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Pionnier dans la pratique socioculturelle au service du quart monde, le mouvement ATD-Quart Monde fait le point sur ses réflexions et ses actions contre l’illettrisme.
De l’importance du dialogue et du partage...
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L’illettrisme atteint au plus profond d’eux-mêmes ceux qui n’ont pas pu apprendre à lire et à écrire. Il ne s’agit pas, ici, de faire une intervention d’expert, mais de témoigner de la volonté d’apprendre des plus défavorisés, de leur volonté d’avoir une place dans la société, de pouvoir dire qui ils sont.
Dans son action quotidienne, le mouvement ATD-Quart Monde constate un lien très fort entre illettrisme et grande pauvreté. C’est pourquoi la première partie présente le quart monde.
La seconde partie expose pourquoi le mouvement ATD-Quart Monde, confronté depuis sa fondation en 1957 à l’illettrisme, a mis ce fléau en évidence à partir de 1977.
Le mouvement a une longue expérience de la lutte contre l’illettrisme : la troisième partie décrit quelques actions incluant la lutte contre l’illettrisme et détaille plusieurs conditions nécessaires pour que les plus défavorisés accèdent au savoir.
Tous les illettrés ne vivent pas dans la grande pauvreté. Cependant, le mouvement ATD-Quart Monde a fait le choix d’aller avec les familles les plus défavorisées : si l’on peut lutter contre l’illettrisme avec les plus défavorisés, on pourra le faire plus facilement avec tous les autres. L’inverse n’est toujours pas vrai et très souvent l’expérience montre que les plus défavorisés ne profitent pas de mesures ou d’actions conçues pour des publics moyens. En effet, il ne s’agit pas qu’il y ait moins d’illettrés, mais qu’il n’y en ait plus.
La grande pauvreté
Les origines du mot « quart monde » remontent à la Révolution française. En avril 1789, Dufourny de Villiers posait la question d’une représentation politique des plus pauvres aux États généraux, aux côtés de la noblesse, du clergé et du tiers état. Il rédigea pour ce faire un « Cahier du quatrième ordre, celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigents, etc., l’Ordre sacré des infortunés ». Le quatrième ordre ne fut pas entendu.
Le mouvement ATD-Quart Monde reprend l’expression à son compte en 1969. Le quatrième ordre devient le quart monde. Synonyme (moins péjoratif) de sous-prolétariat, le terme évoque un parallèle avec le tiers monde et désigne la persistance de l’extrême pauvreté dans les sociétés industrielles occidentales : on sort ainsi du registre de la description d’une population par ses manques ou son infériorité pour entrer dans celui de l’identification commune, positive, signe d’un changement possible.
2 500 000 personnes ne disposent pas de ressources suffisantes pour vivre.
400 000 demeurent sans couverture sociale.
200 000 à 4 000 000 vivent sans abri ou en habitat de fortune.
7 % de chaque classe d’appelés au service national maîtrisent mal la lecture et l’écriture.
219 000 jeunes sont sortis du système scolaire en 1983 sans diplôme ou avec le seul certificat d’études primaires.
Rapport Wresinski 1, « Grande pauvreté et précarité économique et sociale »,
adopté par le Conseil économique et social français (10 et 11 février 1987).
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Un véritable milieu, avec une histoire d’endurance
Dans la grande pauvreté, selon la définition du Rapport Wresinski, l’insécurité n’affecte pas seulement plusieurs domaines de l’existence, mais elle devient persistante. Alors se constitue un milieu qui se reproduit de génération en génération. Il possède sa propre histoire, ses traditions, ses références, même si celles-ci restent largement méconnues.
L’endurance caractérise l’histoire des familles très défavorisées qui tentent de résister à tout ce qu’elles subissent. Dans ce milieu, se transmettent des modes de survie, des moyens de « se débrouiller », c’est-à-dire de s’adapter. Il se transmet aussi un refus de se laisser écraser par le vécu inhumain qui menace d’anéantir celui qui le subit. Cette résistance se manifeste en particulier dans deux directions : défense de l’intégrité familiale et défense de la dignité.
Défense de l’intégrité familiale
Les plus défavorisés ont l’expérience que la famille constitue le dernier rempart contre la destruction. Leur histoire leur a appris que cette intégrité familiale est menacée. Même si les politiques changent, la crainte du placement des enfants demeure. En même temps, se transmettent dans le milieu des pratiques de lutte pour la famille, des stratégies pour se protéger des services que l’on redoute, et une manière de se présenter devant eux. À l’inverse de ce qui apparaîtrait logique à d’autres, les pauvres n’hésitent pas, par exemple, à compromettre leur propre équilibre familial pour accueillir une famille à la rue.
La défense de la dignité
Pour survivre, les pauvres doivent accepter de multiples humiliations : l’assistance, parfois la mendicité, les moqueries, l’obligation de se justifier sans fin. Ils les supportent lorsqu’ils n’ont pas le choix et qu’il ne leur reste que cette seule issue pour leur famille ou pour eux-mêmes. Pour survivre, ils s’adaptent.
Mais en même temps, ils posent des actes, irrationnels aux yeux des autres, qui manifestent leur refus d’être comptés pour rien. Un exemple est celui du travailleur qui demande son compte parce qu’il a été vexé ou humilié par une remarque et se retrouve sans emploi ni revenu. Au sein du milieu, ces gestes sont compris ; on entend dire : « On n’est pas des chiens. »
Témoignage d’une mère de famille, relevé dans les Cahiers du quart monde 1990-1991
IL FAUT FAIRE VITE
« Depuis Noël 1989, j’habite dans un appartement avec mes enfants.
Mais avant, pendant quatre ans, avec toute ma famille, j’ai habité dans une très vieille caravane qui servait de toilettes sur un terrain. Elle était brûlée à un endroit, alors on l’avait arrangée avec des planches, nettoyée et repeinte. Même à ma pire ennemie, je ne souhaiterais pas de passer par où on est passé ! Quatre ans à vivre comme cela, on n’oublie pas.
On s’éclairait à la bougie. À force, la vue de mes enfants et la mienne ont baissé. On tremblait de froid sous les couvertures. Pour nous chauffer, on mettait de l’alcool dans un pot de conserve et on allumait. À cause du froid et de l’humidité, mes enfants ont attrapé des rhumatismes. Pour faire la vaisselle dehors, on mettait une grosse veste et une capuche. Pour la lessive, pareil ! Qu’il pleuve, qu’il fasse froid, on était obligé de tout faire dehors, même la toilette, parce que la caravane était trop petite.
Je voudrais qu’on comprenne.
Une fois, il neigeait. Alors, je suis entrée dans un logement vide. Au moins, on était au chaud. Mais la police est venue nous chasser.
Alors, on est reparti dans la caravane qui laissait passer l’eau ; on est retourné dans notre misère. Ce qui nous soutenait, c’est qu’on était tous ensemble, en famille. Ça, c’est le principal.
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Si je veux écrire cela, ce n’est pas pour moi : je suis relogée maintenant ! Mais je pense à ceux qui sont obligés de vivre comme des bêtes. Je sais qu’ils doivent souffrir beaucoup. Il faut faire vite parce que, sans ça, on reste marqué pour la vie, dans son corps, dans son esprit et dans son cœur, les grandes personnes comme les enfants. Il faut faire vite avant qu’il n’arrive des catastrophes ! »
Une culture tronquée
Si les pauvres résistent, ils sont souvent contraints de s’adapter à des conditions de vie inhumaines. Dans un tel contexte, ils réduisent leurs aspirations, car toute aspiration exprimée risque d’être déçue. À force de vivre échec sur échec, ils s’enferment dans leur univers, se ferment aux contacts avec l’extérieur. Ils ne nient pas les valeurs de base partagées par la majorité de leurs concitoyens. Mais la contradiction entre les valeurs affirmées et la situation vécue leur devient insupportable. Ils affirment vouloir travailler et sont contraints au chômage. Ils veulent que leurs enfants apprennent et se révèlent sans moyens pour les aider.
Si la culture s’entend comme « les moyens donnés à un Homme pour comprendre la société qui l’entoure et pour jouer un rôle dans son fonctionnement », on peut parler à propos de la grande pauvreté de « culture tronquée ».
Un non-accès aux apprentissages de base
Dans une société où le savoir tient une place de plus en plus importante, où les exigences d’instruction et de culture ne cessent d’augmenter, où la part des emplois non qualifiés diminue d’année en année, les plus défavorisés continuent de vivre sans acquérir les apprentissages de base qui leur permettraient de se situer dans l’avenir.
L’intelligence des petits enfants doit s’éveiller dans un univers rétréci, gris, cassé, laid. Les jeunes sortent massivement de l’appareil de formation initiale sans qualification, ni diplôme. Les adultes n’ont pas accès à la formation permanente.
La vie se déroule avec des possibilités réduites de rencontres, d’expériences nouvelles, dans un univers restreint.
Parmi ces apprentissages de base : lire et écrire
La prise de conscience récente de l’illettrisme a permis que celui-ci apparaisse comme un des points les plus significatifs de la demande culturelle des milieux paupérisés. Dans le contexte décrit précédemment, l’illettrisme ne se limite pas à un phénomène vécu isolément. Il marque, à des degrés variables, tout un milieu.
Si la prise de conscience est récente, le phénomène ne l’est pas. Dans les années soixante, au camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, dont la population était essentiellement française, l’équipe ATD-Quart Monde estimait qu’à peine un quart des adultes savaient écrire à peu près correctement.
L’illettrisme en milieu très pauvre participe à un cercle vicieux. Conséquence de la grande pauvreté, il la renforce :
- en limitant l’accès au travail ;
- en limitant les possibilités de promotion et de participation active à la vie associative ou syndicale ;
- en dressant des obstacles à l’utilisation des biens et services ;
- en restreignant les échanges familiaux (suivi scolaire, relations avec les enfants placés en particulier) ;
- en renforçant le jugement social d’infériorité qui pèse sur les pauvres (ce qu’ils appellent « la honte ») et leur interdit d’accéder au statut d’apte à la réciprocité culturelle ;
- en créant la dépendance.
L’enjeu de la lutte contre l’illettrisme pour le quart monde dépasse largement le déchiffrage de signes : il s’agit d’accéder au savoir, de pouvoir exprimer sa pensée, de la confronter aux autres et de jouer un rôle dans la société.
Prise de conscience de l’illettrisme en Europe
L’illettrisme et la grande pauvreté constituent donc un fléau ; pourtant l’opinion et les pouvoirs publics n’en ont pris conscience que récemment : l’angle de l’illettrisme est celui sous lequel les pays de la CEE ont conscience qu’il y a un grave problème d’éducation de base pour une partie non négligeable de la population après l’avoir certainement considérablement sous-estimé 2.
Par exemple, après le recensement de 1946, les responsables de la statistique en France ont jugé inutile de maintenir dans leurs enquêtes les questions « Savez-vous lire ? » et « Savez-vous écrire ? ». Trois décennies plus tard, une estimation de l’Unesco indiquait que, pour 1980, 0,5 % des personnes de 15 ans et plus seraient illettrées dans les pays de l’Europe du Nord et ceux de l’Europe de l’Ouest contre 11,9 % dans ceux de l’Europe du Sud.
Et il est vrai que la scolarisation avait fait dans la seconde moitié du xixe siècle des progrès considérables, passant de 47 % en 1850 à 93 % en 1896. Tous les enfants scolarisés ont-ils jamais su lire et écrire ? On a fait comme si c’était le cas. On supposait que les populations illettrées ne pouvaient se trouver que parmi les générations les plus anciennes ou parmi les immigrés.
C’est en Grande-Bretagne que les premières actions d’alphabétisation des adultes de nationalité britannique furent lancées en 1963, et l’illettrisme fut officiellement reconnu en 1974-1975. Aux Pays-Bas, comme en Belgique flamande, c’est à la fin des années soixante-dix que des équipes sociales de terrain commencèrent à faire connaître cette réalité et à entreprendre des actions influencées par la Grande-Bretagne. L’Allemagne fédérale publia en mai 1981 un rapport ministériel qui reconnaissait la réalité du phénomène. Les « universités ouvertes » prirent la tête du mouvement de lutte contre l’illettrisme. En France comme en Belgique francophone, surtout à partir de 1977, l’illettrisme a été mis en évidence par le mouvement international ATD-Quart Monde, grâce à ses liens très étroits avec les familles en grande pauvreté qui en subissaient fréquemment le poids. La France ne s’est inscrite officiellement qu’en 1984 parmi les pays industrialisés qui découvraient que tous leurs ressortissants n’étaient pas capables de lire, écrire et compter.
Pour le mouvement ATD-Quart Monde, la question de l’illettrisme est un des signes, pas toujours présents, d’une question plus vaste : celle de communiquer pour ne plus être exclu.
En 1977, au cours d’un rassemblement à la Mutualité, le Père Joseph Wresinski déclarait :
« Dans dix ans, plus un seul illettré dans nos cités ; une école, un métier pour tous ; que celui qui sait apprenne à celui qui ne sait pas. »
En lançant ce défi à la fois au quart monde et à la société, il n’a pas parlé d’analphabète, mais d’illettré. En effet, il voulait mettre en avant la question du statut de l’illettré dans la société. Il ne s’agissait pas seulement de se battre à un niveau technique, très important lui aussi, mais de faire reconnaître qu’une population avait une pensée originale, un regard sur la société, que la lutte contre l’illettrisme commençait par la reconnaissance de l’autre, collectivement et individuellement, comme quelqu’un d’intelligent, afin que cet adulte ne dise plus en éclatant en sanglots : « Je me considère comme une bête. »
« Que celui qui sait apprenne à celui qui ne sait pas »
Pour lutter contre l’illettrisme 3, le mouvement ATD-Quart Monde a mis en place plusieurs outils pour donner accès à la culture aux plus défavorisés, pour qu’ils acquièrent un nouveau statut : pré-écoles, pivots culturels, clubs du savoir, actions de colportage du livre, comités « Lire et Écrire », universités populaires du quart monde, projets de formation professionnelle ou ateliers de production-formation.
Pivots culturels, bibliothèques de rue
Les actions se déroulent au cœur des lieux de vie en grande pauvreté. Elles prennent place dans la rue, sur un trottoir, dans une montée d’escalier lorsqu’il pleut, chez une famille lorsqu’il fait trop froid, au milieu des caravanes. Que ce soit une fois par semaine ou tous les jours selon les circonstances, la régularité, le sérieux et la rigueur avec lesquels l’action est menée jouent un rôle important pour que les enfants et les adultes acquièrent la conviction qu’il s’agit bien d’ouvrir des voies pour un avenir libéré de l’emprise de la misère.
S’appuyant sur des structures très souples, les pivots culturels et les bibliothèques de rue sont une passerelle entre les enfants, leurs familles, le quartier et tous les lieux où la majorité des enfants s’ouvre au savoir et donc à l’avenir. Ils créent un dialogue permanent avec l’environnement et valorisent les parents en les rendant partie prenante de l’action. Si le livre est le support privilégié, de multiples autres activités partant du livre et débouchant sur le livre viennent le compléter : théâtre, musique, peinture, sport, informatique...
De telles actions se déroulent au cœur de zones de misère :
- dans des pays industrialisés (Allemagne, Belgique, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse) ;
- et dans des pays en développement (Guatemala, Haïti, Philippines, Sénégal, Thaïlande).
Colportage du livre
Le livre, la lecture sont souvent pour les plus défavorisés synonymes d’échec, de honte, d’exclusion ; et pourtant, ils sont aussi le symbole du savoir ; c’est pourquoi, pour eux, ils représentent une attente fondamentale et un grand intérêt.
Par le colportage du livre, il s’agit d’introduire, dans des foyers isolés par la misère, des livres, sur la base d’une relation de confiance établie auparavant. Le colportage veut multiplier l’accès aux équipements et à la vie socioculturelle du quartier et créer un réseau de solidarité entre les familles d’un même quartier, d’une même commune, à partir de la lecture. Cette action permet de casser l’isolement et de créer de nouvelles relations.
Université populaire du quart monde
Au sein du mouvement ATD, les universités populaires du quart monde sont des lieux où se regroupent des adultes en grande pauvreté avec des personnes d’autres milieux et des volontaires permanents, pour expérimenter le partenariat et la citoyenneté dans un dialogue réciproque :
- en apprenant comment fonctionne la société ;
- en se construisant une identité collective ;
- en partageant comment chacun essaie de lutter contre la misère et de s’engager pour d’autres.
Les universités populaires du quart monde veulent permettre aux plus pauvres de rejoindre d’autres associations de citoyens (de quartier, de parents d’élèves, syndicales, politiques...) et d’y participer. Ce sont des lieux de formation à la représentation des plus défavorisés par eux-mêmes. Ils expérimentent une vie associative où ils se sentent reconnus.
Contre l’exclusion, une qualification
À Lyon, le mouvement a mis sur pied, avec soixante-quinze adultes, une action : « Contre l’exclusion, une qualification » ; elle a démarré en septembre 1989. En lien avec la direction du Travail et de l’Emploi, des entreprises et un organisme de formation professionnelle, ces adultes, presque tous bénéficiaires du RMI et dont certains ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture, tentent d’acquérir le CAP. En ayant un statut de salariés ou de stagiaires, en expérimentant un apprentissage dans la durée, ils peuvent entreprendre un projet d’avenir et sortir de la survie quotidienne ; compte tenu du projet, du statut donné ainsi que de l’accompagnement, on constate une demande de formation.
Méthodes de lutte contre l’illettrisme dans le mouvement ATD-Quart Monde
Les différentes actions décrites ci-dessus reposent sur plusieurs principes, notamment :
- mener des actions globales ;
- rétablir le dialogue et la confiance ;
- évaluer les actions.
Action globale
La lutte contre l’illettrisme doit être un des éléments dans une stratégie cohérente de mise en œuvre des droits de l’Homme, là où ils sont les plus négligés, c’est-à-dire faire partie d’un ensemble de politiques qui visent à assurer une sécurité financière minimale, offrent des chances d’avenir (éducation, formation, possibilités d’emploi) et suscitent la participation de tous les citoyens. Cela implique notamment que la lutte contre l’illettrisme ne soit pas dissociée de la mise en œuvre de politiques éducatives et culturelles générales, comme le propose le Rapport Wresinski.
Rétablir le dialogue et la confiance
Une des premières conditions pour la réussite de l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de l’insertion professionnelle des jeunes ou des adultes les plus défavorisés, est de rétablir la confiance entre eux, leur milieu et le monde de l’enseignement et de la formation professionnelle.
En effet, lutter contre l’exclusion sociale est avant tout changer la relation entre les personnes et les groupes, bâtir des relations basées sur la prise en compte du projet de chacun, sur la volonté de créer un partage du savoir. Cela suppose que soit reconnue et prise en considération l’énergie que ces personnes mettent en œuvre pour vaincre la honte. Cela suppose enfin que les objectifs poursuivis ouvrent réellement sur un avenir, c’est-à-dire répondent aux aspirations des personnes : pouvoir s’exprimer, communiquer, être utiles dans un travail ou un statut reconnu. À cet égard, l’accès aux nouvelles technologies devrait devenir un point de passage obligé, non pas pour une simple initiation mais pour acquérir la maîtrise de ces nouveaux outils. En bref, l’apprentissage doit ouvrir les portes sur un avenir différent, avec les autres.
Pour aider les personnes marquées par une série d’échecs, il faut que les formateurs soient convaincus des potentialités des illettrés et s’engagent à faire reculer l’ignorance en créant les conditions d’un partage du savoir dans lequel chacun est à la fois enseignant et enseigné : les illettrés apportent la richesse de leur expérience de vie, le savoir développé pour résister à la misère et pour que soit reconnue leur dignité, la philosophie de vie qu’ils s’y sont forgée, individuellement et collectivement, l’histoire de leur milieu, le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur les autres. En échange — et non préalablement — les formateurs transmettent leurs connaissances, leur savoir et leur savoir-faire.
Ainsi le responsable d’un organisme de formation refusa de prendre dans un stage des adultes du quart monde, en disant : « Il faut d’abord leur rendre figure humaine. »
Au contraire, dans un atelier de production-formation du mouvement, les travailleurs disaient : « Ce qui est important ici, c’est qu’on est considéré comme des êtres humains. »
Une connaissance fondée, une évaluation programmée, des pédagogies partagées
Il est très difficile de marquer durablement les enfants et les jeunes les plus défavorisés, de les motiver, de les entraîner, de les comprendre, donc d’apprendre d’eux directement si l’on ne connaît pas leur milieu, leur histoire, leurs conditions de vie, leurs efforts, et surtout leurs attentes et leurs aspirations. Sans cette connaissance solidement ancrée, la formation dispensée risque de se révéler fragile et illusoire. En conséquence, les autorités publiques doivent soutenir et favoriser particulièrement les possibilités de formation à cette connaissance.
Dans le cas de milieux défavorisés, il existe spécialement entre l’école et le milieu une distance. L’enfant ne doit pas avoir à vivre cette distance comme un choix impossible pour les valeurs, les expériences, les pratiques de l’un ou l’autre milieu en opposition.
Cela ne va pas de soi : pourtant, la connaissance d’expériences favorables bien analysées amène souvent des changements réalistes.
Il est indispensable que les parents soient d’autant plus pris pour partenaires de l’école que l’écart est grand avec le milieu familial.
Cela nécessite que les enseignants et les personnels soient informés sur les milieux défavorisés et sur les actions positives qui y sont menées avec ces milieux, ainsi que sur les interventions sociales ou la vie associative possibles localement.
Il en va de même pour ce qui est de l’évaluation des programmes et des initiatives de formation amorcées : seule une évaluation sérieuse, qui requiert des moyens financiers appropriés dès le lancement de l’action, peut faire découvrir les voies d’apprentissage prometteuses pour les milieux les plus défavorisés. Elle peut mettre en évidence des éléments pour développer des pédagogies et des méthodes d’apprentissage à l’intention des élèves ayant le plus de mal à apprendre, et par-delà ceux-ci, de tous les apprenants.
Dans ce contexte, l’échange entre promoteurs, formateurs et participants à de telles initiatives porteuses d’avenir peut grandement faciliter et favoriser des approches novatrices.
Enfin, n’oublions pas cette certitude qui animait le Père Joseph Wresinski, lui-même issu de la misère : si nous mettons fin à l’inutilité de leur esprit en faisant d’eux des partenaires privilégiés, les plus défavorisés mettront fin sans tarder à l’illettrisme.
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages
COUDER Bruno, LECUIT Jean. Maintenant lire n’est plus un problème pour moi : du refus de l'illettrisme au métier, le défi du quart monde, éd. Science et service, 1984, 286 p.
DES ENFANTS YENICHES D'ALSACE. C'est pas dit que ça va rester comme cela, 1986, 28 p.
FONDET Claire. Vaincre l'illettrisme, éd. Quart monde, coll. « Passeport pour l’action », 1990, 158 p.
SENTILHES Isabelle. Parle-moi : pré-écoles familiales en quart monde, éd. Science et service, 1988, 144 p.
WRESINSKI Joseph. Grande pauvreté et précarité économique et sociale, Rapport au Conseil économique et social français, février 1987, 104 p.
Revues
Textes et documents pour la classe, CNDP : numéro consacré au quart monde.
Les Cahiers annuels du quart monde 1990-1991, consacrés à l'enfance.
« L'accès à l'écrit, une liberté », revue Quart Monde, n° 136.
FILM
LEFEUVRE Yannick. Des pré-écoles pour l'avenir, 18 min, 1988.
Film vidéo VHS SECAM.
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