progressive conduisant à cette découverte. Une conception très répandue mais discutable du progrès scientifique conduit, de plus, à attribuer une importance prépondérante aux techniques dans la réalisation des expériences. Dans ce cas, les techniques d’hybridation utilisées chez les animaux et les végétaux semblent donner une unité à des travaux réalisés par des spécialistes différents, scientifiques, horticulteurs ou agriculteurs. D’autant plus que le travail de Mendel s’intitule modestement « Recherches sur divers hybrides végétaux » et non « Recherches sur l’hérédité de certains caractères ». Pour examiner les travaux, il faut donc indiquer les problèmes que les hybridations tendent à résoudre. On peut ainsi opposer trois problèmes opératoires totalement distincts : créer de nouvelles espèces, créer des variétés avantageuses en considérant les caractères isolément, étudier les modalités de la transmission des caractères considérés isolément. Ces trois problèmes conduisent à réaliser des hybridations en apparence identiques, mais qui présentent en réalité des différences qui peuvent sembler mineures ou fondamentales selon les réponses que l’on donne aux six questions énoncées ci-dessous :
- A-t-on vérifié la « stabilité » des variétés que l’on hybride ? (Nous disons actuellement des variétés homozygotes pour le caractère considéré.)
- Recherche-t-on la « stabilité » des hybrides ainsi formés ?
- Analyse-t-on un seul caractère à la fois en le considérant comme isolable des autres, ou la totalité des caractères qui constituent la variété en les considérant comme indissociables ?
- Croise-t-on les hybrides entre eux ou « en retour » avec l’un des parents (nous disons actuellement homozygote double dominant ou double récessif), et dans quel but ?
- Établit-on des pourcentages empiriques a posteriori ou les proportions sont-elles attendues a priori en fonction d’un modèle théorique ?
- Hybride-t-on des espèces différentes ou des variétés différentes à l’intérieur d’une même espèce ?
Les réponses données à ces questions permettent d’opposer en tous points le travail scientifique de Naudin, le travail scientifique de Mendel, et les résultats pratiques des horticulteurs. Nous allons les décrire maintenant.
La problématique de Naudin
Il peut sembler inutile de ressusciter les travaux de Naudin (botaniste français aide-naturaliste au Muséum de Paris) publiés en 1963, car depuis 1965 ils ont disparu des manuels scolaires destinés aux élèves de classe terminale scientifique. Ils précèdent de peu ceux de Mendel et Naudin pourrait être considéré comme un précurseur. On peut cependant objecter que Mendel ne connaît pas Naudin, et que tous les précurseurs ne savent qu’après la découverte faite par d’autres, qu’ils étaient eux-mêmes sur le point de la faire avant eux. Mais à titre méthodologique il est très utile de se demander quelles questions Naudin se posait. Ces questions ont été formulées par l’Académie des sciences de Paris en 1860. Elles concernent la fécondité des hybrides en relation avec la définition des espèces et des variétés, et d’autre part leur stabilité éventuelle. Pour le dire autrement, on se demande si les hybrides retournent toujours, plus ou moins vite, aux formes souches ou bien s’ils constituent une nouvelle espèce. Darwin, qui publie l’Origine des espèces l’année précédente, en 1859, est « prisonnier » de cette même problématique traditionnelle. Il se demande d’ailleurs si cette différence de facilité de l’hybridation entre variétés et espèces ne démontrerait pas qu’il y a entre espèce et variété en général une différence de nature irréductible. Cela constituerait alors une objection au principe même de sa théorie de l’évolution. Dans cette optique, Naudin a été considéré comme un précurseur de Darwin tout autant que de Mendel.
Naudin utilise des « espèces pures », c’est-à-dire stables, dont la stabilité est assurée par autofécondation. Mais il s’intéresse à l’espèce dans son ensemble et à la totalité des caractères. Il s’intéresse à la première génération d’hybrides qui pourrait éventuellement représenter une espèce nouvelle si elle se révèle stable. En ce sens, ce que l’on nomme première loi de Mendel, c’est-à-dire la loi d’uniformité des hybrides de première génération, est littéralement une « loi de Naudin ». Il observe par la suite la « disjonction » des caractères comme le signe d’un retour aux espèces d’origine. Naudin pratique le back-cross comme on dit actuellement, c’est-à-dire le recroisement avec l’une ou l’autre des espèces d’origine, mais pour étudier la vitesse de transformation d’une espèce dans une autre et la vitesse de retour à l’espèce initiale.
La confusion entre la problématique de Naudin et celle de Mendel est cependant traditionnelle. Le manuel de classe terminale rédigé par Henri Camefort en 1959 réduisait la différence entre ces deux auteurs à un problème de choix des végétaux à hybrider : « De l’importance d’un bon choix des sujets à hybrider. La méthode d’hybridation fut appliquée pour la première fois d’une manière systématique en 1863 par le botaniste français Naudin. Ayant croisé entre elles deux espèces voisines de Solanées du genre Datura, il obtint des hybrides féconds différents de chacun des deux parents et, constatation fondamentale autant qu’inattendue, il remarque dans la descendance de ces hybrides, croisés entre eux, des individus reproduisant le type des parents de la première génération. Malheureusement, les travaux de Naudin ont porté sur le cas, d’ailleurs assez rare, de deux espèces interfécondes, de sorte que les plantes qu’il croisait différaient entre elles par beaucoup de caractères. L’analyse des hybrides obtenus était si difficile que Naudin ne parvint pas à énoncer nettement les lois de transmission des caractères. »
La problématique de Mendel
Les faits retenus par Mendel ne sont pas empiriques, mais déterminés par ses hypothèses théoriques et son problème est sans antécédents dans la littérature scientifique antérieure. Ce que l’on nomme de manière journalistique « la fraude de Mendel » en est une bonne preuve. Il avoue lui-même avoir recommencé certaines de ses expériences car les résultats lui semblaient trop éloignés de ce qu’il attendait et étaient vraisemblablement dus à une erreur (par exemple, une pollinisation due à l’intervention d’un Insecte Bruchus pisi qu’il a étudié auparavant et sur lequel il publie une note). Chaque caractère peut être considéré isolément car il est un élément de ce qui est transmis héréditairement. Il peut entrer en combinaison avec n autres caractères et l’on peut prévoir puis mesurer la fréquence de sa réapparition aux différentes générations, à condition d’opérer sur un grand nombre. Les mesures servent à vérifier son hypothèse.
Mendel ne s’intéresse pas à l’espèce considérée comme un type global non décomposable, ni à ses différences éventuelles avec les variétés, ni à la fécondation, ni au développement. Il ne s’intéresse pas non plus à la sexualité, ni à la querelle de l’inné et de l’acquis ou de la préformation et de l’épigenèse. En ce sens, il ne s’intéresse pas à la première génération des hybrides qu’il ne numérote pas. Ainsi, sa « première génération » correspond à ce que nous nommons actuellement F2, ce qui est bien une preuve de la différence de problématique. L’hybridation est pour lui un moyen pour décomposer un type global. C’est un instrument d’analyse, c’est-à-dire de séparation, de dissociation des caractères qui inspire à Mendel la conséquence géniale : « Si l’ovule n’avait sur la cellule pollinique qu’une action superficielle, si son rôle se réduisait à celui d’une nourrice, toute fécondation artificielle ne pourrait avoir d’autre résultat que de donner un hybride ressemblant exclusivement à la plante mâle, ou très voisin d’elle. C’est ce que nos recherches n’ont, jusqu’ici, confirmé en aucune façon. » (Bulletin de l’Union des naturalistes de l’enseignement public, n° 3, juillet-septembre 1961, p. 29)
La problématique des horticulteurs
L’horticulture a apporté aux recherches scientifiques un grand nombre de résultats tant sur le plan du savoir-faire que des observations, mais tous sont empiriques. Ils relèvent d’essais sans théorie a priori, essais dont on enregistre la réussite ou l’échec sans pouvoir noter de paradoxe ou de contradictions puisque l’on n’attend rien. D’une certaine façon, ces travaux sont proches de ceux de Mendel qui les connaît et les cite, car les horticulteurs considèrent les caractères isolément, mais le but est de les additionner ou d’obtenir un intermédiaire plus ou moins voisin de l’une ou l’autre des espèces d’origine. Le mélange est plus ou moins proportionné, mais il se ferait sans pertes. Le nombre de cas possibles ne serait pas limité comme dans le cas d’une combinatoire. On peut donc indéfiniment recommencer en espérant obtenir autre chose.
L’idéologie de la transmission héréditaire au XVIIIe siècle
Il ne s’agit plus ici de problématique scientifique mais d’idéologie. Il convient cependant d’en dire un mot car ces conceptions guident le regard d’une époque vers des faits qui pour nous peuvent s’interpréter actuellement de manière génétique. Il est peu d’historiens de la biologie qui ne cherchent chez Maupertuis une première apparition de la génétique car celui-ci s’intéresse à la transmission de traits morphologiques normaux et pathologiques (le polydactylisme qu’il nomme sexdigitisme dans une famille de Berlin). Il invoque un calcul de probabilité pour décider si telle ou telle fréquence d’une même anomalie est ou non fortuite. C’est une façon de réfuter une hypothèse assez invraisemblable, et c’est donc une grossière confusion que de rapprocher ce travail de celui de Mendel. L’idéologie de la transmission héréditaire au XVIIIe siècle est avide d’observations mais aussi de récits plus ou moins confirmés concernant la production d’hybrides et l’apparition de monstruosités résultant d’unions illicites. Cette avide curiosité cherche à décider entre la préformation et l’épigenèse, entre l’ovisme et l’animalculisme et par là elle cherche à apporter des solutions à des problèmes de subordination des sexes, de paternité, de pureté des lignées, de légitimité de l’aristocratie. Voilà le contexte du livre La Vénus physique de Maupertuis. Le positivisme tentera de séparer des « faits bien observés » et des « fréquences bien mesurées » de leur contexte d’époque, pour les superposer aux travaux de Mendel. Ce contexte et cette idéologie n’auraient aucune incidence sur les observations et leur interprétation. Dans cette perspective, on pourrait ignorer le nouveau « contexte » théorique présenté comme un simple décor mais qui est en fait la condition indispensable de la production des observations et de leur compréhension.
Pour en savoir plus
- Blanc M., Chapoutier G., Danchin A., « Les fraudes scientifiques », La Recherche, n° 113, 1980. Dans cet article, on trouve un développement concernant la « fraude de Mendel ».
- Conry Yvette, « Un faux précurseur : Naudin », in L'Introduction du Darwinisme en France au XIXe siècle, Paris, Vrin, p. 109-131, 1974.
- Drouin Jean-Marc, « Mendel côté jardin » in Serre Michel (éd.) Histoire des sciences, Paris, Bordas, 1998.
- Guedes Michel, « Charles Naudin : l’évolutionnisme sans transformisme », Histoire et nature, n° 7, 1975, p. 77-88.
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