| La
socialisation en procès : conflits, enjeux et dynamiques |
Pascale
GARNIER
IUFM de Créteil.
| Deux modèles théoriques
de la socialisation sopposent : le premier laborde comme
contrainte légitime, devant conduire lenfant, être déficitaire, à
souhaiter entrer dans lordre des adultes ; le second valorise
les interactions et compétences juvéniles, au travers de situations permettant
la construction de soi. Ces modèles ne sont pas sans lien avec les évolutions des contextes socio-historiques dans lesquels sont vécus lenfance et lâge adulte. En fait, la socialisation doit être pensée, entre psychologie et sociologie, comme activité des jeunes pour naviguer entre deux mondes, moins comme anticipation de la vie adulte que comme projection vers le futur. |
Le problème, le fait universel, disait le philosophe M. Merleau-Ponty, cest qu« il y a des enfants qui commencent à être faibles et petits, tout en sassociant étroitement à la vie adulte ». La socialisation est le nom que nous donnons à ce problème, aux manières de le penser, den décliner les antagonismes. Cest un modèle, travail de représentation du réel et projet pour mettre en forme la réalité. Sy joue aussi, en premier lieu, la dynamique dun rapport dexistence noué entre enfants et adultes : jeu de bascule, daller et retour entre ses pôles opposés.
Pour qui entend travailler aujourdhui sur la socialisation des jeunes, la difficulté est double. Dune part, loin de faire lobjet dune définition unique, la notion se présente comme lobjet de multiples débats théoriques. Dautre part, loin dêtre circonscrite au champ scientifique, elle est investie par des usages sociaux à géométrie variable. Elle est indissociablement théorique et pratique, porteuse de valeurs aussi, devenant souvent un véritable mot dordre, vecteur de politiques qui, se réclamant delle, linstrumentalisent, pour le meilleur et pour le pire. Quelle tende aujourdhui à se décliner en termes déducation à la citoyenneté pourrait dailleurs témoigner de ce souci de rendre directement opératoire ce que le terme de socialisation a perdu de valeur prescriptive. Aussi, rien ne sert de déplorer la polysémie du mot « socialisation » et de regretter labsence de pureté scientifique quil na jamais eu. Seul compte leffort pour rendre compte de ses enjeux. Sans être exactement ordonnée selon une chronologie, notre démarche aimerait donner à percevoir ce poids de lhistoire, celui des contextes théoriques et sociaux qui caractérisent différentes manières de penser les rapports entre des jeunes et des adultes. Cette histoire manifeste aussi les partis pris dune tradition de pensée occidentale quil nous faudra finalement interroger.
Devenir grand
On doit à É. Durkheim, il y a près dun siècle, une réflexion première sur la socialisation de lenfant. Première, historiquement, quand « science de léducation » et « sociologie » marchaient dun même pas dans la voie dune école de la République. Première aussi parce quelle constitue une prise de position forte contre laquelle sociologues et psychologues nauront de cesse de sadosser pour la critiquer. En effet, Durkheim (1980), à première vue, ne fait pas dans la nuance : « à lêtre égoïste et asocial qui vient de naître, elle [la société] en surajoute un autre, capable de mener une vie morale et sociale. » Par là sont superposées éducation et socialisation, dans laction exercée par une génération dadultes sur la génération des jeunes. La verticalité de ce rapport tout dautorité ne se comprend pas sans cette faiblesse de lenfant qui nécessite toute la force dont les adultes sont capables pour le soutenir. Cette puissance est telle, souligne Durkheim, quelle oblige les grands à en user avec circonspection. Autorité et subordination ne sauraient signifier oppression mais domination légitime. Cest que, si elle est lattribut des grandes personnes, si elle sincarne par excellence dans le « maître laïc », cette autorité participe de la transcendance dun être collectif, la société, qui simpose aux adultes eux-mêmes.
Le rapprochement que fait Durkheim entre lemprise des adultes sur les enfants et la suggestion hypnotique soutient cette idée dun ascendant sans faille qui simpose à lenfant pour quil devienne à son tour « maître de soi ». Car cest bien là lenjeu, et lanalogie avec lhypnose suggère une emprise que rendent possible lindétermination de lenfant, mais aussi son propre souci de se grandir et ses efforts, proprement humains, pour réintégrer à lintérieur de lui-même ce qui est subi. Pour lui, vouloir ce qui lui arrive dans cet état dextrême passivité, « vouloir la société », dit Durkheim, cest « se vouloir lui-même ». De fait, cest peut-être lexpérience de lhypnose, du moins telle quelle est comprise par F. Roustang (1994), qui invite à penser ensemble passivité et activité de lenfant, cette opposition que refuse Durkheim. Sécartant dune visée manipulatrice, la relation entre lhypnotiseur et son patient entend, souligne F. Roustang, « le faire revenir au centre de son pouvoir » et, identiquement, « le faire accéder à sa place dans le monde ». Si lon ne peut prêter à Durkheim cette compréhension particulière de lhypnose, il semble que pour lui lenfant soit amené à choisir ce qui est, non par délibération mais par sa propre disponibilité, de sorte que, vivant pleinement dans le présent et lordre quil impose, y puisant tout le possible, demain soit préparé.
En somme, lextériorité de la contrainte collective qui est le fait premier renvoie bien à une activité de lenfant, sans quelle soit celle dun sujet. Elle doit aussi être mise en rapport avec cet autre fait social : le souci de lautonomie des individus. Cest caricaturer la pensée durkheimienne de la socialisation que dy voir la simple apologie dune intégration à des groupes sociaux au détriment de lindividu. Reste que tout se joue dans cette hiérarchie entre les grandes personnes et ces petits que sont les enfants. Les connaissances, le langage même sont des uvres collectives qui donnent à lenfant matière à grandir. Durkheim dit bien que la classe est une « petite société », mais aussi quelle na de consistance propre que par la présence du maître qui en représente lesprit et lunité morale. Hors de lui, point de salut : elle nest que « phénomènes de contagion, de démoralisation collective, de surexcitation mutuelle, deffervescence salutaire ». Affaire de différences dâge, léducation et, identiquement, la socialisation sont ici absentes dans les groupes de jeunes dun même âge, dune même génération.
Entre pairs
De très nombreux travaux se sont attachés, tant du côté de l« éducation nouvelle » que de la psychologie, à contester cette définition de la moralité chez Durkheim, ses représentations de lenfance ou encore cette exclusivité des rapports enfants-adultes dans les processus de socialisation. Avant dêtre lobjet dinvestigations scientifiques, les relations entre enfants sont mises en valeur dans une pédagogie dite « active » dappropriation des savoirs. Devenant moyen pédagogique et objectif éducatif, lenseignement « mutuel » retrouve en quelque sorte une dignité contestée par la consécration du mode simultané denseignement au cours du XIXe siècle. Lidée même dune « vie sociale des enfants », comme sintitule louvrage de R. Cousinet (1950), militant des méthodes déducation active, quel que soit son idéalisme pédagogique, se construit bien en mettant les enfants à lépreuve, en les observant en quelque sorte hors de ladulte. Par là, elle rejoint toute une lignée de travaux qui, ancrés dans des traditions folkloristes, rendent compte des jeux et traditions populaires juvéniles, comme le travail de C. Gaignebet (1974) sur « le folklore obscène des enfants ». Ce sont en effet ces travaux des folkloristes, A. Van Gennep (1909) tout dabord, qui introduisent le concept de « rites de passage » qui jalonnent le cours de la vie et donnent du même coup toute sa valeur à lobservation de sociabilités différenciées selon les âges. Redéfinie comme ethnologie, elle sexprime aujourdhui dans lidée dune « culture » spécifiquement juvénile, voire dune « contre-culture », qui se manifeste à côté ou dans les interstices des institutions traditionnelles de socialisation que sont lécole et la famille.
De fait, cest tout un ensemble dobjets et de pratiques des enfants et des jeunes « entre eux » qui soffre aujourdhui à lobservation : dans les cours de récréation aussi bien que dans les rassemblements festifs ou revendicatifs, dans leurs pratiques langagières, sportives ou musicales, comme dans labsence de toute activité digne de se nom. Sans doute, il ne faut jamais perdre de vue ce que ces pratiques doivent au développement dun marché de la jeunesse, à ses stratégies dinnovation et de marketing très performantes qui tire de la segmentation des consommateurs les ressources de sa croissance. Là cependant, y compris dans leurs aspects illégitimes au regard des conventions établies, elles donnent à voir un intense travail de production du lien social, cest-à-dire lengagement de forces et de défis mais aussi de codes partagés, règles, techniques, disciplines, ou encore répartition des territoires, qui permettent de dépasser à la fois la labilité des rencontres et le heurt des corps à corps. Seule cette observation de lintérieur du monde des jeunes est propre à mettre en valeur ce qui napparaîtrait que négativement comme désordre ou anomie, débauche dénergie ou moratoire Même sil faut préférer le pluriel différenciant des jeunesses au postulat dune seule et même jeunesse, même si lon considère des enjeux différenciés selon lâge, le sexe et lorigine sociale, il y a bien là, à lintérieur du groupe de pairs, matière à une socialisation.
Changement de définition donc : la société nest plus une chose en soi, la socialisation nest plus cheminement vers lâge adulte, mais construction de situations qui se tiennent, avec ce quelles supposent de rapports de forces et de principes de légitimité. Il faut mesurer aujourdhui ce que cette idée dune socialisation entre pairs doit également à la prolongation des scolarités, à lérosion et à la désynchronisation des repères qui balisaient lentrée dans la vie adulte : accès au travail, mariage, procréation, départ du domicile familial À quel moment devient-on adulte ? La multiplication des catégories dâges (jeunes adultes, post-adolescents ) témoigne dans ce sens du brouillage des frontières séparant la jeunesse, voire la seule enfance, de lâge adulte. De nouvelles « flexibilités temporelles » (M. Bessin, 1997) sont données à vivre à des individus inégalement armés pour en tirer profit. Car si larbitraire et la rigidité des conventions de lâge ne sont plus dans lair du temps, elles sont du moins au principe dune équité de traitement. Mais lâge adulte na pas seulement perdu en définition, il est aussi atteint comme valeur et charge identificatoire. Être adulte devient une qualité qui se met à lépreuve, non plus seulement un état donné par lâge. Aussi, si lenfant nest plus ce « petit missionnaire » des idées nouvelles chères à J. Ferry, il participe, à rebours, à la socialisation des adultes (P. Rayou, 1999).
Critique théorique, critique politique
Cest aux États-Unis que des sociologies dinspiration phénoménologique ou interactionniste ont tout dabord dénoncé lassujettissement des théories de la socialisation à une vision du sens commun où lenfant est défini par ses défaillances et son inachèvement (P. Garnier, 1993). Cette critique montre que, en consacrant purement et simplement cette vision que les adultes se font spontanément de lenfant, le travail sociologique lui-même ne fait que reproduire une relation de domination. Non seulement il ne sattache pas aux situations où les compétences des jeunes se manifestent, mais il sinterdit aussi dexaminer cette construction sociale des enfants en ces êtres incapables et immatures. Clairement ici, la critique dune conception normative et téléologique de la socialisation redouble une critique politique, lune appuyant lautre, jusquà safficher comme une « libération » des jeunes.
Dun côté, ce changement de grille de lecture et dinterprétation des faits est propre à valoriser une activité des jeunes pleinement inscrite dans le présent, non plus définie à partir du futur. Dite primaire, quand il sagit de lenfant ; secondaire, quand il sagit de ladulte confronté à de nouvelles situations, la socialisation nest jamais achevée, ni lidentité des individus définie une bonne fois pour toutes (P. Berger, T. Luckmann, 1986). En leur donnant la parole, lanalyse sociologique peut alors défendre ce qui serait le « point de vue des enfants » (C. Montandon, 1997). Se faisant observation participante (W. Corsaro, 1988), elle peut aussi montrer lexistence dune culture enfantine qui procède de linterprétation de celle des adultes en fonction des ressources dont disposent les enfants. Enfin, à partir du moment où les recherches vont sintéresser aux processus de fabrication des inégalités sociales de réussite scolaire, les rapports entre la famille et lécole seront également reconsidérés du point de vue de lélève. Là est donnée à voir toute une activité qui lui est propre, les différentes stratégies quil met en uvre pour naviguer entre ces deux mondes (P. Perrenoud, 1994). Et, quand il ne sagit plus seulement de mesurer dune manière générale des écarts entre une socialisation familiale et une forme scolaire de socialisation, cest bien lanalyse de lactivité dun élève aux prises avec des savoirs scolaires, en même temps que celle dun jeune aux prises avec son histoire familiale qui constituent une grille de lecture féconde pour comprendre ce qui sy joue (B. Charlot, é. Bautier, J.-Y. Rochex, 1992).
De lautre côté, la critique ouvre la voie à lanalyse des opérations de représentation et de catégorisation des individus selon leur âge. Ainsi, les classements dâge deviennent le produit dune activité sociale de jugement, un objet de débats permanents qui sont à étudier plutôt quune donnée naturelle ou une « variable indépendante » du travail sociologique. Cette perspective oblige à reconsidérer les oppositions traditionnelles entre un « âge biologique » et un « âge social » et souligne les dimensions politiques et morales de ce travail de catégorisation (P. Garnier, 1995). Prendre la juste mesure de ce quest lenfant, ni trop différent, ni trop semblable à ladulte, commande de ne pas traduire son expérience dans les termes qui sont ceux de ladulte, de ne pas lui poser des questions sans relation avec sa situation. Cest dans cette voie que sengageaient, dès le début des années 1950, les réflexions de M. Merleau Ponty (1988). Définissant lintégration de lenfant dans la société comme un « phénomène de conscience symbolique », leffort de connaissance de lenfant par ladulte a pour ce philosophe une dimension critique fondamentale dont lenjeu est la reconnaissance de la subjectivité enfantine. En effet, le paradoxe de cette subjectivité enfantine est quelle est demblée présente, car lenfant mène demblée une vie culturelle, tout en étant leffort que fait ladulte pour se représenter le sens dun vécu autre que le sien tout en étant le même. Si lenfant partage bien avec ladulte cette qualité dhomme en situation, cette primauté du vécu que donne à penser la phénoménologie, sil noue avec le milieu des relations anticipées, son rapport au monde nest pas un rapport de contemplation, sa pensée est polymorphe. Nous navons jamais affaire à lenfant en soi, insiste Merleau-Ponty, mais à des rapports dexistence et de représentation, à des conflits inévitables entre adultes et enfants car il ny a pas dégalité de situation possible entre eux, il ny a pas de conduite absolument juste à légard de lenfant. Longtemps méconnues en France, ces réflexions de Merleau-Ponty témoignent aussi dun souci de penser ensemble le psychologique et le social qui deviendra une de nos premières préoccupations contemporaines.
De lactivité de lenfant
Si cette idée dactivité propre de lenfant au cours même de sa socialisation sest imposée, faut-il pour autant renoncer à comprendre comment elle se conjugue avec sa passivité ? « Être actif, cest prendre. Cest tout autant recevoir », souligne D. Hameline (1999). De cette activité à la consécration dun enfant « acteur à part entière » de sa socialisation, il y a un pas vite franchi, comme si sous la pression idéologique cette figure de lacteur pouvait faire léconomie de tout ce quil y a de subi chez lenfant, notamment sa subordination familiale et scolaire. Cest sans doute ignorer son élitisme, cest-à-dire ce quil en coûte dêtre « acteur » (P. Perrenoud, 1996). Nest-ce pas aussi trop en demander à lenfant, perdre de vue sa faiblesse, son innocence même, que de lui prêter constamment des projets, des stratégies, une liberté de choix ?
Surtout, tant quelle reste inscrite dans lordre dune action, la socialisation nen finit pas de poser la question « qui ? », celle de lidentité des individus, et on manque pour partie sa dynamique propre. Car si la socialisation est bien un modèle pour penser le réel et un projet à imprimer à la réalité, elle se laisse comprendre aussi comme un processus. Cest ici, comme nous y invite la lecture de F. Jullien de la pensée chinoise traditionnelle (1996), réfléchir le réel comme un procès continu et régulé, non plus comme une succession détats et sous forme de modèles ainsi que nous lavons appris du côté de lOccident. Dans cette perspective, ce qui est premier, cest la propension qui naît des différences de situations vécues par lenfant et ladulte. Ce qui importe nest pas dagir au sens de transformer la réalité de lextérieur, mais de réagir, dépouser le cours des choses pour linfléchir. Là, comme celle de ladulte, lactivité de lenfant consiste à déployer le potentiel de situations, cest-à-dire la tension qui se manifeste dans leur rapport et doù découle son évolution. Elle est agir-sans-agir, passivité si on la rapporte à laction ordonnée selon un but, des mobiles et des moyens. Plus exactement ici, lopposition entre actif et passif, entre ce qui est subi ou choisi, est inopérante pour dire une transformation « trans-individuelle » à laquelle chacun participe et qui le traverse.
Jamais strictement verticale et descendante, de ladulte vers lenfant, la socialisation serait donc ce jeu de renversement entre des polarités opposées, anticipation de la vie adulte bien plus que projection vers ce futur. Elle serait oblique aussi, puisant dans les groupes de pairs des écarts à cette dynamique des rapports entre enfants et adultes, lémergence dun nouveau potentiel de situation. Oblique enfin parce quelle opère par détour, de biais, quelle na pas de lieu propre. Ce nest pas renoncer à la reconnaissance du sujet et au surgissement de sa liberté dans laffrontement que de penser aussi comment lenfant sinscrit dans un monde qui lui est, par avance, donné à vivre. Alors, à côté de lhéroïsme des acteurs, il faut aussi faire sa place à un « éloge de la facilité » : ce qui se réalise sans cesse, sans se rendre insigne ou se faire remarquer (F. Jullien, 1996). La socialisation serait donc processivité discrète, bien avant que nous en faisions un objet de discours et un projet.
Pascale GARNIER
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VEI enjeux n° 120
- mars 2000
© MENRT, CNDP 2000