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Peut-on lier « illettrisme » et « apprentissages initiaux » de la lecture ?
Stratégiquement, cela est nécessaire : une politique de prévention est possible et doit se développer. Sous peine d’abandon.
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« Entrées en lecture, échec à l’illettrisme », le titre du colloque qui est à l’origine de ce recueil est une provocation volontaire. En liant aussi péremptoirement le problème de l’illettrisme aux apprentissages initiaux de la lecture, c’est-à-dire surtout aux apprentissages scolaires, nous voulons signifier que la lutte contre l’illettrisme concerne l’école et les enseignants.
Or, il convient de rappeler qu’avec la Grèce, la France est le seul pays au monde où les actions nationales de lutte contre l’analphabétisme fonctionnel ne dépendent pas directement du ministère de l’Éducation, mais d’un groupe qui, pour être interministériel, n’en est pas moins placé auprès du ministère des Affaires sociales. Cela n’est pas forcément négatif, et les actions initiées par le GPLI sont à bien des égards exemplaires 1.
Il n’empêche, le fait est là : l’illettrisme est plus considéré dans notre système éducatif comme un problème dépendant du secteur du travail social que comme un problème pédagogique. Bref, dans la représentation sociale dominante, l’illettré est un cas social et c’est parce qu’il est un cas social qu’il est illettré. Et, bien sûr, l’école n’aurait pas à jouer les assistantes sociales.
Dans le débat actuel sur l’école, où l’on accuse toute tentative de réforme de « dérive pédagogique » 2, et où l’on veut croire qu’il s’agit de transformer les enseignants en « animateurs sociaux » 3, il est particulièrement malséant de rappeler que la première mission de l’école est un rôle éminemment social et intégrateur. Une école qui se veut l’école de tous, une école qui se veut l’école du peuple ne peut pas faire l’impasse sur l’illettrisme. Et cela à deux niveaux : d’une part en reconnaissant sa part de responsabilité — responsabilité qui évidemment n’est pas totale —, d’autre part en agissant où elle le peut et où elle le doit, préventivement.
Qu’on se rassure : il ne s’agit pas dans cet ouvrage de refaire le procès éternellement stérile d’une école toujours coupable. L’école n’est pas ce tout-puissant imaginaire, elle n’est toute mauvaise que dans les fantasmes faciles. Nous n’associons pas à notre titre une formulation équipollente qui transformerait celui-ci en « Échec en lecture à l’école : entrée en illettrisme ». Noyer les problèmes de l’illettrisme dans ceux de l’échec scolaire, rappelle Jean-Pierre Vélis dans sa si brutale et si intelligente Lettre d’illettrie, est signe d’une volonté d’action en déclin vis-à-vis de l’analphabétisme 4. Il ne s’agit pas de former les meilleurs illettrés et de... tuer le reste, suivant la formule sardonique de Peter Calamai de Washington. L’urbanisme sauvage, la société duale, le libéralisme outrancier, la cécité face au fait multiculturel sont au moins aussi responsables que le système éducatif avec lequel ils interagissent. L’école est imparfaite dans une société imparfaite. L’accuser de tous les maux ne peut que générer découragement et attentisme. Nous pensons qu’il y a mieux à faire, et qu’il est possible d’agir. Que la prévention, si elle n’est pas et ne sera jamais suffisante, est essentielle.
Aussi, plutôt que de développer une approche critique que le mouvement Freinet, avec beaucoup d’autres, a développé par ailleurs 5, nous privilégierons dans les textes de ce numéro de Migrants-Formation des réalisations concrètes mettant en œuvre une autre approche de la lecture. Sans nous complaire dans le nombrilisme masochiste de l’autoflagellation, nous entendons montrer par l’exemple que des solutions réelles existent et continuent à se développer, dans et hors de l’école.
Enfin, en tant que co-organisateur du colloque, et rédacteur de ce recueil, il me reste la tâche agréable de remercier tous ceux qui y ont participé : enseignants dans et hors du mouvement Freinet, chercheurs de tous horizons. Ils ont enrichi les participants au colloque, nous savons qu’ils enrichiront autant leurs lecteurs. Un remerciement particulier ira à l’école normale des Batignolles qui fut un partenaire exemplaire. Je tiens à saluer sa directrice, Janine Bardonnet-Ditte, les enseignants du CEFISEM de Paris : Antoine Darnal, Arlette Laurent-Fahier et Claude Legallicier, tout le personnel de l’école normale, en particulier Dany Veccia. L’ancien responsable national de l’ICEM que je suis se permettra enfin de former le vœu que le même esprit d’ouverture continue à susciter de telles rencontres, sans esprit de chapelle.
5
Cf. par exemple C. FREINET, Pour l’école du peuple, Paris, Maspero, rééd. 1969 ; ICEM, Perspectives d’éducation populaire, Paris, Maspero, 1979 ; E. DEBARBIEUX, La Violence dans la classe, Paris, ESF, 1990.
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