Il n’est guère d’indicateur économique qui ne focalise aujourd’hui autant l’attention que celui de la croissance du produit intérieur. Les raisons en sont diverses, mais il importe de bien distinguer la croissance de court terme et la croissance de longue période. Dans son usage commun, la croissance désigne les variations conjoncturelles de la production de biens et services sur une période de temps donnée (un semestre ou une année) et à facteurs de production donnés. L’objet du livre de Jean-Olivier Hairault est la croissance de longue période, dont il retient une définition proche de celle d’un auteur comme François Perroux. La croissance correspond ainsi « à une augmentation tendancielle de la production par tête qui entraîne sur longue période une multiplication du volume de biens et services disponibles en moyenne pour un habitant d’un pays ». N’en déplaise aux théoriciens de la croissance zéro ou même de la décroissance, J.-O. Hairault considère que, même si la croissance du revenu par tête n’est pas une fin en soi, il n’existe pas fondamentalement d’opposition entre la croissance du niveau de vie permise par l’accroissement quantitatif des biens et services et l’amélioration générale des conditions de vie. En d’autres termes, croissance et développement sont des processus interdépendants. La croissance du revenu par tête permet par exemple à une population plus nombreuse d’accéder aux soins et à l’éducation, tandis qu’une population mieux éduquée et en meilleure santé est plus productive.
Le livre de J.-O. Hairault ne propose pas une présentation chronologique exhaustive des principaux théoriciens de la croissance. Certes, les plus grands auteurs ont cherché à élucider les mystères de la croissance et ont posé des questions aujourd’hui encore essentielles. Quels sont les facteurs explicatifs de la croissance de longue période ? Peut-on quantifier la part du capital, du travail, du progrès technique ou d’autres facteurs encore ? À quelles conditions la croissance peut-elle être un phénomène durable, voire obéir à un mécanisme cumulatif ? Pourquoi la croissance n’est-elle pas un phénomène également partagé dans l’espace et dans le temps ? L’État peut-il avoir un rôle dans son déclenchement et son maintien sur un rythme optimal ? Même si l’auteur s’attache à fournir un état des réponses scientifiques à toutes ces questions, on ne trouvera pas dans ce livre les premiers apports des classiques, Adam Smith et David Ricardo, aux théories de la croissance. Les analyses de Karl Marx ou de Schumpeter ne font pas davantage l’objet d’une présentation spécifique.
L’ouvrage s’ouvre sur une longue introduction intitulée « Les réalités empiriques de la croissance » suivie de deux parties. La première partie est titrée « Croissance et accumulation » et la seconde « Optimalité et incitations privées et interventions de l’État ».
Le chapitre introductif offre un panorama des principales régularités empiriques qui caractérisent la croissance. Celles-ci s’analysent en termes de croissance du revenu par tête (optique des résultats) et des facteurs mis en œuvre (optique des moyens). L’auteur exploite les travaux de Paul Bairoch et d’Angus Maddison dont il fait une habile synthèse. La croissance est d’abord, observe-t-il, un phénomène récent. À l’état quasi stationnaire des périodes traditionnelles succède une accélération du rythme de la croissance depuis la révolution industrielle. Entre 1820 et 1989, Maddison calcule que le revenu par tête a été multiplié par 10 en Grande-Bretagne, par 13 en France. Toutefois, cette tendance générale s’accompagne de disparités temporelles et spatiales. Ainsi, depuis 1820, la période 1950-1973 apparaît exceptionnelle. Sur le plan géographique, cette « prodigieuse accélération de la croissance » ne concerne qu’un groupe relativement restreint de pays (l’ensemble des pays occidentaux et le Japon), tandis que d’autres poursuivent la tendance antérieure marquée par une relative stagnation. Il en découle un accroissement considérable des écarts de PIB par tête qu’il apparaît hâtif d’expliquer par la mondialisation des échanges. D’autant plus que certains pays intermédiaires ont réussi leur décollage économique et entamé un rattrapage rapide (les pays d’Asie de l’Est, la Chine), tandis que d’autres, principalement en Afrique subsaharienne, restés à l’écart des flux de la mondialisation, ne parviennent pas à décoller et s’enfoncent même trop souvent dans la misère. L’auteur présente ensuite les principaux résultats de la comptabilité de la croissance qui permet de mesurer la contribution respective des facteurs travail et capital à la croissance. Les travaux théoriques de Solow ont permis de mettre en évidence une part inexpliquée, appelée depuis « résidu Solow ». Cette part correspond à l’amélioration de l’efficacité des facteurs de production », en d’autres termes au progrès technique. Les travaux de Carré, Dubois et Malinvaud ont porté spécifiquement sur la France et montrent que le facteur résiduel explique la moitié de la croissance totale.
La suite de l’ouvrage est plus complexe en raison d’un souci de présentation formelle des modèles théoriques les plus récents, le modèle de croissance exogène de Solow (1956) et le modèle de croissance endogène de Paul Romer (1990). La première partie étudie les effets respectifs de l’accumulation de capital physique, de capital humain et de connaissances sur la croissance. Le modèle de référence reste celui de Robert Solow. Ce modèle d’inspiration néoclassique, du fait des hypothèses sur lequel il est fondé, analyse les sources et les effets de l’accumulation du capital physique sur la croissance. Celle-ci ne peut être pérenne qu’avec l’intervention d’un facteur exogène : le progrès technique. Les travaux de Solow ont été complétés par ceux de G. Mankiw, David Romer et David Weil en 1992. Ces auteurs introduisent l’accumulation du capital humain dans la fonction de production. Sans modifier la logique fondamentale du principal résultat obtenu par Solow, à savoir que la décroissance des rendements des facteurs accumulables – le capital physique et le capital humain – conduit à un épuisement graduel de la croissance, la prise en compte du capital humain enrichit l’analyse. En effet, une des principales difficultés du modèle de Solow est de déboucher sur une propriété de convergence des niveaux de revenu par tête à travers le monde. Or, ce résultat théorique pose des problèmes de vérification empirique. Les disparités dans les niveaux de formation des travailleurs pourraient expliquer une part importante des différences de niveau de productivité et de niveau de vie par tête dans la mesure où les bénéfices d’un progrès technique, même exogène, dépendent de façon conjointe de l’accumulation de capital physique et de capital humain. Ainsi que l’écrit Jean-Olivier Hairault, « il serait vain d’accumuler des biens d’équipement de haute technologie sans travailleurs hautement qualifiés ».
L’auteur montre aussi comment le modèle de croissance endogène proposé par Paul Romer en 1990 prend en compte les sources du progrès technique. En dehors du fait que les théoriciens de la croissance endogène raisonnent en concurrence imparfaite et intègrent certaines défaillances de marché (rendement d’échelle croissant, effets externes), tous les modèles produits par ces auteurs cherchent à expliquer par des facteurs économiques la production de progrès technique. Alors que, dans le modèle de Solow, le progrès technique est un bien libre « tombé du ciel », fruit de l’activité de chercheurs désintéressés et mis gratuitement à la disposition de tous à travers le monde, la théorie de la croissance endogène considère le progrès technique comme le produit d’investissements spécifiques. Dans ce nouveau cadre théorique, les disparités de niveau de revenu par tête entre les pays s’expliquent en premier lieu par les structures économiques plus ou moins appropriées à la formation d’un rythme élevé de progrès technique et en second lieu par les obstacles à la diffusion rapide du progrès technique. Même en supposant que « les connaissances fondamentales circulent, elles doivent se traduire en termes de projets industriels qui supposent des investissements en capital physique, voire en capital humain ».
Dans la seconde partie, l’auteur analyse les conditions d’une croissance optimale puis étudie si les décisions décentralisées des agents privés permettent de réaliser ces conditions ou si l’intervention de l’État est nécessaire. Les diverses sources d’inefficience des marchés font que le rôle de l’État apparaît central dans la détermination du rythme de croissance optimale d’un pays. L’État est d’abord le garant des institutions. Celles-ci déterminent les règles du jeu et par là même les incitations à investir et à innover. Hairault donne l’exemple des brevets qui, en stimulant l’innovation, génèrent une accélération du rythme du progrès technique. Le rôle de l’État est aussi d’agir par la fiscalité ou l’octroi de subventions, lorsque le rendement social d’une opération d’accumulation est supérieur au rendement privé (cas des externalités positives produites par l’accumulation en capital humain, physique, en recherche et développement et infrastructures).
L’ouvrage de Jean-Olivier Hairault est certes d’un niveau élevé, mais son contenu analytique détaillé ne doit pas rebuter le lecteur. Car l’auteur s’attache à décrire de façon claire les principales hypothèses et les principaux résultats des modèles théoriques canoniques. En outre, l’auteur a le souci permanent de confronter les résultats théoriques déduits des différents modèles à la réalité empirique. Chaque modèle est donc hiérarchisé par sa capacité à rendre compte des différences empiriques de revenu entre les pays. Enfin, l’optique choisie par l’auteur pour concevoir son ouvrage permet de rendre compte du caractère cumulatif de la recherche scientifique et de justifier pleinement la célèbre phrase de Isaac Newton : « Nous sommes des nains, juchés sur des épaules de géants. »
La lecture de ce livre pourra être très utile à tous les enseignants préparant les concours, particulièrement les agrégations interne et externe.
|
Note de lecture rédigée par Frédéric
Larchevêque,
comité de rédaction de la revue
|
HAIRAULT
Jean-Olivier La Croissance : théories et régularités empiriques Paris, Economica, 2004. 132 p.
ISBN : 2-7178-4791-X |
|
|


|
© SCÉRÉN - CNDP Créé en novembre 2005
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|