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Brigitte Marco, professeur de sciences de la vie et de la Terre
Les représentations de la maladie chez les adolescents
Beaucoup de questions se posent sur la façon dont les jeunes perçoivent l'épidémie de sida : comment ils se représentent la maladie, ce qu'ils en connaissent réellement, ce qu'ils éprouvent envers les malades, ce qu'ils savent sur la protection, ce qu'est leur vécu sexuel qui pourrait expliquer leur comportement face à la maladie.
Les principales sources d'informations des jeunes sont d'abord la télévision, ensuite l'école et les copains, et seulement après les parents. Pour les plus âgés se rajoutent la radio et le planning familial. Il s'avère que « les informations multiples rencontrées sont mal intégrées et réinterprétées en fonction de la maturité psychoaffective » par les plus jeunes (S. Gosme-Seguret et F. Nory-Guillou, p. 6).
Connaissances objectives de la maladie
Trop jeunes, les adolescents confondent toutes les maladies graves et certaines de leurs causes : cancer, sida, cigarettes, drogues, etc. Ils se représentent le virus comme une boule - les médias en ont présenté l'image - mais ils ne savent pas apprécier l'échelle de représentation, ce qui explique aussi qu'ils fassent l'amalgame avec le cancer et ses tumeurs. Le sida est souvent perçu comme LA maladie type, ou la maladie la plus grave. Ils pensent aussi que cela ne se soigne pas, que l'issue en est fatale.
En revanche, les adolescents considèrent que l'information apportée par l'école est en général bien comprise et appréciée. La lecture ne leur est d'aucune aide, pas plus que les parents qui n'en parlent pas à la maison, et encore moins le père que la mère. Ils ont du mal à réfléchir à la maladie, par crainte du « passage à l'acte » qu'entraînerait toute réflexion. Ils préfèreraient l'ignorer pour être sûrs de ne pas se sentir concernés.
En général, ils rejettent les conseils moralisateurs mais ils acceptent les informations objectives et une écoute de la part des adultes, à condition que ces adultes ne soient pas impliqués dans leur vie quotidienne et leur vie scolaire.
Transmission du virus et de la maladie
Les modes de contamination sont connus mais, là encore, des confusions persistent. Les plus jeunes des adolescents font souvent l'amalgame entre un baiser et une relation sexuelle. Les plus âgés savent que la maladie est transmissible, mortelle. Ils connaissent les modes de transmission sexuelle et sanguine, mais pas toujours materno-fœtale. Ils sont globalement tolérants vis-à-vis des séropositifs, mais plus le lien relationnel se resserre, moins ils le sont.
Conséquences comportementales
Chez les plus jeunes et comme d'habitude, l'incompréhension débouche sur des fantasmes d'agression : comme la maladie ne se « voit » pas, et que c'est plutôt une maladie d'adulte, le contact avec l'autre est, d'une façon générale, vécu dangereusement (S. Gosme-Seguret et F. Nory-Guillou, p. 16).
Dans les milieux défavorisés où le sida est souvent associé à la consommation de drogue, c'est la peur de la seringue qui prime. Pour les plus âgés, la maladie renforce le couple sexualité/mort, ce qui influence fortement leur vision amoureuse et les angoisse beaucoup.
La connaissance des modalités préventives augmente avec l'âge des adolescents. En conséquence, la peur du sida diminue avec l'augmentation des connaissances objectives.
Les adolescents connaissent bien le préservatif, son rôle, mais le trouvent d'utilisation trop gênante.
Plus idéalistes que les adultes, les jeunes éprouvent des difficultés à se poser la question de la fidélité. Ils ne peuvent supporter l'idée que leur partenaire aille « voir ailleurs », ou qu'il (elle) ait eu des pratiques potentiellement à risques, antérieurement.
Avec la trithérapie, certains adolescents ont du mal à croire que l'épidémie continue de s'étendre. Le sida deviendrait presque une maladie comme les autres, une simple éventualité considérée comme un risque mineur, au même titre que l'alcool, le tabac ou encore l'oubli du casque sur le scooter. Et ce risque, malheureusement, l'adolescent va le prendre.
La prise de risque
À l'adolescence, le rapport des jeunes avec leur corps est modifié. L'acceptation du corps s'effectue alors selon le rythme biologique des changements physiques et psychologique, le vécu affectif de l'irruption de la sexualité adulte (notamment à la maison, en fonction des relations avec les parents) ou encore la dépendance aux images corporelles socialement valorisées. C'est l'image qu'il a de lui-même qui rend l'adolescent capable d'aborder la question de la protection dans une relation intime. Les campagnes nationales d'information ne semblent pas prendre en compte ce fait et butent contre l'appréciation et la gestion profondément individuelles du risque.
Le risque présente un attrait considérable pour les adolescents : apprendre à connaître les limites du pouvoir qu'on exerce sur son propre corps, augmenter l'intensité du plaisir, être admiré pour son courage, vaincre sa peur... Les jeunes gens agissent de façon plus impulsive que les adultes et montrent même, parfois, une tendance à l'autopunition : l'oubli du préservatif et le risque associé en seraient une forme. Leur conception de la mort - irréelle et réversible - aussi est différente de celle des adultes. Les observateurs pensent que les jeunes pourraient omettre le préservatif juste pour « flirter avec la mort ».
Chez les adolescents, le préservatif n'a donc pas forcément sa place dans une relation amoureuse où est niée l'éventualité d'un danger mortel, où sont privilégiées la spontanéité et la satisfaction immédiate du désir, où l'excitation et le plaisir participent du risque...
Les représentations de la maladie chez les adultes
Les parents sont encore plus démunis que les jeunes face à la compréhension du phénomène sida. Il semble possible pour un enfant de parler avec ses parents de la mort et de la maladie, mais pas du risque et de la prévention. Aucun dialogue ne se tient à la maison entre parents et enfants, autre que « tu sais où ils (on prononce rarement le mot préservatif) sont rangés, prends-en dès que tu en as besoin, je ne les compte pas ». Les adultes adoptent un comportement tolérant et s'efforcent d'éviter toute tension sur le sujet, mais de cette façon referment la porte du dialogue à peine entrebâillée. Souvent, ils perçoivent cette maladie comme une maladie de l'autre, un autre soit « innocent » (enfant, hémophile transfusé) soit « coupable » (homosexuel ou toxicomane).
Le sida est pour les adultes une maladie honteuse qui touche un organe « non noble », le sexe. Ils l'opposent aux maladies cardiaques, le cœur étant, lui, un organe noble, celui des sentiments, de l'amour, de l'effort...
Les adultes sont beaucoup moins tolérants que les jeunes à l'égard des malades : la moitié des adultes interrogés suspecte les séropositifs de ne pas toujours avouer leur état à leur partenaire.
Enfin, les adultes aussi sont confrontés à la prise de risque en rapport avec leur relation à la mort. Le risque leur semble éloigné et, de ce fait, ils se fondent paradoxalement sur la confiance pour y échapper.
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