Les parents et l'accompagnement scolaire : une si grande attente |
Maria do
Céu CUNHA
Sociologue.
| Nombre
de parents manifestent envers linstitution scolaire
une agressivité croissante liée pour une large part au
reproche dincapacité éducative quils
sentent peser sur eux. En revanche, ils accordent un grand crédit à laccompagnement scolaire, quils conçoivent essentiellement comme une aide aux devoirs. Cette confiance (démesurée ?), partagée également par les enfants, mobilise et inquiète les intervenants de cet accompagnement. |
La participation des parents, quels enjeux symboliques ?
Un étrange consensus semble unir aujourdhui enseignants et équipes daccompagnement scolaire : sans la " participation " des parents, point de succès scolaire pour les enfants. Étrange, car, comme laffirme Philippe Meirieu, " il nexiste pas dautre pays que la France qui ait construit son système scolaire, à ce point, contre le système familial " (1). Est-ce parce que lécole reste marquée par la conviction que " seul lÉtat a le droit déduquer " que la participation des familles, appelée de tous leurs vux par les équipes éducatives, pose tant de questions et de débats au sein des établissements lorsquelle doit se mettre en uvre concrètement ?
Il savère que cette conception de lécole, forgée par des événements historiques particuliers, se trouve en accord avec la représentation que sen font souvent les familles populaires, notamment immigrées : lécole cest laffaire des enseignants.
Cette entente tacite sur le partage des rôles de chacun est aujourdhui mise en cause, de par lappel à " participation " qui est fait aux parents, priés de se mêler de la vie scolaire de leurs enfants. Leur présence (à la fois au sein de lécole et dans les dispositifs daccompagnement scolaire) est sollicitée et tenue pour indispensable.
Or, vu les réticences des principaux intéressés à y répondre, cet appel prend souvent la forme, plus ou moins explicite, dune accusation. Même lorsque le mot nest pas prononcé, on songe alors à ce " procès " de démission quinstruisent désormais nombre dintervenants aux parents des quartiers populaires, coupables, selon eux, de laisser à dautres lentière charge de léducation de leurs enfants.
Est-ce parce que cet " appel " cache en fait une " injonction " faite aux parents des couches populaires, sommés de toutes part dêtre " citoyens " (2) ? Quoi quil en soit, limplication des parents dans la vie de lécole et dans celle des dispositifs daccompagnement scolaire reste le plus souvent un vu pieux. Les parents, notamment ceux dont les enfants posent des " problèmes " à lécole, ne se bousculent pas dans les réunions et traînent les pieds pour y venir lorsquils y sont convoqués (les enseignants parlent de ces parents que lon ne voit jamais, malgré les nombreuses lettres de convocation, et de portables éternellement " débranchés "...) ; le plus souvent, après la signature des " contrats " (et malgré les détours et les ruses inventés par les responsables de laccompagnement scolaire pour les rencontrer), ils répondent " absents " tout au long de lannée, jusquà la signature du nouveau contrat, un an après
Lorsque lon écoute plaintes et complaintes des uns et des autres sur cette " absence " des parents et ses conséquences néfastes en termes de réussite scolaire pour leurs enfants, on se rend compte des contradictions qui émaillent les propos :
a) Comme lont montré nombre de travaux, ces professionnels se représentent les parents des couches populaires comme des personnes culturellement carencées, laccompagnement scolaire étant le plus souvent envisagé en termes de manques à combler ; comment dès lors peuvent-ils demander à ces parents de simpliquer dans la scolarité de leurs enfants ? Il nous semble que, sans un travail préalable et sérieux sur ces représentations déficitaires des parents, on ne peut aider ces professionnels (a fortiori ceux qui ont intériorisé ces images négatives) à reconnaître pleinement les savoirs des parents, à comprendre que, même analphabètes, ils ne sont pas dénués de compétences pour suivre la scolarité de leurs enfants de manière régulière, pour surveiller leur travail (3)
Par ailleurs, de nombreux auteurs ont montré que les parents des couches populaires, loin de se désintéresser de la scolarité de leurs enfants, y investissent, au contraire, des attentes nombreuses. Les parents des couches populaires investissent, aujourdhui plus que jamais, des espoirs très importants dans la scolarité de leurs enfants. Ils suivent en cela le mouvement global de la société, qui adresse à lécole une demande croissante de succès scolaire. Plus que dautres, les familles populaires ont à craindre léchec scolaire, celui-ci apparaissant directement connecté à la réussite et à lascension sociales.
Ainsi, cette école qui, tout en reproduisant et accentuant les inégalités, est, aujourdhui, comme lexplique François Dubet (4), moins inégalitaire quelle ne létait hier, est devenue la cible des attaques dun nombre croissant de familles populaires. Leur déception est à la mesure de leur investissement dans la scolarité de leurs enfants et limpuissance de lécole à contribuer à lascension sociale de leurs enfants écorne sa légitimité. Cependant, la mobilisation des parents ne contribue pas toujours à la réussite scolaire des enfants (5). Lune des fonctions de lécole (et de laccompagnement scolaire) pourrait consister à élucider avec les parents les modalités efficaces dimplication et à les distinguer de celles qui se révèlent contre-productives.
b) Cependant, aujourdhui, lécole est loin de se trouver seule à assumer la scolarité des enfants. On attend, plus ou moins explicitement, des parents quils la secondent : " appuis logistiques de lenfant guerrier ", selon lexpression de Philippe Meirieu (6), dans la " course dobstacles " que chacun doit franchir pour réussir. Or, ces parents ressentent quils sont loin de correspondre au modèle de parent valorisé par linstitution scolaire, jugé susceptible de se mobiliser efficacement pour aider les enfants à affronter la concurrence scolaire. Les critiques des parents se font dautant plus virulentes quils sentent peser sur eux le poids du soupçon de leur insuffisante implication. Ainsi sont-ils souvent amenés à se justifier, à faire la preuve de lénergie déployée pour être un " bon parent ". Ces parents vivent avec une crainte : outre les difficultés objectives qui sont les leurs, ils sentent peser sur eux le doute quant à leurs capacités à éduquer leurs enfants. Alors même que lon appelle les parents à intervenir dans la chose scolaire, on stigmatise dans le même mouvement leurs limites : limites à répondre positivement aux demandes de " participation " ; mais aussi limites dans leurs capacités à socialiser leurs enfants, à les faire intégrer un minimum de règles et de normes qui permettent aux " professionnels " de travailler, aux enseignants de se centrer sur les " apprentissages fondamentaux " et aux dispositifs daccompagnement scolaire de les complémenter dans ce travail.
Cette posture est ambiguë et contradictoire, et apparaît comme telle aux parents. La demande de " responsabilisation " qui leur est adressée car " on ne peut faire à leur place " va de pair avec le jugement, volontiers sévère, sur leurs (in)capacités. Ainsi posée, cette demande contribue à culpabiliser les familles. Se sentant pointées du doigt, concevant elles-mêmes tristesse, angoisse et culpabilité lorsque leurs enfants sont en échec, est-il si étonnant de les voir de plus en plus fuyantes ? Les discours de victimisation que lon voit se développer au sein des familles semblent répondre à ceux des enseignants, chacun se renvoyant la " faute " de léchec des enfants.
Or, il est intéressant dobserver que nombre de parents qui manifestent envers linstitution scolaire une agressivité croissante ne conçoivent pas du tout la même animosité vis-à-vis des dispositifs daccompagnement scolaire, les créditant unanimement dune volonté daider leurs enfants à se ressaisir de léchec... produit par lécole.
Les parents et les dispositifs daccompagnement scolaire
Les parents ont répondu dès quelle a été mise en uvre par les associations, et au-delà de toute attente, à loffre daccompagnement scolaire (7). Car si la plupart des associations affirment avoir répondu à la " demande pressante " des parents (et aussi des enfants), cest leur offre (et son institutionnalisation progressive dans ce nouveau " marché ") qui a révélé des besoins latents et est venue sajuster à une forte aspiration des parents : faire bénéficier leurs enfants dune aide éducative, et notamment dun soutien vis-à-vis des apprentissages scolaires...
En se créant " aux côtés " de lécole, laccompagnement scolaire semble avoir trouvé une vraie légitimité auprès des parents. Même si les évaluations de ces dispositifs montrent que ses acteurs tiennent à se " démarquer des modalités scolaires " et tendent à développer " des griefs et des critiques mettant en cause les enseignants dans le cadre du fonctionnement scolaire " (8), les parents les créditent dune efficacité en termes daide à la réussite de leurs enfants (ce quaucune évaluation na jamais pu déterminer) et soulignent aussi lengagement et le dévouement des divers intervenants...
Comme il nest pas rare que les parents opposent à ce dévouement efficace un soupçon sur le faible intérêt que lécole porterait à leurs enfants, notamment lorsquils sont les " derniers de la classe ", on peut se questionner, comme le font nombre dauteurs, sur les effets de délégitimation de cette institution quinduirait la gestion massive des difficultés scolaires de ces enfants, à sa marge, au sein des dispositifs daccompagnement scolaire. Cependant, une autre question est tout autant légitime : la relation de proximité (induite par les petits groupes, par le cadre plus souple de laccompagnement scolaire) ne permet-elle pas aux intervenants de repérer les évolutions fussent-elles peu spectaculaires de chaque enfant et de garder ainsi lespoir dune évolution possible, espoir que parfois les enseignants semblent abandonner ?
Cependant, il nous a semblé aussi que les parents ne conçoivent pas ces dispositifs comme un droit, mais comme une aide supplémentaire qui leur est accordée, et dont ils sont redevables à lassociation ; une aide juste, qui prend en compte leurs difficultés particulières, mais qui ne relève pas des obligations de la société à tenter de rétablir une certaine égalité entre les élèves (9).
Est-ce cette " dette " qui fait taire les critiques et prodiguer les éloges ? En tout cas, il nous a été donné dobserver des comportements caricaturaux lors dune réunion de parents, convoqués à se présenter, sous menace dexpulsion de leur enfant du dispositif. Chacun a subi, à tour de rôle et au vu de tous, des accusations (oubli des gâteaux pour le goûter, oubli du payement dun trimestre...), dans le silence. Aucun responsable détablissement scolaire ne pourrait tenir, en leur présence et devant un collectif de parents, de tels discours. Or, me trouvant amenée à interviewer la seule mère qui avait osé affronter, lors de cette réunion, la responsable de dispositif, en tentant de lui faire entendre les " raisons " des parents, jai été étonnée de la voir se répandre en louanges sur les bienfaits de cette action et les bénéfices que sa fille en retire.
Certes, cet exemple évoque des situations extrêmes. Mais il révèle ce fait essentiel : pour les parents, laccompagnement scolaire nest pas conçu (pas encore ?) comme un droit, malgré le développement exponentiel des associations proposant leurs services dans ce domaine, et malgré son financement par les pouvoirs publics ; ne lenvisageant pas comme un droit, ils se sentent dautant moins fondés à revendiquer une quelconque adaptation à leurs besoins, et dautant plus enclins à juger que les dispositifs répondent, quelles que soient les modalités de leur mise en place, à leurs aspirations...
Ainsi, si lobjectif de la participation des parents est consensuel, appelé de tous leurs vux par les divers acteurs des dispositifs daccompagnement scolaire (10), il reste presque toujours flou, et ses modalités sont souvent établies de manière unilatérale... par ces responsables, qui cherchent généralement à sassurer de leur présence à des moments symboliques et leur proposent (et imposent) des règles et des contrats, redoutant, comme le font les enseignants, quils ne se " déchargent " de leurs enfants en les envoyant à laccompagnement scolaire (11). Car, si toutes les associations ont conçu à légard des parents des exigences, rares sont celles qui jugent important de négocier avec eux, dès le lancement du dispositif, le projet à poursuivre : buts politiques, démarches pédagogiques... et même modalités concrètes de mise en place.
Ce faisant, elles confortent les parents dans les représentations quils se font deux-mêmes lorsquils sestiment " incapables " daider leurs enfants dans le domaine scolaire et se sentent " soulagés " que ce souci majeur leur soit enlevé. Cette étape pourrait être essentielle pour commencer avec les parents un travail de " conscientisation " (12) : cest à ce moment, avant que le projet ne soit construit et monté, quon peut envisager, avec les parents, quelles compétences, savoirs et savoir-faire ils sont prêts à mobiliser.
Il semblerait plus productif de réfléchir sur le déficit de " savoir-faire " des associations dans le domaine de la mobilisation de leur public. Si celui-ci se montre si " réticent " à participer, nest-ce pas que les anciens outils et les anciennes démarches à luvre dans les associations ne sont plus adaptés (13) ? Sinterroger sur leurs capacités à répondre à cet objectif de " participation " quelles simposent et entendent imposer aux parents aurait alors tout son sens... À moins que, comme le suggère Dominique Glasman, on valorise peu, dans la réalité, des modalités de " participations " des parents qui ne seraient pas conformes à la " norme " : celle des couches moyennes, seule légitime à leurs yeux ?
On ne peut aujourdhui sabstenir de questionner le sens de la demande de participation qui est adressée aux parents, ainsi que les effets pervers (notamment le surcroît de stigmatisation) que cette demande peut développer. De même, il importe de définir et de préciser avec les parents les objectifs escomptés, notamment en termes de réussite pour les enfants. Et cela dautant plus que lon a pu vérifier, par exemple, que la fréquentation assidue de lécole par les parents ou la parfaite entente entre eux et les enseignants peut aussi se faire sur le " dos " de lenfant. Si les conflits entre les parents et les enseignants (sur les méthodes, par exemple...) sont de nature à produire des troubles chez lenfant, ce nest pas pour autant que toute entente cordiale suffit, à elle seule, à produire du succès scolaire (14).
Ça nous a enlevé une épine du pied
Quelle place les parents font-ils aujourdhui à laccompagnement scolaire dans leurs mobilisations pour la réussite de leurs enfants ? Quelle demande sociale adressent-ils aux acteurs de ces dispositifs ? Quelles fonctions leur attribuent-ils et quelle utilité leur reconnaissent-ils (15) ?
Les mots " parents démissionnaires " reviennent souvent dans la bouche des acteurs de laccompagnement scolaire, alors même que nous rencontrons des parents qui ont des relations régulières avec ces dispositifs. Les parents les reprennent à leur compte, que ce soit pour se défendre ou pour saccuser mutuellement Tel un fil rouge, la peur dêtre accusé et le besoin de se disculper parcourent leurs discours. Si tous les parents sont prêts à reconnaître les difficultés nombreuses quils rencontrent dans léducation de leurs enfants, aucun nestime " démissionner " de son rôle.
" Parfois, il y a des parents qui ont tellement de problèmes pour aider les enfants quils baissent les bras, ils ne savent plus quoi faire Voilà, ils baissent les bras. Cest pour ça, grâce à cette association-là Ils ont besoin daide, les parents, ils ont trop besoin Cest ça que lécole devrait comprendre, cest que quand les parents ne peuvent pas aider leurs enfants comme il faut, même sils veulent Surtout avec les garçons, les mamans ont déjà tellement de problèmes Cest dur, cest difficile...
Vous aviez besoin daide, vous aviez besoin dun coup de main !
Voilà ! cest ce que je vous ai dit Comme avec mon grand garçon, jai bataillé mais je nai pas baissé les bras ; chaque fois je viens, je dis à Monique " Quest-ce que je vais faire ? " Elle ma expliqué, et jai bataillé pour lui, je ne peux pas dire " Moi je men fous "."
(Mme Abadi, Valence.)Les parents expliquent comment leurs efforts pour aider scolairement leurs enfants, malgré les difficultés, précèdent le moment où les enfants sont arrivés à de laccompagnement scolaire, et ne cessent pas lorsque cette aide se met en place. La recherche dun dispositif daccompagnement scolaire est dailleurs présentée comme la preuve évidente quils sintéressent à la scolarité de leur enfant.
Car chercher le dispositif, cest déjà se préoccuper de la scolarité. Ainsi, alors que certains professionnels expriment le sentiment que les parents leur " lâchent " les enfants, se déchargeant sur eux de leurs " responsabilités " et refusant de " participer ", pour les parents, le fait davoir recherché et trouvé le dispositif daccompagnement scolaire (parfois après avoir déployé un certain effort de volonté) atteste au contraire de leurs efforts :
" Voilà le problème : les parents, ils ne laissent pas tomber les enfants ils désespèrent, ils ne savent pas quoi faire, cest pourquoi moi jai cherché de laide et si on ne cherchait pas laide, là on pouvait nous dire quon baisse les bras, comme ça, quon sen fiche Mais nous on cherche de laide et on la trouve ; là, non, on ne peut pas dire quon sen fout de nos enfants "
(Mme Bouazza, Valence.)" On nous a enlevé une épine du pied ". Cette métaphore souvent répétée traduit la souffrance des parents face à une tâche qui leur semble démesurée et leur soulagement. Ils comprennent fort bien, comme lont montré de nombreux auteurs, lenjeu scolaire, et ressentent les limites éducatives qui sont les leurs ; ils trouvent donc bienvenu dêtre " libérés ", par des personnes compétentes, de ce souci pesant
" Ça ma beaucoup aidée hein, ça ma enlevé une bonne épine du pied, parce que, même si jai ma scolarité à moi, jai pas pu laider. Lattention nétait pas là, la concentration non plus ; je ne pouvais pas lui donner toute lattention quelle me demandait au niveau scolaire. Le reste était bien comblé, mais il fallait que je me multiplie encore une fois
À ce niveau, vous aviez besoin dune aide ?
Oui, il me fallait une aide de ce côté-là, même si javais fait mes études, mais je ne savais pas trop comment la prendre "
(Mme Mhedi, Trappes.)
Les aider, mais comment ? Les difficultés des parents
Les parents décrivent lapaisement relatif que leur a apporté le soutien proposé à leurs enfants. Deux grands ordres de raisons sont avancés pour expliquer leurs difficultés et même leurs déboires, lorsquils tentent dapporter une aide aux enfants dans lexécution de leur travail scolaire : les difficultés dordre relationnel et les difficultés dordre technique, évoquées souvent de pair.
Les difficultés dordre relationnel
La " posture " et le statut même de parents rendent, selon eux, peu aisé létablissement dune relation pédagogique. Les difficultés de contrôle et de maîtrise de lenfant, lintense conflictualité qui sallie à lexécution des devoirs à la maison révèlent combien limplication et laffectivité envahissent la relation daide lorsquil sagit dun thème aussi brûlant et anxiogène que la scolarité des enfants. Certains sestiment de ce fait incapables de maîtriser ces sentiments, de construire une distance susceptible de dépassionner la relation." J. est très timide. Dès quon élève un peu la voix, dès que ça force je ménervais. Il y avait des trucs tout à fait logiques ; pour moi, cest logique. Je me disais : " Nom dune pipe ! cest pas possible, tu lui dis 8 et 2, elle te répond du tac au tac 10. " 5 minutes après, elle réfléchissait Là... Je me dis " Cest pas possible", et du plus grand au plus petit, je me dis, " cest pas possible, elle sait aligner les chiffres et pourtant elle me met tout de travers. " Voilà les parents on se dit : " Cest pas possible. On ne peut pas comprendre " "
(Mme Kalfon, Mulhouse.)Pour certains parents, les difficultés se situent en amont : il sagit tout simplement de réussir à " mettre les enfants au travail ". Rebelles vis-à-vis du travail scolaire, que ce soit par la révolte ouverte ou par la ruse, les enfants freinent et développent des stratégies de contournement, de détournement de lattention des parents pour fuir leurs " devoirs " Il en va différemment avec les intervenants de laccompagnement scolaire.
Lexpression " jeter le cartable " est souvent utilisée par ces parents pour rendre compte dune situation où les enfants se " débarrassent " de lécole et des devoirs dès quils arrivent à la maison, refusant de céder aux injonctions des parents lorsque ces derniers les incitent au travail. Cette difficulté de contrôle des enfants concerne à la fois les filles et les garçons. Mais selon les parents, elle est encore plus grande avec les garçons, du fait de lattirance exercée par la " rue ". Laccompagnement scolaire sert alors aussi à stabiliser les enfants dans un lieu où ils respectent une certaine forme de contrôle social (16).
" Avant, laccompagnement scolaire nétait que deux jours par semaine. Maintenant cest tous les jours, cest bien. Mon petit, de 9 ans Il vaut mieux quil aille faire les devoirs quil traîne dans la rue. Avec moi, jétais toujours derrière lui. Mais il disait : " Je vais jouer un peu, jarrive ! " Et il venait pas. Avec les intervenants, il sait que lheure cest lheure, il peut pas aller plus tard. Il arrive de lécole, il goûte et il y va tout de suite... Personne ne se fâche, personne ne sénerve "
(Mme Belhadj, Valence.)Les enfants eux-mêmes évoquent les difficultés quils éprouvent à travailler à la maison. Laccompagnement scolaire est une contrainte acceptée et même revendiquée par certains dentre eux. Dans ce lieu où lon vient pour " travailler ", ils peuvent, lespace de quelques heures, trouver " une ambiance " studieuse qui les encourage et les porte. La plupart estiment ne pouvoir trouver léquivalent à la maison, liée à maints plaisirs qui détournent du travail scolaire. La télévision semble être au centre de ces incitations au loisir
" Depuis cinq ans je viens au foyer. Chez moi, je fous rien, en fait je viens ici pour bosser. Jai des difficultés, mais autrement je ne ferais rien. Ici, il y a une bonne ambiance, on bosse mais on samuse... cest pas comme au bahut. À la maison je regarde la télé, je fais autre chose, jai pas envie de bosser. Pour ça que je viens... il y a le brevet à la fin de lannée... Lambiance est bien, on samuse en travaillant, on sentend tous bien, on saide entre nous... au bahut cest pas pareil... ici on est six-sept, avec deux intervenants... "
(Groupe dadolescents, Valence.)Les raisons dordre technique
Lorsquil sagit de rendre efficace laide scolaire, de nombreux parents, avant même dinvoquer les difficultés relationnelles, parlent (certains exclusivement) des difficultés techniques. Les parents immigrés analphabètes dans leur langue dorigine soulignent leur impossibilité daider leurs enfants à faire leurs devoirs ; cela ne signifie pas nécessairement un désinvestissement vis-à-vis du suivi régulier de la scolarité. Mais ils estiment ne pas pouvoir aider concrètement les enfants lorsque ceux-ci le leur demandent. Certaines familles immigrées dans lesquelles au moins lun des parents a été scolarisé (parfois à un niveau plus élevé que les parents " français ") nen soulignent pas moins leur appréhension et leur peur dêtre incompétentes." Je suis arrivée en 81, B. avait 6 ans, 7 ans, et comme je parlais pas très bien le français, je ne voulais pas lui expliquer des choses qui ne se passeraient pas bien dans sa tête quoi : " Ma mère mexplique dune façon, la maîtresse mexplique dune autre " ; alors, je me suis dit : " Si on taccepte là-bas, cest bon, tu y vas ". "
(Mme Alcino, Valence.)Pour les parents scolarisés, les difficultés augmentent au fur et à mesure de la progression scolaire. Ils réussissent à suivre partiellement les enfants tout au long du cycle primaire, mais, arrivés au secondaire, la plupart semblent renoncer à apporter une aide technique dont ils se sentent incapables.
Les parents français soulignent notamment combien les changements intervenus dans les méthodes dapprentissage (lecture et mathématiques) leur compliquent la tâche pour aider leurs enfants Ainsi, même si la grande majorité des parents ne conteste pas (tout au moins face à lenquêteur) la " démarche pédagogique " des enseignants, lorsquils font part de leurs points de vue sur les transformations des méthodes, quils perçoivent à travers les devoirs, la " nouvelle manière de faire les divisions " est, tout comme les méthodes pédagogiques dapprentissage de la lecture, source dinsécurité. Ces " nouveautés " alimentent chez les parents une controverse et des doutes sur lefficacité des méthodes actuelles. En réalité, les parents se sentent très tôt dessaisis de leurs savoirs et empêchés de poursuivre un travail auprès de leurs enfants.
Honteux de leur incapacité à suivre, certains parents, plutôt que de savouer " dépassés ", prennent le parti de défendre leurs propres méthodes. Bien entendu, ce procès du " vieux " contre " le nouveau " nest guère productif
" Les soustractions, il narrive pas à lui mettre en tête, et moi non plus , cest bizarre. On lui dit : cest une addition, mais à lenvers et cest comme ça quon leur apprend, et je pense que le truc dun enfant cest ça, cest une soustraction. Et pourtant ils font une addition cest peut-être là quil y a ce problème. Cest comme une division, une division pour nous cétait ça et pas autre chose maintenant, ça leur donne une page, leur division, cest pas logique. Il y a la multiplication, laddition et la multiplication dans une division, et eux ils ont tout ça de posé là, cest un pêle-mêle.
Ils apprennent de manière très différente.
Ah oui ! pour lui apprendre à faire les devoirs comme le prof, jétais brouillée, oui. Alors des fois je lui disais : " viens, je te montre un truc, cest plus facile comme ça " Pour moi oui, mais pour lenfant cétait pas plus facile. Alors je disais : " Mais je comprends rien à ce truc. " Alors J., elle me disait : " Tas pas été à lécole, tu sais rien ", " si, mais cétait pas comme ça ". "
(Mme Kalfon, Mulhouse.)À cette expérience de lhumiliation correspond létonnement douloureux des enfants face au constat de limpuissance des parents (17). Dans certaines familles, les stratégies mises en place par les parents réussissent à maintenir les enfants dans lignorance de la situation réelle de leur niveau scolaire. Ainsi, Mme Youri, de Trappes, qui a décidé de manière tout à fait volontariste de se " former " elle-même, dapprendre et de se perfectionner dans la langue française pour pouvoir aider et accompagner scolairement ses enfants, a réussi longtemps à leur cacher son faible niveau scolaire. Ensuite, quand cela est devenu impossible, elle a en quelque sorte constitué chez elle un " collectif de travail scolaire ", où ensemble, enfants et mère, sencouragent mutuellement dans une émulation où les relations (telles quelle les décrit) relèvent plus du compagnonnage que de la coercition scolaire. Sa fille Aminata, 19 ans, décrit ainsi cette ambiance familiale studieuse créée et maintenue au long des ans par sa mère : " Pendant le primaire, ma mère ne savait pas bien lire et écrire. Mais à la maison il y avait toujours un temps pour faire les devoirs. Elle suivait. Cétait capital, ça elle suivait. Elle nous a donné lhabitude douvrir les livres après les cours. Elle nous pressionnait, nous motivait. Elle était toujours là, derrière nous : révisez, lisez un peu Elle nous prenait les cahiers on ne le savait pas, mais en fait elle apprenait avec nous. "
Quels effets sur la scolarité ? Regards des parents
Laide aux devoirs
La question de laide aux devoirs est toujours au centre des débats dans les dispositifs daccompagnement scolaire. Chacune des trois associations que nous avons rencontrées donne des réponses particulières à cette demande des enfants et des familles, selon les moyens quelle peut déployer et la philosophie de son projet. Mais il ne semble pas que quiconque sinterroge sur la nécessité même dinclure cette aide dans le programme de travail. De manière pragmatique, chaque association aide les enfants à faire les devoirs (quels que soient le dispositif, le financement et la circulaire qui le sous-tend). Ensuite, au cours des séances daide aux devoirs, les intervenants, selon leurs convictions et savoir-faire, tentent dinscrire dautres objectifs et de développer des approches pédagogiques plus ludiques. Certaines associations toutefois se donnent les moyens dadosser à laide aux devoirs (18) des activités alternatives et indépendantes, dans un temps autre.Nous lavons vu, les parents tiennent tout particulièrement au suivi scolaire de leurs enfants. Et la première attente des parents est celle de lamélioration rapide des résultats scolaires de leurs enfants (19). Les devoirs sont, selon eux, le lien le plus régulier entre la famille et lécole ; ils constitueraient loutil (le seul) qui leur permet de contrôler lévolution scolaire, sorte d" indicateur " capable de les orienter, de leur fournir au quotidien des informations sur la situation de leurs enfants. Ils estiment que sans " devoirs " ils se trouveraient dans limpossibilité de saisir le processus de progression de lenfant dans les apprentissages. Mais les devoirs sont aussi envisagés comme un moyen de consolidation des apprentissages effectués dans la journée, qui pourront être revisités avec plus de succès dans la solitude du foyer (20). Même sils avouent leurs difficultés à suivre, les parents se montrent fort contrariés à lidée que les enfants pourraient ne plus avoir de " devoirs " à faire en dehors des murs de lécole. Cette position " paradoxale " a été signalée par Dominique Glasman (21).
" Vous aimeriez quelle ait plus de devoirs ?
Si, quand même. Je sais pas tous les soirs, tous les soirs. Si vraiment y a pas de devoirs ! Moi, je vous le dis : je préfère quelle ait plus de devoirs.
Pourquoi ?
Pour apprendre, pour regarder, suivre et tout ce quelle a à faire Pour que je puisse regarder si elle arrive ou si elle arrive pas. Il y a des feuilles, quand elle me les ramène, je dis : " Bon, tu te mets à côté de moi, on regarde quest-ce qui faut faire ". Alors ce quil y a, y a des trucs des triangles, des rectangles, y a des losanges, y a des... Alors il y a A, B je sais pas, il y a des explications Je dis : " Bon, ça, jpeux pas taider, ça jai jamais fait ."
Il y a des matières où vous ne pouvez pas lui expliquer, qui sont trop ardues pour vous ?
Voilà cest ça. Ou bien, des fois, des mots croisés qui faut... Il leur donne des trucs ! des mots croisés ! Des fois jme dis : " Pourquoi ? à quoi ça sert ? "
À apprendre du vocabulaire, à connaître des mots nouveaux et à les utiliser.
Ah bon ? Parce que moi je me dis toujours : " Pourquoi, à quoi ça sert ? " Alors moi déjà, jsais pas je vous dis franchement, les mots croisés je comprends rien du tout, alors là je peux pas laider. Alors je dis : " Sandrine, je lui demande à la grande, elle, elle sait " Mais moi, déjà cest un truc qui ma jamais plu les mots croisés, alors je comprends rien. "
(Mme Jeannot, Mulhouse.)Dans loffre daccompagnement scolaire, cest laide aux devoirs qui concrétise, rend lisible et légitime laction de lassociation. Cette activité reste prioritaire pour les parents et la manière dont elle est assumée contribue à lé/ou délégitimer lassociation.
" Est-ce que laccompagnement scolaire chez vous vous a plu (22) ? Ou vous auriez préféré quelle aille dans un lieu collectif, en dehors de la maison ?
Non je préfère clairement ici parce que y a un truc aussi, à la MJC, un accompagnement scolaire le soir. S. [laînée] y participait, à lépoque, et elle na jamais fait ses devoirs là-bas. Elle rentrait et javais quand même les devoirs à faire. Ils faisaient beaucoup de bricolage, beaucoup dactivités. "
(Mme Kalfon, Mulhouse.)Si les attentes des parents vis-à-vis du travail strictement scolaire pendant le temps de laccompagnement scolaire sont fortes et clairement exprimées, ils admettent aussi dautres démarches dapprentissage moins scolarisées, prenant le jeu comme moyen daccrocher lattention denfants récalcitrants. La plupart des parents rencontrés semblent être sensibles à lidée quune démarche ludique puisse aider tout autant les enfants à apprendre, ce qui atteste une certaine diffusion auprès deux de principes généralement peu partagés dans les couches populaires (23).
" Des fois ils parlent parce quils sont contents du club informatique ; ils sont très contents, en plus ils jouent aux échecs, cest important, cest comme sils travaillaient, ils veulent trouver la solution pour gagner... même linformatique : alors là ils sont contents, très contents, et maintenant ils comprennent vite (père)...
On sait quils vont à la bibliothèque (mère)...
Ils ont besoin de livres, ils en ramènent. Ça rentre un peu comme ça dans la tête (père).
Toutes ces activités, en plus de laide aux devoirs, elles vous semblent intéressantes ?
Ah oui, tout en général... cest tout intéressant pour eux, ces choses quils font "
(M. et Mme Maloun, Valence.)Ce sont les responsables (à la fois techniques et politiques) des associations qui impulsent et tentent de maintenir le cap sur une politique appelant au dépassement de laide strictement scolaire, notamment de laide aux devoirs. Les intervenants se trouvent, eux, plus directement confrontés à toutes les contradictions. Alors même quils sinterrogent sur la pertinence dun travail centré sur laide aux devoirs, ils sont, plus que lencadrement, directement soumis aux pressions des enfants, des familles et, indirectement, des familles sur les enfants... Ainsi se trouvent-ils pris dans une " double contrainte " (24) : ils oscillent entre lenvie de répondre directement à ce " besoin " réel des enfants, à cette attente des familles, et le souhait de prendre la voie ludique pour dépasser ou contourner, le temps des séances, laide aux devoirs
Car si les activités " ludiques " sont appréciées par les enfants, il nen reste pas moins que, pour eux, laccompagnement scolaire est incarné, comme pour les parents, avant tout dans laide au travail scolaire quassurent les intervenants de manière régulière, aimable et très personnelle. Pour certains enfants, cest la possibilité de suivre leur rythme propre, de se trouver dans un climat moins concurrentiel que celui de lécole, où ils souffrent de leur incapacité à suivre le rythme moyen de la classe et du sentiment dévalorisant que leur progression est lente et décalée par rapport aux " bons élèves ". La souplesse, la liberté et la certitude quils ne seront pas punis (les intervenants diraient : " pas jugés "), la camaraderie, autant datouts par lesquels ils expliquent lattrait de laccompagnement scolaire :
" À lécole, lenseignant nous dit : " Réfléchissez et faites ensuite, ne faites pas avant de réfléchir. " Mais dans ce cas-là, ça va trop vite. On est encore en train de réfléchir à ce quon fait que le prof va déjà trois phrases après. "
Ainsi, lorsquils sexpriment sur les fonctions et les apports de laccompagnement scolaire, les enfants et les adolescents que nous avons rencontrés (y compris à Valence, où le dispositif est très élaboré) citent laide concrète aux devoirs et au travail scolaire. Selon eux, cest ce quils viennent chercher et pas autre chose, car ce qui leur importe est de combler les retards accumulés à lécole. Et ce qui semble essentiel aux intervenants le travail découte, louverture à dautres univers nest que peu valorisé explicitement par les enfants, " obsédés " par le travail scolaire quils doivent fournir chaque jour, même sils affirment venir à laccompagnement scolaire par plaisir :
" Ici on travaille beaucoup, on travaille... On vient ici que pour travailler, pour parler de ce quon fait en cours ; pas pour mettre la musique à fond... Mais jaimerais pas, sinon je travaillerais pas... On travaille beaucoup, on a trop de devoirs, on a pas le temps de faire les zouaves, ici...
Que deux heures... ici on sent pas à lécole, on se sent chez soi... cest pas long, mais on travaille...
Les profs seraient pas contents, si on raccourcissait lécole, mais ici il faudrait venir trois heures.
Les parents ne nous obligent pas, cest à nous de décider quil faut venir. Cest pas nos parents qui doivent nous dire : " Obligés, vous y allez ! " Sils nous disaient de venir, on ne travaillerait pas, on aurait pas envie de travailler...
On doit venir de bon cur, ici, je viens de bon cur...
On se serait débrouillées chez nous, on travaillerait... Mais je crois pas que je pourrais travailler assez. Jaurais fait la moitié de mes devoirs et puis cest tout...
Cest eux qui nous donnent envie de travailler, tous les gens du foyer
On a de la chance, dans dautres quartiers, il ny a pas de soutien scolaire, nous on a de la chance de lavoir... "
(Entretien collectif, adolescents du Foyer laïque, Valence.)Peut-être pourront-ils (ré)évaluer plus tard limportance de ces apports : ainsi parle C., la jeune fille que nous avons interviewée à Trappes, qui a suivi des années durant laccompagnement scolaire :
" On est devenus plus curieux. Pour nos passions, mais pas que pour ça. On a appris à prendre plaisir, à nous intéresser à ce qui nous intéressait pas forcément au départ, et à nous intéresser autrement à ce qui nous plaisait. À approfondir, à être curieux, à sintéresser à tout "
(Aminata.)Pour les intervenants, il nest pas facile de refuser la demande des enfants et des adolescents qui tentent, de manière quelque peu pathétique, de " rattraper les retards ". Les jours consacrés à cette activité occupent une place centrale Ils sen accommodent dautant plus quils perçoivent clairement que, hors du lieu de laccompagnement scolaire, les enfants ne travaillent pas
" Je nai pas trop le temps pour discuter ou faire autre chose. Ici, ils viennent faire les devoirs. Je sais que chez eux ils ne font pas les devoirs, ils nauront pas le temps. On leur demande trop à la fois. Parfois, on leur demande de réviser en même temps lhistoire. Lautre jour, cétait le Moyen Age, cest déjà rébarbatif, et encore géo et sciences tout en même temps Moi, je ne trouve pas ça efficace "
(Georgette, intervenante, Valence.)Ainsi, même lorsquils doutent de lefficacité de " laide aux devoirs ", les intervenants se plient à la " pression " qui sexerce sur eux, tout en critiquant leurs divers " partenaires " : les parents, dont ils estiment que lattente anxieuse vis-à-vis de la scolarité des enfants nest pas une voie vers la réussite ; les enseignants, dont ils estiment les exigences immodérées et décalées vis-à-vis du travail à la maison
En réalité, la représentation, complexe, que les intervenants ont de ces enfants les aide à " tenir ", malgré la perception du gigantisme de la tâche. Certes, la force de la demande scolaire des enfants, notamment des enfants clairement en échec, leur apparaît dérisoire, tant elle semble déconnectée de leurs possibilités et capacités dévolution dans le cadre dun travail centré sur les apprentissages scolaires (25). Mais ils sont attentifs aux efforts que déploient les enfants, admirent leur envie de travailler malgré les difficultés à apprendre. Ces enfants suscitent une grande mobilisation chez les intervenants, qui sessayent à des démarches, se fixent des objectifs, oscillent entre la joie des petites évolutions et les déceptions des nouveaux blocages... et guettent tous les signes de progrès, qui sont pour eux un motif particulier de fierté. Chaque petit pas les rassure dans la conviction quils ont une mission à accomplir que lécole ne parvient pas à remplir.
" Avec moi, ce gamin est sage, attentif, et il est vif, il a vraiment envie dy arriver, même si son enseignante le décrit comme ayant des problèmes graves de concentration. Moi, je trouve quil fait des efforts pour faire des progrès. Il sait quil doit fournir des efforts pour y arriver. Je remarque que ce gamin, peut-être parce quil est issu dun milieu modeste, est moins blasé que les autres "
(François, intervenant, Mulhouse.)Il y a donc, y compris chez les enfants les plus en difficulté, cette envie de saccrocher, qui mobilise les intervenants, malgré leurs doutes. Mais il y a aussi le fait que cette aide scolaire semble désormais incontournable, y compris lorsquil sagit de mettre en place des projets concurrents, centrés sur lexpression (culturelle, artistique, citoyenne).
Ainsi, certains intervenants estiment quil faut, en quelque sorte, détourner loutil " aide aux devoirs " en se servant de la légitimité quil a acquis pour poursuivre sous son label dautres projets... Car, en dehors de laccompagnement scolaire, point de salut. Avec la régularité des contacts quil permet auprès des enfants et la légitimité acquise auprès des parents, laccompagnement scolaire semble ne craindre aujourdhui la concurrence daucune autre activité. Dominique Glasman a raison lorsquil dénonce cette scolarisation des loisirs, " la participation de ces dispositifs à une forme de prise en charge unidimensionnelle de la jeunesse... comme si la seule chose sur laquelle il était, pour les adultes, légitime dorienter les jeunes, de leur proposer des objectifs, voir de leur fixer des règles, était aujourdhui le domaine scolaire " (26).
Mais peut-on demander à laccompagnement scolaire de remplir dautres missions tant que lécole restera ce " supercamp dentraînement " (27) ? Il est tout à fait compréhensible que les enfants tentent de se maintenir dans la course, que les parents cherchent des alliés pour les aider... et que les dispositifs ne puissent bâtir leur identité autrement quen se pliant eux-mêmes à cette demande.
Mais nous voulons aussi pour finir remarquer le fait suivant : les parents semblent aujourdhui vouer aux dispositifs daccompagnement scolaire une grande confiance. Ils acceptent les choix politiques et pédagogiques proposés par les responsables des associations, ils valorisent laction des intervenants Il y a chez eux la conviction (naïve ?) que laide quy reçoivent les enfants peut les aider à sortir de léchec, ce que lécole ne peut faire toute seule. Un déplacement sest produit, qui leur fait désormais douter de lécole et accorder un crédit (démesuré ?) aux dispositifs daccompagnement scolaire. En " chargeant " laccompagnement scolaire de missions si ambitieuses et de tâches si nombreuses, ne risque-t-on pas de décourager ses " soldats " ? Et en laissant espérer aux parents des succès scolaires difficiles à obtenir pour nombre denfants, ne prend-on pas le risque de discréditer les associations à leurs yeux ?
Maria do Céu CUNHA
NOTES
(1) Philippe Meirieu, " Vers un nouveau contrat parents-enseignants ? " in Dubet François (dir. de) École et familles, le malentendu, éditions Textuel, 1997, p. 79.
(2) Comme le suggère Jean-Paul Payet.
(3) Or, les travaux de certains chercheurs (notamment les travaux de Gérard Chauveau et dÉliane Rogovas-Chauveau) montrent bien que lon peut aider les parents en les " autorisant " à actualiser pleinement des compétences latentes, mais dont ils ne peuvent faire usage de peur de " mal faire "...
(4) François Dubet, Les lycéens, Paris, Seuil, 1991.
(5) En travaillant sur les discours que les enfants produisent sur les mobilisations des parents, léquipe de lEscol montre que la demande familiale de réussite adressée à lenfant peut être appropriée et interprétée par lui et contribuer à lancrer dans des parcours de réussite, mais quelle peut aussi, notamment si cest langoisse qui domine les discours, len éloigner. Que certains parents sont des " obstacles " et quil y a des enfants qui se mobilisent sans ou contre les familles, ou malgré lindifférence des familles. Pour réussir, il faut à ces enfants une triple " autorisation " : que les parents autorisent leurs enfants à être différents deux, que les enfants sautorisent à être différents de leurs parents et que les enfants autorisent leurs parents à être différents deux. Charlot Bernard, Bautier Elisabeth, Rochex Jean-Yves, École et savoir dans les banlieues et ailleurs, Armand Colin, Paris, 1992.
(6) Philippe Meirieu, Marc Guiraud, Lécole ou la guerre civile, Plon, 1997.
(7) On devrait, en ce qui concerne les parents, parler plutôt de laide aux devoirs, car cest dabord cette activité, reconnue et valorisée par eux, qui leur permet didentifier lassociation, rend lisible et légitime la diversité dactions accolées à laccompagnement scolaire.
(8) Dominique Glasman (dir. de), Bilan des évaluations des dispositifs daccompagnement scolaire, janvier 1998 (étude réalisé pour le FAS).
(9) Cela est dautant plus vrai lorsque ces dispositifs mobilisent des bénévoles pour encadrer les enfants.
(10) Ce sont surtout les responsables qui conçoivent et adressent aux parents les demandes dimplication dans la vie du dispositif.
(11) Dominique Glasman suggère que la représentation " défectologique des familles paraît bien être le discours commun, le seul discours commun, de linstitution scolaire et des dispositifs daccompagnement scolaire ". Dominique Glasman, " Les dispositifs daccompagnement scolaire : des intermédiaires entre familles populaires et école ? ", Lien social et politiques, RIAC, 35, printemps 1996.
(12) Selon la conception du pédagoque brésilien Paulo Freire.
(13) Cest ce qui peut nous laisser croire le fait que certains dispositifs réussissent à mobiliser les parents de manière régulière.
(14) Gérard Chauveau, Éliane Rogovas-Chauveau, À lécole des banlieues, ESF, Paris, 1995.
(15) Pour cette partie de larticle, je me suis inspirée dun rapport détude " Les familles dans laccompagnement scolaire ", 1997, que jai co-réalisé pour la Ligue de lenseignement, avec le concours financier de la CNAF ; y sont étudiés trois dispositifs, qui proposent des modes dintervention différents : la Mission populaire, à Trappes (Yvelines) ; lAFEV, à Mulhouse ; le Foyer laïque du quartier de Valensolles, à Valence. Ces trois associations ont été choisies du fait de leur souci affiché dimpliquer les familles et de leur capacité à développer avec elles des relations régulières. Cest par le biais des associations que jai pu avoir accès aux parents qui se prononcent dans cette partie de larticle.
(16) Cette fonction est largement démontrée dans plusieurs rapports dévaluation. Dominique Glasman suggère : " On peut faire lhypothèse que cest là son efficience la plus appréciée par les pouvoirs publics, nationaux ou locaux, soucieux dordre social, voire par des habitants des quartiers dont certains sont électeurs. " " Lévaluation des soutiens scolaires hors école : problèmes et enjeux ", Migrants-Formation, n° 99, décembre 1994, p. 62.
(17) Ahsène Zeharoui, dans son analyse des trajectoires différentielles dintégration au sein des familles algériennes en France, souligne le processus double qui se joue pour les immigrés lorsquils deviennent parents délèves : ils accèdent à de nouveaux rôles sociaux, mais " cet élargissement de lespace de reconnaissance sociale a un contrecoup pour les pères et les mères analphabètes en langue française qui vont être confrontés à un double processus de déligitimation. Dabord, dans le cadre de la relation avec leurs enfants, lorsque ces derniers vont leur demander le soutien scolaire quils ne peuvent leur apporter. Ensuite, quand ils doivent assumer les prérogatives de parents délèves dans leurs rapports avec les enseignants, alors quils nont pas les compétences nécessaires. " Cela est également vrai dans les familles populaires françaises.
(18) Cest le cas notamment à Valence ; depuis peu à la Miss Pop de Trappes, suite à la restructuration que connaît lassociation. Mais le noyau dur de laccompagnement scolaire reste laide aux devoirs, notamment à la Miss Pop et à lAFEV. À Valence, la complexité du dispositif est plus grande, où le travail quotidien permet de proposer certains jours un détour par dautres activités que celles de laide aux devoirs.
(19) Comme le montre Jean-Paul Payet dans " Laction éducative entre école et famille ", Les annales de la recherche urbaine, n° 41, mars-avril 1989. Toutefois, tout au long de cette enquête, nombreux ont été ceux qui se sont focalisés sur la fonction socialisatrice de laccompagnement scolaire ; mais nous nabordons pas ici les effets sur les comportements tels que les parents se les représentent.
(20) Les attentes des parents se trouvent coincïder en partie avec celles des enseignants vis-à-vis des devoirs, comme le montre une étude de lINRP : 60 % dentre eux estiment quils aident à fixer les acquis de la journée ; 30 % privilégient le lien quils favorisent avec les familles et 11 % estiment quils contribuent à légalité des chances entre les enfants.
(21) Dominique Glasman, Lécole hors de lécole, ESF, 1992.
(22) Les familles dont les enfants sont suivis à domicile par les étudiants de lAFEV évoquent avec soulagement le fait que cette formule de travail leur permet davoir un certain contrôle sur le contenu de laccompagnement scolaire, et leur donne notamment la certitude que les devoirs sont faits. Ce nest pas le seul avantage évoqué par les parents lorsquils comparent laccompagnement scolaire à domicile et le travail poursuivi dans un équipement collectif, tel que le centre social. Il apparaît aussi nettement quils apprécient le fait de pouvoir ainsi se " distinguer " dautres familles en difficulté sociale. Tout cela milite pour elles en faveur de cette formule, malgré les inconvénients évoqués (du bout des lèvres) par les familles : notamment la gêne de voir un " étranger ", dune autre classe sociale, pénétrer leur univers et leur intimité familiale.
(23) Mais cest à Valence que les parents semblent avoir le plus clairement adopté ce point de vue. Aucun des parents interviewés ne sest montré réticent vis-à-vis des activités variées adossées à laide aux devoirs, qui sont partie prenante de laccompagnement scolaire. Les propos tenus par les parents montrent que le point de vue des parents des couches populaires vis-à-vis des démarches pédagogiques peuvent évoluer, lorsque une équipe prend le soin de se mobiliser de manière régulière pour expliquer son travail et ses options.
(24) Jean-Paul Payet, " La double contrainte du partenariat ", Migrants-Formation, n° 85, 1991.
(25) Les enfants en très grande difficulté interrogent les dispositifs de manière pressante et les intervenants décrivent leur rencontre avec leurs problèmes scolaires comme un véritable choc culturel. On peut par ailleurs se demander si le travail scolaire avec ces enfants relève des missions de laccompagnement scolaire, et cela dautant plus quil arrive de plus en plus souvent que les enseignants, démunis et impuissants, transfèrent sur ces dispositifs, prétextant une certaine individualité des relations, une partie de leurs obligations.
(26) Dominique Glasman, " Lévaluation des soutiens scolaires hors école, problèmes et enjeux ", Migrants-Formation, n° 99, décembre 1994, p. 33.
(27) Selon lexpression dOlivier Cousin, Cinq questions sur laccompagnement scolaire et éducatif, Journées nationales de Rennes, Ligue de lenseignement, 1997.
Ville
École Intégration n° 114 - septembre 1998
© MENRT, CNDP 1998