| Technique numériques et habiletés cognitives |
Jacques
PERRIAULT
Professeur en sciences
de linformation et de la communication,
université Paris X-Nanterre.
E-mail : perriau@ext.jussieu.fr
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Le développement
des techniques numériques participe des évolutions sociétales : pléthore
dinformations, complexité et incertitudes accrues, qui peuvent générer
ou accroître les phénomènes dexclusion. La réponse à ces enjeux
relève de choix politiques. |
Il est très difficile aujourdhui davoir une vision densemble des relations entre société et nouvelles techniques dinformation et de communication, car internet et téléphones portables brouillent les cartes. Des annonces et des pratiques en tous sens désorientent lobservateur le mieux averti. Ainsi en est-il actuellement, en ce qui concerne les portables, de loffre publique dachat de huit cent milliards de francs que langlais Vodaphone se prépare à effectuer pour acquérir lallemand Mannesmann. Au niveau des propos, internet et téléphonie cellulaire apparaissent comme porteurs de léconomie de demain. Et pourtant, ces dispositifs ne concernent aujourdhui que quelque deux cent cinquante millions dhabitants de la planète, sur six milliards.
La question se pose alors naturellement de conjecturer si les techniques numériques de traitement de linformation et de communication accuseront ou résorberont les exclusions de toutes sortes que connaissent nos sociétés. En cas de réponse négative, on sinterrogera en corollaire sur ce quil conviendrait de mettre en uvre pour que ceux qui ne les maîtrisent pas ou qui ne sont pas associés à leur essor puissent en bénéficier.
Revenir en arrière semble aujourdhui difficile, encore que personne ne sache au fond quelle niche occupent internet et la téléphonie cellulaire. Sagit-il dune véritable évolution de la société et, dans laffirmative, vers quoi ?, est-ce la marque dun manque, de lien social en particulier ?, est-ce un miroir qui refléterait les aspirations profondes dun monde qui se cherche ?, est-ce une combinaison quelconque de ces facteurs ?, à vrai dire personne nen sait rien aujourdhui. Aussi est-il impératif, car le sort de nos sociétés en dépend, dobserver sur le terrain les pratiques effectives, de discuter avec les gens, de sinformer des manuvres stratégiques des groupes industriels, de façon à ce quune opinion publique circonstanciée sélabore progressivement dans tous les milieux sociaux, et que celle-ci ne se contente pas de relayer les avis des médias, des constructeurs dordinateurs et des opérateurs de télécommunication.
Nous envisagerons dans ce qui suit un seul aspect du vaste problème posé, sa dimension cognitive. Contrairement en effet aux précédentes révolutions industrielles qui mettaient en question la force physique des hommes pour la remplacer par des machines, les techniques numériques concernent lintellect des gens et requièrent deux des compétences spécifiques, même chez les simples utilisateurs profanes. On traite encore peu de cette question et lhypothèse que je formulerai ici est que, si cette question nest pas prise au sérieux, la généralisation de ces techniques risque daccentuer lexclusion, une exclusion provoquée par le manque de savoir et de compétence pour en maîtriser lutilisation.
Une première interrogation simpose : les techniques numériques vont-elles augmenter ou réduire des caractéristiques fondamentales du fonctionnement de nos sociétés, telles que lincertitude ou la complexité ? Le constat que nous proposerons sera que ces techniques ont un rôle damplification de celles-ci. Nous nous demanderons alors quelles fonctions cognitives devraient être particulièrement exercées pour que les gens puissent mieux faire face à cette nouvelle donne.
Information, complexité, incertitude
Abondance, sinon excès dinformation, complexité, incertitude figurent parmi les caractéristiques dominantes de la société contemporaine. De nombreux processus de mutation senchevêtrent. Le système technique mis en place à la fin du XIXe siècle, fondé sur lindustrie lourde, la houille et la vapeur, a progressivement cédé la place à un autre système, où les matériaux composites, linformatique, les télécommunications jouent un rôle dominant. Les télécommunications aidant, léconomie de la planète se trouve profondément modifiée : délocalisations, entreprises en réseaux, fortes inégalités dans les systèmes de protection sociale ébranlent les équilibres antérieurs des pays industrialisés par les nouvelles configurations quelles organisent, et nenrichissent pas pour autant les pays du Sud impliqués dans ces stratégies planétaires. Le chômage apparaît comme la marque emblématique de la complexité et de lincertitude liée à ce changement de paradigme.
En vingt ans, les citoyens des pays industrialisés sont passés dune économie de croissance, où ils avaient leurs repères lemploi, une carrière possible dans un métier unique, après une formation qui les y avait préparés , à une conjoncture chaotique, faite de hauts et de bas, où ces balises traditionnelles ne fonctionnent plus. Trois symptômes sont à considérer : la pléthore dinformations, laccroissement de la complexité et la généralisation de lincertitude.
Linformation pléthorique résulte du développement des médias. Tout individu est atteint par des messages que véhiculent non seulement radio, presse et télévision, mais aussi des supports dont il est la cible caractérisée : publipostages, lettres circulaires, marketing téléphonique, par exemple. Tout cela nest pas de linformation, mais cest à lindividu quil appartient den décider, lorsquil ouvre son courrier, lit des magazines, voyage en métro ou reçoit des relances téléphoniques. Cela prend du temps et nécessite des compétences, dont lécole commence seulement à donner aux jeunes les rudiments. Trop dadolescents encore ne savent pas distinguer dans un message télévisuel ce qui relève de la réalité de ce qui appartient à la fiction. De plus, les références sont aujourdhui continentales, sinon planétaires : où se situe le Kosovo ?, le Burundi ?, où se cachent les Chiapas ?, sont désormais des questions que lactualité, relayée par les médias, conduit à se poser. La géographie, comme le montre son essor actuel, devient une discipline prioritaire.
La complexité ensuite concerne tout un chacun. Dire que le monde de jadis était plus simple que celui daujourdhui naurait pas de sens ; mais, dans notre culture contemporaine, les contradictions, les interactions sont plus immédiatement lisibles que par le passé, parce que nous sommes mieux capables de le faire, du fait dune culture politique et syndicale qui sest forgée depuis un siècle, du fait des médias et du développement des sciences humaines et sociales. Labus des réglementations contribue toutefois à rendre de plus en plus hypothétique lexercice de cette lisibilité. Les jeunes sans emploi et les chômeurs en font lexpérience, car ils sont confrontés quotidiennement au maquis des droits aux allocations et aux formations.Lindustrie agro-alimentaire manifeste aujourdhui, à propos de la vache folle et du maïs transgénique, les difficultés quengendre la complexité des réseaux de production et de distribution, que leur dissémination planétaire ne fait quamplifier. Les experts saccordent à considérer que, plus un système technique est complexe, plus il est fragile. Dans le temps même où cette complexité sest accrue, des concepts opératoires sont apparus qui permettent, sinon de la maîtriser, mais du moins de la comprendre et de la gérer en partie. Lopposition entre global et local est de ceux-là. La perception claire de ce qui se passe dans lenvironnement immédiat est articulée avec une compréhension la plus étayée possible de ce qui se passe dans le reste du monde. La tentation est alors grande pour lanalyste de combler par une problématique de réseau limmense vide qui sépare lacteur local du reste du monde. Il nest pas impossible que ce désir fantasmatique constitue actuellement une des raisons du succès dinternet.
Lincertitude, enfin, domine le monde en transformation. La pléthore dinformations et la complexité la servent : à qui se fier pour accorder du crédit à un site ou à un serveur ? quel itinéraire choisir dans le maquis de la réglementation pour obtenir un congé formation, une AFR ? sont désormais des confrontations courantes avec lincertitude, sans parler de celle qui préside à la recherche dun emploi. Lusage des téléphones portables et dinternet se caractérise actuellement par un double phénomène de mise à plat et dinitiatives périphériques. Un exemple canonique de cette mise à plat est ce qui est arrivé récemment dans un collège de banlieue : pendant le cours, on a frappé à la porte et un livreur est venu apporter une pizza à des élèves qui lavaient commandée avec leur portable. Cet acte, qui fait sourire au premier abord, montre que les jeunes en question balayent à laide de cet instrument les distinctions établies entre secteur public et secteur marchand, entre élèves et professeurs, entre temps de létude et temps de la restauration. Les initiatives à la périphérie sont nombreuses. Un exemple : il y a désormais sur internet des étudiants qui proposent des cours à distance, écrits par eux-mêmes ou reproduits depuis une université. On y observe également de nombreux échanges de savoirs ainsi que de la construction collective de connaissances.
Tout cela colle mal avec la tradition politique française qui na guère conduit les mentalités à procéder ainsi. Rappelons-nous la libération du prix du blé par Turgot en 1787 : peu après, le peuple court aux Tuileries et invective le boulanger, la boulangère et le petit mitron... Dans un pays aux mentalités forgées dans son Histoire par une forte tradition catholique romaine, il va encore de soi trop souvent que linitiative vient den haut et que le Prince a une vision de lavenir qui rassure. Le jacobinisme perpétue, au moins en partie, cette représentation. Et le citoyen amalgame incertitude et erreur.Il nest pas aujourdhui un seul secteur de la société qui ne soit concerné par la pléthore dinformations, par la complexité et par lincertitude. Quelles sont alors les fonctions intellectuelles à mettre en uvre pour tenter de mieux comprendre ce qui se passe ?
Tenter de comprendre pour maîtriser
Ce qui suit na rien de recettes miracle et il nest pas dit non plus que la compréhension totale du chambardement en cours résultera de leur mise en uvre. Mais des signaux, ou labsence de signaux attirent lattention. En tant quabsence de signal, je retiendrai ici le manque de débat public sur société et numérisation. Comme signaux, je marrêterai sur laffection des jeunes pour les jeux informatisés, sur léchange des savoirs et sur la construction collective des connaissances.
Construire lopinion
Alors quen France lopinion publique sexprime sur les effets, positifs ou négatifs, de la technique dans dautres champs dactivité : lagriculture, la santé, lair, leau, elle est silencieuse sur les « nouvelles technologies de linformation et de la communication ». Cela na pas été toujours ainsi. En 1977, la CFDT publia un livre qui fit grand bruit, Les Dégâts du progrès, suivi dun autre, deux ans plus tard : Négocier lordinateur. Ces ouvrages battaient en brèche lidentité (informatique = progrès) et attiraient lattention sur les conséquences de lintroduction de linformatique sur lorganisation du travail et sur les qualifications. Deux longues grèves, au cours des mêmes années, lune sur lintroduction de la commande numérique dans la fabrication aéronautique, lautre sur celle de linformatique dans le contrôle de la navigation aérienne, attestèrent dun véritable débat de société qui nexiste plus aujourdhui.
Aujourdhui, tout se passe comme si lopinion publique sen remettait aux experts et nosait pas exprimer lexpérience acquise dans le monde du travail. Le bulletin dINSEE Première de juin 1999 (n° 651) rapporte que la moitié des personnes qui travaillent utilisent un ordinateur. Mais cela ne facilite pas pour autant la tâche de tous. 40 % des employés, qui se servent de la machine plus de vingt heures par semaine, déclarent être contraints de ne pas quitter leur écran des yeux. Un tiers de ces mêmes utilisateurs considère que leur travail « consiste à répéter continuellement une même série de gestes ou dopérations ». Aucun débat public na lieu sur les enjeux ou sur les modalités dutilisation dinternet et du web, ni sur les intranets en entreprise, et lon connaît mal de ce fait les avis aussi bien négatifs que constructifs des utilisateurs, concernés au premier chef.
Il est difficile de sexprimer sur les techniques numériques sans en avoir peu ou prou une expérience pratique. Ne faudrait-il pas multiplier les initiatives locales pour que partout sélaborent des opinions circonstanciées, car, à terme, le choix de notre style de société en dépend ? Devra-t-on attendre encore longtemps en France que notre personnel politique admette que la technologie, elle aussi, est politique ?Exploiter la leçon des jeux informatisés
Les chercheurs ont effectué de nombreuses études sur les compétences que les jeunes mettent en uvre pour jouer avec ces jeux, dont le succès ne se dément pas depuis vingt ans. Cette pratique entraîne particulièrement deux habiletés intellectuelles particulièrement utiles pour évaluer les situations complexes et incertaines : linduction et la gestion de processus en parallèle. Induction et abduction
Aucun joueur ne lit de notice du jeu, car il ny en a pas : elle contiendrait des centaines de règles. Tout joueur la découvre par la pratique expérimentale ou par léchange dinformations avec dautres joueurs (on voit ici poindre lacteur collectif). Pour une scène donnée, le joueur explore successivement tous les éléments : acteurs, paysages, actions. Il se construit ainsi une loi du jeu, quil perfectionne progressivement. Cette loi associe en fait plusieurs observations expérimentales, du type : quand je tape telle touche, je déclenche tel mouvement dun personnage. Cette construction est de type inductif. Elle est en fait abductive, comme le suggère lanalyse éclairante fournie par le psychologue américain Robert Lawler de lactivité de découverte par des enfants lorsquils se servent dun ordinateur. Ce concept dabduction a été proposé par Peirce. Lawler suggère de considérer quun processus de jeu informatisé met en uvre un tel concept. Pour Peirce, linférence abductive se produit lorsque « nous trouvons quelque circonstance très curieuse (very curious circumstance) qui pourrait être expliquée par la supposition que cétait un cas dune certaine règle générale et, sur ce, adopter cette supposition ». Exemple : nous observons un enfant qui tâtonne devant un jeu. Il découvre soudain quen tapant sur une certaine touche, elle fait sauter le héros du jeu en lair. Heureusement surpris, il répète plusieurs fois lexercice. Ici la circonstance très curieuse est ce qui sest produit lorsque lenfant a tapé sur la touche, la « règle » est le fait dappuyer sur la touche, « linférence abductive » consiste à relier les deux. Ce nest pas une généralisation, contrairement à linduction, mais une façon de maîtriser progressivement et empiriquement une situation. La pratique des techniques numériques et lexploration des réseaux télématiques exigent continuellement cette faculté. Mais, au-delà même du champ technologie, on peut se demander si cette faculté naiderait pas les gens à mieux analyser des situations en changement continuel. La gestion de processus en parallèle
Pour réussir dans un jeu vidéo, il faut savoir faire plusieurs choses à la fois, car il sy passe plein dévénements simultanés, ce qui engendre une complexité dynamique ainsi quune incertitude forte sur ce qui risque de se passer dans les instants suivants. Il faut donc apprendre à gérer plusieurs choses à la fois, autrement dit, des processus en parallèle. Si lon admet, comme la plupart des biologistes, que le processus de pensée fonctionne en séquence, la gestion de processus en parallèle suppose un mode de gestion de linformation dont linformatique nous fournit une représentation analogique, avec les systèmes dinterruption : un logiciel est en train deffectuer un processus A. Pour une raison quelconque, il est obligé de sinterrompre pour entreprendre une tâche B. Il met alors la tâche A, inachevée, au sommet dune pile. Si, à son tour, la tâche B doit être interrompue, il lempilera au-dessus de A. Lorsquil reprendra lexécution de B, il ira chercher B sur la pile, puis A.
Quiconque pratique les techniques numériques est obligé dagir ainsi. Mais dans la vie courante, la complexité nous conduit à fonctionner aussi de cette façon. Il suffit de considérer les emplois du temps, pour convenir quon est de plus en plus souvent obligé de faire plusieurs choses à la fois. On peut même se demander si la raison du succès du téléphone portable ne se trouve pas là.Favoriser lacteur collectif et léchange des savoirs
Les techniques numériques sont des concentrés de connaissances humaines tellement complexes quil est impensable que tout utilisateur arrive seul à les maîtriser. Aussi semble-t-il nécessaire de concevoir des dispositifs où lon se mette à plusieurs. Beaucoup de gens ont compris cela sur internet où se pratiquent beaucoup les échanges de connaissances et les constructions collectives. Lautodidaxie semble un phénomène important sur les réseaux. Il est ainsi possible de se construire des cas le montrent un parcours de formation aux techniques du multimédia, par exemple, en empruntant à divers sites ce quils ont de pertinent et de meilleur. Mais cette autodidaxie semble bien se pratiquer à plusieurs. Au passage, elle est formatrice dopinion et internet est peut-être en train de devenir un espace public de formation de cette dernière.
Conclusion
Le dispositif de techniques numériques qui maille désormais notre monde est un territoire sociétal à occuper de façon équitable. Cest désormais une composante essentielle de nos sociétés. Aussi est-ce un problème politique que de former les citoyens à leur pénétration et de leur permettre dy évoluer. Notre argument est que cela suppose de prendre en considération des habiletés cognitives que lécole développe insuffisamment aujourdhui, linduction notamment. Le risque que lon encourt à négliger cela est daccroître lexclusion globale en laissant de plus en plus de gens au bord des réseaux.
Jacques PERRIAULT
Ville École
Intégration n° 119 - décembre 1999
© MENRT, CNDP 1999