| Pour
une éthique et une clinique de l'altérité et de la
rencontre, de l'indétermination et de l'élaboration de soi |
Jean-Yves
ROCHEX
Équipe ESCOL, université Paris VIII.
| Lutter contre les
processus de ségrégation sociale, ethnique ou sexuelle au sein de l'école
nécessite une analyse rigoureuse. Celle-ci implique le rejet des approches
unilatérales et des discours réducteurs sur la violence institutionnelle
ou sur la nécessaire reconnaissance des identités, qui risquent de contribuer
au développement de ce qu'ils dénoncent. Loin d'épouser le discours manifeste
des élèves, de les enfermer dans leur expérience immédiate ou des identités
figées, le rôle de l'école est au contraire de les aider à s'en déprendre
pour entrer dans un processus lent et difficile d'élaboration du rapport
au monde et à soi, et de leur permettre d'accéder à une culture commune.
Cette contrainte du travail intellectuel est la condition de leur émancipation
et de la transformation de l'institution. |
Malheur
à toi,
si tu oses décider qui nous sommes !
(Peter Handke, Par les villages)
La prise en considération
de la dimension de l'ethnicité dans les travaux portant sur les processus
sociaux de différenciation et de ségrégation scolaires est sans doute une
des caractéristiques importantes de l'évolution de la recherche en éducation,
particulièrement en sociologie de l'éducation, durant les dernières décennies.
Évolution dans laquelle s'inscrivent certains des articles de ce numéro, et
qui a permis d'importants apports à la connaissance et à l'interrogation non
plus seulement des flux et statistiques scolaires ou des curriculums prescrits
et réels, officiels et cachés, mais aussi à celles des pratiques ordinaires
qui, émanant des diverses catégories de protagonistes sociaux, contribuent
à des degrés divers à ces processus. Reste que l'on peut, sans méconnaître
l'importance de ces apports, interroger les effets de cette prise en considération
de la dimension de l'ethnicité dans les productions et discours scientifiques
et leur vulgarisation (1), voire la tendance
de nombre de leurs auteurs, inscrits dans une perspective de « dévoilement »
des « fonctions » inavouées de l'institution scolaire
et de ses modes de fonctionnement, à épouser unilatéralement le discours et
le point de vue des « victimes », ou même à s'en faire
plus ou moins ouvertement les porte-parole, par exemple en reprenant à leur
compte les thématiques de la « nécessaire » reconnaissance
des cultures et des identités, voire en affirmant sans autre forme de procès
que l'école comme l'hôpital, la médecine ou la psychiatrie, seraient des « institutions
abrasives », « ennemies des immigrés et de leurs enfants »
(2). C'est à interroger cette posture
ou cette tentation, sans bien sûr pouvoir le faire de manière exhaustive dans
le cadre de cet article, que je voudrais m'attacher ici, en prenant appui
sur les recherches que j'ai menées ou auxquelles j'ai contribué dans nombre
de collèges et de lycées dits « difficiles » et situés
« en banlieue », recherches qui montrent combien il
est abusif de parler de manière générale de l'expérience scolaire des jeunes
issus de l'immigration, des jeunes de milieux populaires, ou des « cités
de banlieue », dans une problématique postulant l'homogénéité de
cette expérience, alors que l'on y rencontre bien plutôt une grande diversité,
non seulement de résultats et de parcours scolaires, mais de mobilisations,
individuelles et collectives, de modes d'interprétation des situations et
contenus d'apprentissage et d'investissement dans la scolarité (3).
Nombre de chercheurs, d'observateurs et analystes, insistent sur le fait que
ce qui domine le discours de la majorité des jeunes issus de l'immigration
sur les institutions, et plus particulièrement sur l'école, c'est le sentiment
d'y être victimes de la discrimination et du racisme, d'y être « cassés »,
privés de langage, de toute possibilité d'y faire entendre leur expérience
de vie. Il y a certes là des éléments majeurs de constat et d'analyse qui
méritent d'être pris en considération, tant la déception, le ressentiment
et l'agressivité manifestés par les élèves les plus en difficulté à l'école
(lesquels sont cependant loin d'être tous issus de l'immigration, de même
qu'ils sont loin d'être tous les élèves issus de l'immigration ou habitant
les quartiers urbains déshérités) sont pour une large part à la mesure de
l'indifférence et du mépris, réel ou supposé, qu'ils ressentent de la part
de l'institution scolaire et de ses agents. Il existe bien une violence propre
aux situations sociales mais aussi scolaires qui sont faites à ces élèves,
et il convient, pour travailler à la faire reculer, de mieux la décrire et
la comprendre, depuis les modes de constitution des classes jusqu'aux rapports
interpersonnels et aux processus de prise de décisions en matière de discipline
ou d'orientation (4), en passant par la
conduite de la classe, la conception et la mise en œuvre des situations et
activités d'apprentissage. Ce travail apparaît d'autant plus nécessaire que
cette violence est le plus souvent à l'œuvre à l'insu de ceux-là mêmes qui
s'en font, à leur corps défendant, les agents ou les relais.
Mais peut-on pour autant s'en tenir à des approches unilatérales de ce genre ?
Il me semble qu'un point de vue plus complexe et contradictoire est absolument
nécessaire, non seulement si l'on vise à comprendre et à transformer les réalités
de l'institution, mais aussi si l'on vise à entendre le discours des jeunes
concernés au-delà de son contenu manifeste et à travailler avec eux à ce qu'eux-mêmes
puissent, en l'entendant ainsi, s'en déprendre pour mieux l'élaborer. Il me
semble qu'un travail de recherche ou de réflexion sociale et politique sur
le fonctionnement et le devenir de l'institution scolaire se doit évidemment
d'entendre le point de vue et le discours des élèves, mais ne peut les épouser
sans autre examen, ni les prendre comme disant le vrai de cette institution.
Si ressentiment il y a de la part des élèves, il est toujours second, et produit
non seulement d'une violence et d'une déception, mais d'une impuissance. En
d'autres termes, la pertinence du discours critique - parfois même très
violemment critique - de ces jeunes à l'égard de l'institution scolaire
ne doit pas nous aveugler sur ce qu'un tel discours peut également comporter,
pour une large part à leur insu, de rationalisation, de manières de « s'arranger »
avec leur refus ou leurs difficultés à s'inscrire dans une dynamique d'apprentissage
qui est nécessairement travail d'élaboration de soi, de son expérience du
monde, de son rapport au langage et à autrui, voire ce qu'il peut comporter
de revendication de ce refus (5), en un
processus qui inverse le stigmate et/ou l'impuissance pour en faire un emblème
d'affirmation identitaire. S'il y a bien « ethnicisation »
des grilles de lecture des réalités scolaires et des jugements, formulés plus
ou moins ouvertement, auxquels elles donnent lieu, une telle inquiétante évolution
n'est pas le seul fait de l'institution et de ses agents. On la trouve également
à l'œuvre dans les propos et les attitudes des élèves portés à revendiquer
moins une origine ou une histoire qu'une identité « ethnique »
ou de quartier, reconstruite et mise en avant de manière emblématique, imaginaire,
pour affirmer une différence, une spécificité, une appartenance à un groupe
et à ses modes de vie, et refuser ou récuser toute convocation à un travail
d'élaboration de cette identité, de cette différence et de cette spécificité,
qui prenne le risque de l'échange et de la rencontre avec l'autre, différent
de soi, et de l'altérité symbolique qui seule les rend possibles.
Gardons-nous des causalités, et encore plus des mises en accusation, unilatérales
et univoques, plus propices aux outrances pamphlétaires qu'au travail, théorique
et clinique, que requièrent les situations auxquelles nous avons à faire face.
Il est à mon sens urgent que nous apprenions collectivement, théoriquement
et pragmatiquement, à mieux faire la part entre les exigences et les critères
de normativité propres au travail intellectuel, aux différents domaines, contenus
et activités d'apprentissage, et les exigences et les règles qui tiennent
aux contraintes et aux modes de fonctionnement, plus ou moins légitimes, de
l'institution scolaire, mais aussi à ses abus, manifestes ou cachés, et au
risque toujours présent que le souci de permettre à tous les élèves de conférer
un caractère normé à leurs activités et à leurs conduites ne s'efface derrière
des exigences abusives de normalisation des comportements ou de la pensée.
Autrement dit, veillons à ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain selon la
formule consacrée, à ne pas confondre normatif et normalisant. Une chose est
de débusquer et de critiquer, sans complaisance aucune, ce en quoi l'institution
scolaire, ses modes de fonctionnement, les pratiques et les représentations
de ses responsables et de ses professionnels, la définition de ses contenus
et de ses manuels, ses modes de faire institutionnels et pédagogiques, participent
des processus par lesquels se produisent et reproduisent inégalités, discriminations
et ségrégations sociales, ethniques et sexuelles. Une autre est de penser
ou de laisser croire que tout projet d'enseignement, toute visée de faire
que les élèves s'approprient des savoirs et des techniques intellectuelles
constituant des éléments de culture commune au travers d'activités réglées
participe inéluctablement et nécessairement d'une entreprise illégitime ou
du moins suspecte d'imposition d'un arbitraire culturel. La critique sociologique,
pour nécessaire qu'elle soit, doit à mon sens résister à la tentation du relativisme
absolu ; elle ne doit pas occulter le fait que les contenus cognitifs,
scientifiques et culturels ne sont jamais réductibles ni à leurs origines,
aux configurations socio-historiques qui les ont vu naître, ni aux « points
de vue » de ceux qui les ont conçus ou qui les transmettent (6),
que leur développement, comme leur appropriation, ne relève pas seulement
de déterminations socio-historiques extérieures, mais aussi de l'« effectuation
d'un projet intérieurement normé », selon l'expression que Georges
Canguilhem emploie à propos de l'histoire des sciences (7).
C'est parce que leur développement et leur apprentissage sont également régis
par des normes et des critères qui ne dépendent ni des seuls situations et
contextes, ni des seules personnes, parce qu'ils constituent, comme nous le
rappelle Henri Wallon, « un matériel qu'il n'appartient pas à chacun
d'inventer à son propre usage » (8),
que leur appropriation peut en retour permettre au sujet de s'émanciper des
limites et de l'étroitesse de son histoire, de son expérience et de ses appartenances
en s'éprouvant dans des significations et des activités partagées et permettant
de faire échange avec autrui. Telle est la fonction sociale, au sens anthropologique
et non seulement sociologique, de l'école (9) ;
telle est également sa fonction symbolique ou subjective, l'une et l'autre
fonctions étant attestées dans l'étymologie du mot élève. Restent bien sûr
à penser les conditions de possibilité, à décrire et analyser les conditions
de réussite ou d'échec d'un tel processus d'émancipation, d'une telle dialectique
entre l'impersonnel et le personnel, ce à quoi contribuent les recherches
qui visent à mieux comprendre, tant du point de vue des processus sociaux
que de celui des pratiques pédagogiques, culturelles et institutionnelles
ou des processus (inter)subjectifs, ce qui se joue dans les rapports entre
expérience scolaire et expérience familiale, entre élève et enfant ou adolescent.
Le constat et l'analyse lucides des logiques politiques, sociales et institutionnelles
qui contrecarrent et obèrent l'appropriation et l'exercice critique des savoirs
et des techniques intellectuelles, et de leurs effets différentiels selon
les diverses catégories de population, doivent selon moi être au service d'une
visée de démocratisation sur le plan social et politique, d'engagement et
de transformation de soi sur le plan de la construction personnelle. Si l'institution
scolaire et ses professionnels doivent bien évidemment prendre en considération
les élèves tels qu'ils sont, et non tels qu'ils devraient être à leurs yeux,
ce n'est pas seulement, ni même d'abord, pour les « reconnaître »,
mais pour travailler à y déceler et à y mettre en œuvre la dimension du possible,
du devenir et de la transformation sans laquelle tout projet d'enseignement,
de formation (au sens de la Bildung, dont la problématique a pour ainsi
dire disparu au profit de celle de « l'épanouissement »),
ne peut qu'être mis en échec, voire se révéler une hypocrisie et une supercherie
sociales et politiques (10).
Ce travail sur les conditions de possibilité ou d'impossibilité de l'appropriation
et de l'exercice critique des savoirs et des techniques intellectuelles (au
sens large du terme) et du processus d'élaboration de soi et de son expérience
qu'ils requièrent et permettent tout à la fois ne saurait selon moi se limiter
au nécessaire travail d'interrogation critique de l'institution scolaire,
de sa « culture » et de ses modes de fonctionnement,
sans interroger également ce qui, chez les élèves, et particulièrement chez
les élèves qui sont les plus touchés et les plus meurtris par l'échec et la
ségrégation scolaires, ainsi que par la dégradation considérable des conditions
de vie et des perspectives d'avenir des milieux populaires, résiste à l'apprentissage,
à l'engagement et à la transformation de soi qu'il requiert et permet.
De ce point de vue, les travaux que l'équipe ESCOL conduit depuis une dizaine
d'années sur les situations et difficultés d'enseignement et d'apprentissage
dans les zones d'éducation prioritaires, dans les établissements et quartiers
dits « sensibles » ou « difficiles »,
montrent que nombre des élèves qui y sont scolarisés éprouvent d'importantes
difficultés à reconnaître (dans les deux sens du terme) le caractère normé
et le registre spécifiques aux différents domaines, contenus et processus
d'apprentissage, et sont dès lors fréquemment portés à penser, ou du moins
à ressentir, que tout ce qui est discriminant ne peut être que discriminatoire
ou, en d'autres termes, que toute évaluation et sanction de leur activité
et des résultats auxquels elle aboutit est une remise en cause, une atteinte
à leur personne, au groupe - social ou « ethnique » -,
à la « cité » ou au quartier dont ils se revendiquent.
D'où un sentiment, voire des accusations de racisme et de discrimination qui
ne sont pas toujours fondés, et qui en disent parfois autant sur les élèves
concernés, et sur leur rapport au savoir, au langage et à l'école, que sur
celle-ci, ses modes de fonctionnement ou les agissements de ses professionnels.
Face à ce type de perception et aux réactions qu'elle suscite, il est particulièrement
difficile, mais absolument nécessaire, de travailler à « épurer »
autant que faire se peut les critères et les normes qui permettent de faire
la part entre ce qui, d'une activité d'apprentissage, est pertinent et réussi,
et ce qui ne l'est pas, de toute tentation ou toute exigence arbitraire (au
sens de Bourdieu et non de Saussure) et normalisatrice, travail qui requiert
de pouvoir décaper le vif des savoirs et des pratiques intellectuelles de
la gangue des formes scolaires aliénantes (que celles-ci soient pensées comme
« innovantes » ou « traditionnelles »)
dans lesquelles ils sont trop souvent transmis et proposés aux élèves, mais
aussi de celle des contradictions sociales et institutionnelles dans lesquelles
ils sont trop souvent enkystés. Mais il est tout aussi nécessaire, et tout
aussi difficile, de travailler non seulement à ne pas identifier les élèves
à leur situation, à leurs conduites, ni à l'image et aux discours qu'ils donnent
à voir d'eux-mêmes et de leur rapport à l'école, mais aussi de faire qu'ils
puissent se déprendre de leur adhésion à ces images et à ces discours, de
leur tentation de se protéger derrière eux pour ne pas prendre, pour refuser,
le risque du travail de pensée et d'engagement dans les activités d'apprentissage
qui leur sont proposées. Une telle exigence ne saurait évidemment faire fi
de la réalité des élèves, mais encore faut-il pouvoir appréhender celle-ci,
non pas à l'aide de catégories généralisantes et extérieures à leur activité
cognitive et à leurs rapports au savoir, au langage et au monde, mais en travaillant
à mieux élucider ce sur quoi achoppe cette activité, ce en quoi certains élèves
résistent, pour une large part à leur insu et parfois sans qu'ils en sachent
ou qu'ils en puissent rien, à l'apprentissage et au travail qu'il requiert.
La notion de résistance ici employée ne signifie pas que l'on considère
que ces résistances devraient être consacrées ou entérinées - ce serait
renoncer à l'objectif de démocratisation de l'accès au savoir - ni, à
l'inverse, qu'elles devraient être forcées ou réduites, comme l'on forcerait
un barrage ou comme l'on réduirait une rébellion. Cela signifie qu'elles ne
sont pas seulement des obstacles sur la voie de l'apprentissage ou de l'enseignement,
mais que, à l'instar du concept de résistance dans la théorie freudienne,
elles désignent et dessinent en creux le travail d'élaboration nécessaire
pour les surmonter, et que leur élucidation peut nous permettre de dresser
des perspectives à ce travail.
Pour me faire mieux comprendre, il me faut ici esquisser les grandes lignes
des conclusions auxquelles nous ont conduits nos recherches (11).
Notre travail visant à mieux comprendre l'expérience scolaire des « élèves
en difficulté » (12) nous a
montré à quel point l'opacité et les malentendus sociocognitifs qui pèsent
sur l'interprétation des situations et activités scolaires conduisent fréquemment
ce type d'élèves à ne pas ou ne guère pouvoir percevoir les différents domaines
disciplinaires autrement que comme juxtaposition ou succession hétéroclite
de tâches et d'exercices parcellaires dont la signification s'épuise dans
leur effectuation, d'obligations formalistes et de rituels auxquels il est
nécessaire de se conformer, et qu'ils ne peuvent parler et décrire autrement
que de manière extérieure à ce qui en fait la logique propre, épistémique,
au-delà de leur forme strictement scolaire ; comme s'il suffisait d'effectuer
les tâches pour que l'apprentissage se réalise. La difficulté scolaire apparaît
également très souvent solidaire d'un rapport d'évidence et d'adhérence au
langage, au monde et à l'expérience que l'on en a. Pour ces élèves, le langage
est fait de pratiques qui s'ignorent comme telles, qui s'oublient dans leur
fonctionnement pour se fondre dans les actes, les événements et les situations ;
il est instrument d'expression, voire de revendication identitaire ou de manifestation
d'appartenance, mais ne peut être reconnu ni mis en œuvre comme objet légitime
de pensée et d'apprentissage, devenant outil pour d'autres apprentissages
et d'autres activités de pensée. Plus généralement, ce rapport au langage
va de pair avec une conception selon laquelle il y aurait transparence du
dit au dire, du réel, du monde et de l'expérience que l'on peut en avoir,
aux formes - langagières, discursives, artistiques, etc. - qui nous
permettent de signifier et de penser ce monde, ce réel et cette expérience ;
il va de pair avec la méconnaissance que ces formes obéissent à des contraintes
propres et sont le produit d'un travail spécifique, faute duquel nul ressaisissement
ni de soi, ni du monde, ni de son mode d'être au monde, n'est possible ni
pensable. Encore plus généralement, il va de pair avec une représentation
du savoir et de la théorie non comme problème et comme produit d'une élaboration
toujours partielle, mais comme expression, révélation ou découverte d'un « déjà
là » qui ne demanderait qu'à se dévoiler et à apparaître à un regard
ou à un esprit qui ne pourraient dès lors faire qu'y acquiescer. Concernant
le travail de production écrite qui leur est demandé, la difficulté, voire
l'impossibilité pour ces élèves, de reconnaître (dans les deux sens du terme)
l'espace du texte comme espace de contraintes, mais aussi de possibles, et
le travail d'écriture comme travail de négociation entre ces contraintes et
ces possibles, vont de pair avec la difficulté, voire l'impossibilité de se
mouvoir entre les différentes postures énonciatives requises par un travail
d'élaboration par l'écriture (le moi-je de l'expérience vécue, celui
du récit qui en est fait, le je qui analyse, commente, argumente, celui
qui intervient de manière réflexive, par des nuances, des modalisations, des
commentaires entre parenthèses, sur la manière dont il mène par écrit ce travail
d'analyse, de commentaire ou d'argumentation...).
Cependant, l'opacité cognitive et le malentendu, l'ambivalence et le ressentiment
à l'égard de l'univers scolaire, de ses règles et exigences ne sont pas seulement
liés aux difficultés d'apprentissage et à des résultats scolaires décevants,
mais aussi, bien souvent, à une insécurité identitaire et subjective qui peut
se manifester sous les formes du désarroi et/ou celles de la crispation. Le
rapport au langage qui en fait essentiellement ou uniquement un instrument
d'expression de soi et de reconnaissance identitaire y est fréquemment associé
avec une représentation du « soi », de la personnalité
ou du caractère, voire de l'aptitude à apprendre et à comprendre, comme étant
le fait d'une « nature » ou d'un processus de « maturation »,
et non comme étant le produit d'une construction et d'une histoire toujours
inachevées qui requièrent d'engager et de transformer de soi. Une telle représentation
conduit, pour une large part à leur insu, les élèves concernés, soit à attendre
de découvrir, de voir apparaître ou que leur soit révélée « leur »
personnalité, en dehors de tout engagement dans des activités partagées avec
autrui dans un registre symbolique qui transcende chacun des individus particuliers
qui s'y inscrivent, soit à « vouloir » faire admettre
le fait de soi et d'une identité qui ne voudrait et/ou ne pourrait pas prendre
le risque du retour sur soi et du changement auxquels expose toujours la confrontation
à l'altérité. Cette deuxième posture apparaît comme celle des élèves qui sont
pris dans une logique d'affirmation, voire de crispation identitaire et, parfois,
d'usage emblématique du langage (13) ou
de l'apparence physique et vestimentaire ; ceux-ci « servent »
alors principalement à manifester ou à revendiquer une appartenance à un groupe
et une opposition à d'autres groupes. Qu'elle se présente « en
creux », sous les figures du manque et du désarroi, ou « en
plein », sous les figures de la revendication ou de la crispation,
cette représentation s'accompagne le plus souvent d'une visée de certitude
et de stabilité identitaire, d'une illusion d'immédiateté et d'évidence du
rapport de soi à soi, comme s'il appartenait au sujet lui-même, en quelque
sorte, d'« auto-fonder » sa propre identité et sa propre
légitimité dans un rapport très peu différencié au groupe dont il se revendique.
Une telle naturalisation ou « substantialisation » du
moi, de l'appartenance, de l'identité ou de la personnalité sous-tend dès
lors la quête et la demande d'une reconnaissance imaginaire, immédiate et
sans altération de soi, qui obère plus ou moins gravement la possibilité de
s'inscrire dans des rapports d'échange et d'élaboration de soi par la rencontre
et le partage d'activités avec autrui (si ce n'est avec un autrui qui serait
son semblable, son presque double), et ne peut qu'aller à l'encontre de la
mobilité et de la labilité subjectives qui sont tout à la fois produites et
requises par ces rapports.
C'est dire que la responsabilité de l'institution scolaire - et plus
généralement des institutions politiques et sociales - me semble moins
être d'offrir aux jeunes en difficulté scolaire et sociale (quelle que soit
leur origine ou leur revendication « ethnique ») un
espace de reconnaissance d'une expérience et d'une identité qui n'auraient
pas à s'éprouver dans la rencontre et le partage d'activités avec autrui (ou
ne pourraient pas prendre le risque de le faire), que de leur permettre, dans
cet espace et ces activités partagées, d'élaborer leur rapport au monde et
à eux-mêmes. Le respect de ces jeunes, de leur histoire, c'est-à-dire non
seulement de leur passé mais aussi des possibles que représente leur devenir,
passe par cette exigence. La réalisation de celle-ci suppose certes de savoir
entendre les mises en formes et les modes d'expression qui sont ceux des jeunes
et/ou de leur famille, voire des traditions de leur groupe « ethnique »,
mais elle ne saurait s'y confiner, au risque d'assigner les sujets concernés
à résidence dans une identité culturelle arrêtée, que celle-ci leur soit imposée
et/ou qu'ils la revendiquent pour eux-mêmes. C'est la pluralité du travail
de mise en formes langagières, discursives, conceptuelles ou artistiques de
l'expérience du monde de chacun, c'est la confrontation de ces mises en forme
qui, seules, peuvent produire ces effets de surprise, de césure, de déplacement,
par où peuvent s'opérer le surgissement d'un sens et la ressaisie de soi qui
sont à la source de tout processus de subjectivation. Telle est, ou du moins
devrait être, la responsabilité du politique et de ses institutions, que de
promouvoir un tel travail, y compris en ses formes et ses logiques conflictuelles,
en ce temps qui est le nôtre où l'affirmation et la promotion de différences
ou d'identités de plus en plus indifférentes aux autres apparaissent comme
l'envers de la pensée consensuelle censée dire le vrai de l'ordre du monde
et devant laquelle tout le monde est censé devoir s'incliner. C'est au contraire
une éthique de la rencontre et de l'indétermination, tant du devenir personnel
que du devenir collectif, qu'il nous faut promouvoir, ce qui requiert de récuser
tout discours identitariste, toute tentative ou tentation de rabattre une
histoire ou une psyché singulière sur une « culture »
ou un groupe particulier : « Son indétermination même donne
à l'être humain une puissance d'ouverture et d'humanisation, de création,
qui apparaît contredite par tout arrêt de son être en une identité fixée.
[...] L'identité s'aventure et ne se préjuge pas. Une fixation des identités
qui se présente abusivement comme allant de soi, et comme la seule image possible,
apparaît alors comme l'envers d'un effroi devant la plasticité humaine
[...]. Le thème identitaire arrête dans du particulier à la fois l'humanisation
et l'accomplissement de la singularité. Il nie à la fois l'humanité, comme
puissance d'universalisation en l'être humain, et la singularité, comme creusement
d'une expérience » (14).
Éthique de la rencontre et de l'indétermination donc, mais tout aussi bien,
et en conséquence, enjeux d'égalité et d'émancipation, tant, comme nous le
rappelle Jacques Rancière, le travail de l'égalité « ne peut jamais
être simplement une demande à l'autre ou une pression exercée sur lui mais
doit toujours être, en même temps, une preuve que l'on se donne à soi-même.
C'est cela que veut dire l'émancipation. [...] S'émanciper, ce n'est
pas faire sécession, c'est s'affirmer comme co-partageant d'un monde commun.
[...] Le chemin étroit de l'émancipation passe entre l'acquiescement aux mondes
séparés et l'illusion du consensus » (15).
Avertissement salutaire qui n'est pas sans faire écho à celui que formulait
déjà, il y a plus de soixante ans, Henri Wallon, lequel me semble d'une actualité
encore brûlante aujourd'hui, alors que l'immigration a succédé à la colonisation :
« Autrefois, lorsqu'un peuple européen arrivait dans un pays
nouveau, il mettait tout à feu et à sang pour convertir les indigènes à ses
idées, à sa civilisation. Maintenant, nous faisons exactement le contraire.
Nous lui construisons des temples, nous favorisons ses prêtres, ses monarques,
tout ce qui représente la tradition, tout ce qui peut rattacher ce peuple
à son passé et tout ce qui peut l'empêcher de nous faire concurrence dans
le domaine de la technique, de la puissance matérielle. Cette culture des
peuples chez lesquels nous allons coloniser, nous la respectons pour mieux
les faire différents de nous. C'est donc encore une culture qui divise »
(16). C'est dire combien les enjeux de
culture, d'égalité et de démocratie devant lesquels nous sommes requièrent
de penser que le défi politique de la transformation de l'école est bien moins
défi d'« adaptation » à telle(s) catégorie(s) particulière(s)
de population que défi de démocratisation et de refondation pour tous, lesquelles
ne peuvent s'accommoder ni d'une tentation communautariste et relativiste,
ni d'une installation satisfaite dans les formes consacrées de la culture
scolaire et de sa transmission.
Jean-Yves
ROCHEX
Notes
(1)
On peut ainsi s'interroger sur la part prise par la diffusion des catégories
et des discours plus ou moins savants sur l'immigration, sur les « cultures
d'origine », les « identités culturelles »
et leur supposée nécessaire « reconnaissance » dans
« l'ethnicisation » des jeunes et des groupes de jeunes
des quartiers populaires urbains les plus défavorisés (cf. Pierrot (a.), « Pluralisme
culturel et éducation », Raison présente, n° 122, « Avons-nous
tort d'être universalistes ? », 1997).
(2) Propos entendus lors d'une journée d'étude consacrée
à « l'apport ethnopsychiatrique à la médiation interculturelle »,
organisée par le FAS et la FCDR le 21 novembre 1997.
(3) Cf. Charlot (b.), Bautier (É.) et Rochex (j.-Y.),
École et savoir dans les banlieues... et ailleurs, Paris, Armand Colin,
1992 ; Rochex (j.-Y.), Le Sens de l'expérience scolaire, Paris,
PUF, 1995 ; Bautier (É) et Rochex (J.-Y.), L'Expérience scolaire des
« nouveaux lycéens ». Démocratisation ou massification ?,
Paris, Armand Colin, 1998.
(4) Cf. sur ce point les travaux de Payet (J.-P.),
Collèges de banlieue. Ethnographie d'un monde scolaire, Paris, Méridiens-Klincksieck,
1995 ; « Civilités et ethnicité dans les collèges de banlieue :
enjeux, résistances et dérives d'une action scolaire territorialisée »,
Revue française de pédagogie, n° 101, 1992 ; « Expérience
collégienne et origine "ethnique". La civilité et la justice scolaire du point
de vue des élèves étrangers ou issus de l'immigration » (avec F.
Sicot), Migrants-Formation, n° 109, 1996.
(5) Tel qu'on l'entend chez le renard de la fable
dénigrant les raisins qu'il ne peut atteindre.
(6) Réfutant par avance, la réduction sociologiste
dont son œuvre sera trop souvent l'objet, Marx écrivait dès 1859 que « la
difficulté n'est pas de comprendre que l'art grec et l'épopée sont liés à
certaines formes sociales de développement. La difficulté réside dans le fait
qu'ils nous procurent encore une jouissance esthétique et qu'ils gardent pour
nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles »
(Marx (k.)), Contribution à la critique de l'économie politique, traduction
française, Éd. sociales, 1977).
(7) Canguilhem (g.), Études d'histoire et de philosophie
des sciences, Paris, Vrin, 1968.
(8) Wallon (h.), De l'acte à la pensée, 1942,
réédition, Paris, Flammarion, 1970.
(9) A-t-on suffisamment mesuré, de ce point de vue,
les rapports étroits, dans la plupart des sociétés, entre naissance de l'écriture
et émergence d'une forme d'institution scolaire, l'une et l'autre se constituant
à distance de l'immédiateté de l'expérience pratique et des usages pragmatiques
du langage ?
(10) De ce point de vue, l'inflation contemporaine
d'une vulgate « puérocentrique », visant à mettre l'enfant
ou l'élève « au centre » du système éducatif, vulgate
devenue aujourd'hui une sorte de lieu commun pédagogiquement correct (cf.
Rayou (p.), « L'enfant au centre : un lieu commun "pédagogiquement
correct" », in Derouet (j.-l.) (dir.), L'École dans plusieurs
mondes, Bruxelles-Paris, De Bœeck, 2000) me semble porteuse de deux risques,
voire de deux dérives, étroitement solidaires : le risque de sous-estimer
l'objet et les exigences propres à l'activité, au nom de l'appel à la « créativité »
et à « l'épanouissement » de l'enfant, du souci plus
ou moins affirmé de rester « proche » de celui-ci, d'une
adaptation empirique à ce que l'on connaît ou croit connaître de ses conditions
de vie et d'expérience sociale, ou encore d'un relativisme de principe plus
ou moins revendiqué ; celui de naturaliser, d'hypostasier le sujet et
son « identité » comme s'ils étaient des entités, des
états, qu'il conviendrait de « respecter » dans une
problématique visant plus leur « expression » que leur
transformation. À minorer ou à méconnaître ce qui le sollicite à sortir de
lui-même et de son expérience et à élaborer ses émotions ne rend-on pas un
fort mauvais service au sujet en ne lui offrant pas l'occasion de se déprendre,
de se désidentifier de sa situation, de ses appartenances, de ses actes ou
de l'état présent de ses compétences et de sa personnalité, voire en l'y identifiant
nous-mêmes, fût-ce à notre insu ?
(11) J'emprunte pour ce faire à Bautier (É.) et Rochex
(j.-Y.), L'expérience scolaire des « nouveaux lycéens ».
Démocratisation ou massification ?, op. cit.
(12) Lesquels, rappelons-le, sont bien loin d'être
tous les élèves issus des milieux populaires et/ou de l'immigration.
(13) Cf. sur ce point, Bautier (é.), « Usages
identitaires du langage et apprentissage. Quel rapport au langage, quel rapport
à l'écrit ? », Migrants-Formation, n° 108.
(14) Cornu (j.), « Idée européenne et
discours d'identité », in L'Idée d'Europe et la philosophie,
CRDP de Poitiers, 1995.
(15) Rancière (j.), Aux bords du politique,
Paris, Éditions Osiris, 1990, souligné par l'auteur.
(16) Wallon (h.), « Culture générale et
orientation professionnelle », conférence prononcée au congrès
de 1932 de la Ligue pour l'éducation nouvelle, repris in Gratiot-Alphandéry
(h.), Lecture d'Henri Wallon. Choix de textes, Paris, Éd. sociales,
1976.
VEI enjeux n° 121 - juin
2000
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