Aborder en classe la question du sida
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Entretien
 

La collection « Mag »
 
Gilles Behnam, professeur de philosophie

Lointain sida
C'est durant mes premières années d'enseignement de la philosophie que j'apprenais l'existence de la maladie du sida. J'avais globalement passé toute la période de mes études au lycée et à l'université dans une ignorance quasi totale et dans une assez paisible insouciance par rapport à ce virus qui allait se révéler à l'échelle mondiale un véritable fléau dévastateur.
De telle sorte que mes cours de jeune enseignant de philosophie en classe de terminale n'avaient pas encore eu le temps de porter la marque d'une préoccupation quant à cette maladie. J'attestais finalement d'un retard en matière de prise de conscience du phénomène à l'échelle des erreurs et retards accumulés dès le début des années 1980 : « Aux États-Unis les premiers cas de sida sont découverts en 1981, mais ce n'est qu'en 1985 qu'apparaît le premier document qui pourrait être considéré comme un plan de lutte nationale contre le sida [...]. La longueur du délai de réponse a malheureusement été un phénomène généralisé 1. » Je crois bien que mon insouciance perdurait et virait à l'aveuglement, et lorsque m'appuyant sur Bichat et sur sa définition du vivant comme ensemble de fonctions résistant à la mort, j'abordais très succinctement dans mon cours sur les sciences expérimentales les questions de la maladie et de la mort, c'était pour rester théoriquement calé sur des acquis à la fois généraux et scientifiquement déjà très dépassés.
Du reste, l'abord de cette notion de vivant, et surtout cette façon de le ramener à la souffrance et à la mort semblait assez généralement déplaire aux élèves. Ils détournaient régulièrement leur attention de ce cours, qui en arrivait à me peser autant qu'à eux, et que je finis par abréger considérablement. Avec des terminales scientifiques notamment, l'idée m'était venue que c'était par manque de maîtrise du détail de la théorie biologique que je péchais et ennuyais les élèves, que de plus l'abord paradoxal de la question des pathologies et de la mort dans un cours sur le vivant « métaphysicisait », si l'on peut dire, le problème, et le leur rendait abscons et suspect.

La venue du sida
Les années passant, la question du sida gagnait en actualité, et la prise de conscience s'imposait d'autant plus qu'on était en proie à un hyper virus contaminant en réseaux et par voie interrelationnelle. La prolifération du VIH était en train d'accomplir son développement de façon dévastatrice. Il fallait des mesures d'urgence, et notamment une campagne d'information poussée et généralisée. Le début des années quatre-vingt-dix fut marqué par une floraison de rapports, d'articles, de publications et de films. Les Nuits Fauves, film de Cyril Collard, à la fois emblème et syndrome de cette période, marque une étape dans ce processus. Un grand nombre des élèves qui avaient environ 18 ans à cette époque éprouvaient et témoignaient le besoin de se forger des représentations du phénomène sida. Ils attestaient notamment d'une véritable angoisse face à la maladie, du fait surtout qu'elle rapprochait la mort de leur existence quotidienne et de leurs principaux centres d'intérêts.

Je recentrais alors mon approche de la question de la mort via l'autre partie du programme d'alors, précisément métaphysique et à forte teneur « existentielle ». J'abordais ces questions en rappelant que la souffrance et la mort n'ont pas le même statut selon qu'elles sont proches de nous ou lointaines. J'insistais sur la valeur différentielle de la représentation de la mort selon l'âge, et je portais l'accent sur le fait que la maladie que je n'ai pas, ou dont aucun proche autour de moi n'est atteint, a beau avoir un nom, elle reste impersonnelle et anonyme. De telle sorte qu'à la limite, tout en sachant chaque jour que des gens souffraient et mouraient dans le monde, je réussissais à « l'oublier » (je n'étais ni biologiste, ni médecin, ni fossoyeur). Je considérais pour finir que la perception du malheur est toujours soumise à « la proximité sociale avec des personnes atteintes et que leur visibilité donne un visage humain à cette maladie 2 ».

Les représentations du sida
Ce cours, toutes sections générales confondues, remportait en effet beaucoup plus de succès que celui sur le vivant. Un des éléments remarquables qui m'apparut alors, c'est que cette réaction tenait à une proximité des élèves avec le sida. D'abord pour des raisons élémentaires de connaissances historiques : c'était la maladie qui leur était contemporaine, dont ils entendaient parler régulièrement de près et de loin, directement et indirectement. De plus, par les modes de contamination et de propagation (sexualité permissive en général, commerces sexuels divers, homosexualité et bisexualité en particulier, toxicomanie), cette maladie, même s'ils n'en étaient pas eux-mêmes atteints, leur appartenait en propre et constituait un point de repère pathétique de leur génération. Au cœur même de leurs rencontres avec autrui, à l'orée de leurs premiers élans amoureux, leur liberté se trouvait menacée et déniée, tandis que l'ambivalence coutumière d'Éros alliée paradoxalement à Thanatos était amplifiée.
Brutalement, la figure de la mort hantait celle de l'amour, et les campagnes d'information contribuaient à renforcer la représentation a priori de cette situation somme toute baudelairienne : « Dans ton île, ô Venus je n'ai trouvé debout/ Qu'un gibet symbolique où pendait mon image... 3 » Aussi, n'eurent-ils guère de mal à rapporter les éléments du cours sur l'existence et la mort à la question du sida.
J'arrive aujourd'hui à discerner plusieurs constantes dans la réaction des élèves devant cette question, guidée par deux axes de problèmes assez différents bien que corrélés. Un premier d'ordre général, mais à prédominance très affective et morale, un second aux ramifications un peu plus épistémologiques.

Des jugements conflictuels
Dans le premier registre de problèmes, je relevais d'abord un paradoxe : une maladie grave aux conséquences mortelles et aux processus fulgurants vient frapper en particulier la jeunesse, et entraver son accès à certaines formes de libertés que l'histoire de la génération qui l'a précédée lui a pourtant léguées comme héritage socio-culturel. C'est dans la fleur de l'âge et la plupart du temps en pleine innocence que les jeunes gens sont victimes du sida. Or, du fait de leur jeunesse et des raisons qui les animent - le désir principalement, qui définit l'essence de l'être humain bien portant - ils devraient ne pas même être concernés par de tels risques, et la maladie existerait-elle qu'elle devrait particulièrement les ignorer. En un mot, c'est l'« Injustice » du sida qui fait scandale aux yeux de nombreux élèves. Dès lors, à la complexité de la maladie vient se joindre celle des circonstances dans lesquelles elle opère et de ceux qu'elle semble « choisir ».
À cette première réaction toute en affectivité vient régulièrement, quoique beaucoup plus rarement, répondre - mais inversée - une autre série d'affects. Certains élèves considèrent que ce sont les raisons mêmes qui poussent certains de ces jeunes gens à la toxicomanie ou à de trop grandes libertés sexuelles qui les condamnent. Ici se trouvent totalement associés et confondus les concepts scientifiques et les mobiles et motifs éthiques des victimes. Pour certains rares élèves, mais il n'en manque jamais pour oser ce constat, les victimes du sida sont peu ou prou, consciemment ou non des victimes consentantes, qui par des choix de vies amorales ont « contracté » la maladie. À ce sujet le film de Collard, qui présente une forme de permissivité et de non-préservation totales, vient alimenter cette perspective. Il va de soi que les deux approches susmentionnées occasionnent en général des débats auxquels il est difficile de trouver une issue constructive.
Un deuxième aspect préoccupe les élèves, d'ordre éthique et politique : si les conditions de vie et les mœurs jouent en effet un rôle déterminant dans l'apparition et le développement de la maladie, ne faut-il pas considérer que des structures mieux adaptées à une vie humaine plus épanouie et plus saine contribueraient à faire reculer l'expansion de ce fléau ? Ici, encore une fois, deux options se dessinent, l'une prônant une libéralisation des mœurs corrélée à des processus d'éducation « au désir », une sorte de nouvelle économie libidinale et de nouvelle écologie du corps et de l'usage de ses plaisirs, en dehors de toute visée de dépravation et d'abus, c'est-à-dire orientée vers l'abolition des formes diverses d'exploitation sexuelle.
Une autre approche propose un retour à une rigueur toute morale étayée sur de grands principes fondateurs (le monopartenariat sexuel, la mise en suspicion, pour ne pas dire la condamnation et la prohibition de l'homosexualité, l'interdiction pure et dure des stupéfiants, etc.), qui confine même à une « prophylaxie » tant corporelle que mentale.

Beaucoup d'utopie dans les deux cas, mais il faut l'avouer un point de départ commun selon lequel la maladie tient aussi bien à des facteurs exogènes qu'endogènes, donc une approche en extension par le tout que composerait le sida plutôt qu'une approche intensive par l'isolement du virus et la seule recherche bio-chimique. La plupart des élèves rejoignent dans leur conception du sida une théorie plutôt holiste de traitement du problème comme complexe « historico-physique », qui accorde l'idée que les maladies « évoluent » et s'adaptent en fonction des situations sociales et psychologiques d'existence. Du même coup, ils soutiennent l'effort tout à fait inhabituel qui associe les sciences humaines à la recherche médicale, et le conçoivent comme la seule aide réelle et la seule politique de santé efficace pour l'avenir.

Intuition versus rationalité
Le deuxième registre de problèmes tient à ce que la spécificité de ce virus suppose des acquis en biologie que la plupart des élèves, mais je crois aussi que la plupart des enseignants, n'ont pas - hormis ceux de SVT peut-être. Et notamment qu'on est encore dans une phase de recherche où le suivi des avancées à la fois considérables et misérables de la science suppose une professionnalisation et une spécialisation intenses. Du même coup, pour les élèves ignorants des spécificités du VIH (et plus généralement de ce qu'est un virus par rapport aux autres microbes, par exemple), le problème reste clivé dans le sens d'une approche plutôt intuitive et affective telle que celle mentionnée ci-dessus. Pour la grande majorité des autres élèves, souvent de terminale S a fortiori spécialisés en SVT, le clivage opère dans le sens exactement inverse : les discours extérieurs à la biologie sont des discours satellitaires qui ne font rien avancer en matière de compréhension, de prévention et de guérison du processus de la maladie. La réflexion d'ordre éthique et politique ne leur semble pas pertinente.

Au centre il y a bien sûr les élèves qui parviennent à accorder leurs acquis scientifiques et une véritable ouverture sur les problèmes environnant la maladie. Ils demeurent rares, et généralement constituent une certaine forme de micro-élite, avec laquelle il serait véritablement possible de mener une étude approfondie du sida, comme du reste de nombreux autres problèmes à caractères épistémologiques.
Pour une interdisciplinarité ?
Sans vouloir paraître trop pessimiste, je ne vois guère comment l'on pourrait - en tous cas dans le cadre d'un simple cours de philosophie - dépasser le niveau des réactions dont j'ai ci-dessus retracé l'expérience toute relative que j'ai pu faire en quelques années d'enseignement. Peut-être une véritable interaction des disciplines SVT et philosophie rendrait-elle possibles un approfondissement et un affinement de la question de la nature et du fonctionnement « microscopique » du virus, sans pour autant biffer les problèmes relevant des représentations « macroscopiques » que se fait la connaissance vulgaire. Du même coup cela permettrait de lever les principaux obstacles épistémologiques à la compréhension du phénomène.
Pour finir sur une touche pragmatique, n'est-ce pas aux TPE que reviendrait alors tout naturellement ce rôle ? Et dès lors que des élèves, conseillés et orientés dans leurs réflexions par des professeurs de matières complémentaires, peuvent mener des recherches associant leurs problématiques propres de départ en même temps que celles plus tardives des progrès accomplis et à accomplir de la science en marche, n'augmenteront-ils pas leurs chances de mener une réflexion tout à la fois plus précise, plus exhaustive et mieux aboutie ? Ce serait alors pour eux, comme pour les enseignants que nous sommes, l'occasion de nous pencher autrement que par ouï-dire sur un des problèmes les plus préoccupants pour les générations présentes et à venir.

En savoir plus
Parmi les pays qui ont très tôt identifié le problème de l'existence du sida et les menaces qu'il pouvait représenter, la Suisse vient en tête avec les États-Unis. Sa politique de lutte contre la propagation du virus repose sur un programme poussé de recherches médicales et un accompagnement social, psychologique et moral tout à fait exemplaire. Ainsi l'Office fédéral de la santé publique a-t-il confié au site portail aidsnet.ch la mission de rassembler et de diffuser des informations sur le VIH/sida à l'attention du grand public, des multiplicateurs engagés dans les domaines de la médecine et des soins, de la pédagogie et de l'enseignement, ainsi que du travail social et des sciences sociales. Il peut être consulté en quatre langues, dont les trois principales du pays, donne des informations pratiques et propose des apports théoriques. C'est un modèle du genre.
www.aidsnet.ch/



 
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