| Réflexions sur les « contrats » en éducation |
Dominique
GLASMAN
Université de Savoie
et CRE (centre de recherche en éducation).
| Les contrats dans
les politiques publiques reposent sur un ensemble de principes et de présupposés
socio-politiques. Quels enseignements peut-on tirer de dix années de démarches
contractuelles ? Les contrats dans le champ de léducation présentent des spécificités : rôle des acteurs engagés, différence avec le " projet ", place des parents, rapport à la norme, perception différente selon le niveau de la hiérarchie Quatre formes de contrat éducatif sont analysées : le contrat avec lélève ou ses parents, le contrat éducatif local, le contrat de réussite, le contrat local daccompagnement scolaire. |
Introduction
Dans le champ de léducation, la notion de " contrat " est de plus en plus fréquemment mobilisée. Des déclarations ministérielles, ainsi que des textes, ont introduit, au cours des dernières années, les " contrats locaux daccompagnement scolaire ", le " contrat de réussite ", et plus récemment le " contrat éducatif local " (dorénavant abrégés en CLAS, CR et CEL). Et, bien que non formalisés dans des textes, on voit aussi se pratiquer, dans tel établissement, des " contrats " avec un élève, ou avec des parents.
Cette référence au " contrat " nest pas totalement nouvelle. Elle a été assez développée dans les années quatre-vingt pour que lINRP consacre un ouvrage aux " contrats en éducation " (Burguière, 1987). Mais cela concernait surtout, comme le sous-titre lindique dailleurs, la " pédagogie du contrat ", mise en uvre dans la classe ou dans létablissement. Il reste que, déjà, un article prend pour objet le " contrat éducatif local " mis en uvre dans certaines municipalités pionnières : Orly, Saint-Fons
Deux choses sont aujourdhui frappantes : dune part, la rhétorique du contrat devient envahissante, sous le double effet de lhomologation ministérielle et des questions posées par ceux qui, concrètement, sont conduits à mettre en uvre les " contrats " ; dautre part, au moins dans les propos officiels, tout semble se passer comme si les " contrats " étaient une solution, alors quils peuvent tout aussi bien être considérés dabord comme un problème, avant dêtre, pourquoi pas ?, une solution.
Ce double constat pousse à sinterroger sur ces " contrats " et sur cette rhétorique. Il ne sagit pas ici de dire ce quest, ou ce que devrait être un CR, par exemple. Il sagit plutôt, en amont dune réflexion à visée normative et ayant une perspective daction, de sinterroger ici dun point de vue sociologique sur les contrats, et de pointer quelques questions.
Les différents contrats désignés plus haut, CLAS, CEL, CR, sont assurément distincts. Ni leur objet, ni les partenaires invités à être contractants, ni les financements, ni les territoires sur lesquels ils se déploient ne sont identiques, même sils peuvent peu ou prou se recouvrir. Ils ont toutefois ceci en commun quils relèvent dun même type de démarche, la démarche contractuelle. Ils peuvent donc, au moins jusquà un certain point, avant que soient introduites entre eux les distinctions nécessaires, faire lobjet dune analyse commune. De plus, léducation nest pas le seul champ dans lequel une telle procédure sest épanouie. Les contrats en éducation méritent donc dêtre lus en ayant en arrière-plan ce que nous ont appris depuis plus de dix ans les politiques contractuelles menées dans dautres domaines que léducation. Regarder ailleurs que dans le seul champ éducatif pourrait bien, en effet, nous apprendre un certain nombre de choses sur les contrats.
Dans une première partie de ce travail, il sera donc question des principes sur lesquels reposent les " contrats ", ainsi que des enseignements que lon peut tirer de ces années de politiques contractuelles. Ce qui fournira quelques repères pour lanalyse, en seconde partie, des contrats en éducation. Bien entendu, il faudra pointer les spécificités de ce champ, dans la mesure où elles sont de nature à colorer dune façon particulière les politiques contractuelles qui y sont menées.
Quel est le statut de ce texte ? Il sagit bien dun texte de réflexion, pas de résultats de recherche. Le propos est fondé, en première partie, sur les travaux de spécialistes des politiques publiques concernant les contrats dans différents champs. En seconde partie, ce texte sappuie sur les quelques expériences déjà observables, sur quelques travaux de bilan, sur des documents dorientation officiels, sur des réactions enregistrées ici ou là. Il est encore un peu tôt pour mener un travail systématique sur les " contrats " dans le champ de léducation. Mais, compte tenu des enjeux, rien ninterdit de proposer, dores et déjà, quelques réflexions, de faire part de quelques doutes ou hésitations, et de les proposer au débat. Ce texte ne vise pas autre chose.
Le " contrat " dans les politiques publiques
Cette partie vise, en sappuyant sur les travaux dun certain nombre de spécialistes des politiques publiques, à la fois à pointer ce que recouvre lidée de " contrat " dans la conduite de laction publique (par exemple dans le domaine de la " politique de la ville ") et à tirer quelques enseignements dune bonne décennie de politiques contractuelles. Pourquoi opérer ce détour qui peut paraître intempestif ? Parce que le " contrat ", avant de simplanter dans le champ éducatif, a déjà une histoire. Or, cest une même philosophie qui préside à ladoption de la démarche contractuelle dans les différents domaines de laction publique ; et ce qui se passe dans léducation nest, à cet égard, quune extension à ce champ de procédures acclimatées ailleurs et dans lesquelles des " partenaires " éducatifs ont pu dailleurs être impliqués. De plus, on commence à percevoir certains des effets des politiques contractuelles, en particulier sur les institutions et sur les professionnels ; ces effets pourraient bien trouver leur pendant dans le champ éducatif ; on peut déjà les observer ou les voir se dessiner ici ou là, même sils sinscrivent dans les spécificités de ce champ.
Le contrat dans son principe
La démarche contractuelle est, dans laction publique et sa " modernisation ", indissociable de la territorialisation et du partenariat (Donzelot et Estèbe, 1994). Devant la complexité croissante des problèmes et la diversité des situations locales, lÉtat renonce à imposer den haut une façon de faire valable partout, et délègue aux acteurs locaux le soin de trouver des arrangements en vue de faire face en particulier aux effets de la " crise " sociale. LÉtat nest pas absent, puisque ses services déconcentrés sont souvent au nombre des " acteurs " ainsi rassemblés, mais les autres " acteurs " sont invités à " simpliquer " fortement, y compris financièrement. Charge à tous ces acteurs de se rencontrer, sur une base territoriale pertinente, et de chercher, " en partenariat ", les solutions aux problèmes rencontrés par tous. Selon cette politique, se rapprocher du " local ", cest dynamiser le monde social. Dans cette perspective, la démarche contractuelle est la façon de mobiliser les acteurs locaux, et le " contrat " sert à fixer laccord. Cest dire que le " contrat ", la démarche contractuelle, est dabord à considérer dans ses dimensions politiques. Cest bien de lien entre lÉtat et les citoyens ou entre les citoyens eux-mêmes, de mode daction des institutions, quil est question dans les " contrats ".
a) Ce qui est visé à travers ladoption de la démarche contractuelle
une impulsion de laction publique ;
une pédagogie de la démocratie et du " lien social ". La vertu pédagogique du contrat est volontiers affirmée ;
un apprentissage ou un réapprentissage de la démocratie délibérative ;
un assouplissement des frontières de laction, grâce à des coordinations ponctuelles sur dossiers ;
la mise en place de procédures explicites, visibles.
La dimension proprement " pédagogique " du contrat nest pas présentée comme un simple article de foi. Elle est accréditée par le fait que, dès les années soixante-dix, les premiers " contrats ", sous limpulsion de la DATAR, ont constitué le lieu dapprentissage de la coopération à léchelon local, et ont, concrètement, préparé largement la voie aux textes sur la décentralisation du début des années quatre-vingt.b) Présupposés sociopolitiques
Adopter le " contrat " comme mode daction publique, cest, implicitement ou explicitement, se faire une certaine idée des " contractants ", et plus précisément de leur statut et de leur position dans lespace public. Cest cette idée qui est désignée ici par " présupposés socio-politiques ".Le terme " présupposé " peut être entendu dans deux sens : ou bien il désigne le fait que tout cela (légalité entre les parties, lindividu rationnel et arbitre, etc.) est déjà accompli ; ou bien il sert à anticiper et à promouvoir, en " pariant " en quelque sorte sur son existence, cet individu rationnel et arbitre, cette égalité entre les parties, etc., que la procédure contractuelle contribuerait puissamment à faire advenir.
Concernant les contrats entre acteurs institutionnels (contrats de ville, contrats locaux de sécurité, etc.) :
la procédure contractuelle est considérée comme de nature à alimenter et à stimuler le débat public ; par ailleurs, elle déplace le débat vers le niveau local ;
il y a égalité de rang entre les parties, et libre engagement. " Quant aux démarches contractuelles, elles attirent à elles toutes les connotations implicites qui sattachent à la philosophie juridique des contrats, supposant le libre engagement des parties et, bien sûr, entre elles une égalité de rang " (Gaudin, 1996) ;
la figure qui est supposée par le contrat est celle dun individu rationnel et arbitre, et même un stratège, armé de ses compétences techniques et sociales, impulsant des jeux de négociation et des situations dactions (Gaudin, 1996) ;
le contrat revient à créditer les institutions et les acteurs " partenaires " dune capacité à définir ensemble le " bien " public et à mettre en uvre concrètement les actions quil appelle. En ce sens, le contrat entérine un transfert de compétences de lÉtat vers des niveaux décentralisés (mais le contrat nest pas en cela indispensable) et vers des regroupements de " partenaires ". Concernant les contrats avec les individus, lentrée dans une procédure contractuelle (dont le type le plus connu est le contrat dinsertion du RMI) semble présupposer :
que les rapports de domination vont ainsi être dépassés, au profit de rapports dégalité (mais le contrat ne pourrait-il renforcer, plutôt que réduire, ces rapports de domination ? Le contrat pourrait bien cristalliser, sous les apparences de légalité, une situation fort déséquilibrée) ;
que le contrat les rappellera à la règle démocratique (dans la mesure où la démocratie repose sur un contrat social) ;
que le contrat est de nature à promouvoir lindividu, en le remettant en position de responsabilité de lui-même (mais le contrat pèche peut-être ici de ce quil intervient pour des individus en difficulté et qui, dune manière ou dune autre, se sont ou ont été mis en marge ; ce qui a pour conséquence de lui donner une allure de sanction plus que de promotion, en dépit des intentions sous-jacentes ou proclamées) ;
que le contrat est le signe dune régénération du service public. " Les règles classiques [ ] sur le fonctionnement des services publics, loin dêtre dépassées par le contrat dinsertion, prennent au contraire un relief nouveau grâce aux indications particulières que donne la loi sur le RMI [ ] ", écrit P. Ligneau, qui précise que les règles ainsi revitalisées par le contrat sont : la règle dégalité entre usagers, la continuité du service public, la règle de ladaptabilité ;
que le contrat est en conformité avec lordre public ; or, souligne F. Moneger, " il est de nombreux principes concernant la liberté des personnes au regard desquels beaucoup de contrats sont nuls " (par exemple un contrat proposé par un enseignant) (Moneger, 1995). Contrat et libéralisme. Dans la mesure où elle présuppose, on la dit, des individus égaux, rationnels, libres, on peut voir dans la culture contractuelle une parenté forte avec le libéralisme, que M. Chauvière ne manque pas de pointer (Chauvière, 1995). En effet.
Mais il ne suffit pas de taxer la thématique contractuelle de " libéralisme " pour en être quitte avec lanalyse de ses enjeux et de ses effets. On peut tenter de distinguer les choses.
Dans une perspective de libéralisme politique, le " contrat " est, dans la ligne de J.-J. Rousseau, ce qui fait lien entre des individus libres et les constitue en " société ". Mais le " contrat social " nest pas repassé tous les matins, il est cristallisé dans un certain nombre dinstitutions. LÉcole, la Justice, etc., sont des mises en forme particulières du contrat social. Pour ce qui concerne lÉcole, les termes de ce contrat sont : chacun a le droit et le devoir de sinstruire, lÉcole offre à chacun au nom de la collectivité les moyens de le faire, le futur citoyen a le devoir de sinstruire pour être à même dapporter sa contribution et de jouer son rôle de citoyen. Linstitution nest donc pas contradictoire avec lidée de " contrat ", mais elle lintègre. Cest en cela quelle fait sens, tant pour ceux qui y travaillent que pour ceux qui bénéficient de son action. Si, aujourdhui, le " contrat " désigne bien un écart avec la tradition républicaine, cest parce que celle-ci nous a accoutumés à penser " institution " en oubliant le " contrat social " qui est son fondement.
Dans le contexte daujourdhui, le terme de " contrat " évoque au moins autant le libéralisme économique et la mise en rapport de deux agents sur un marché. Liberté de contracter, de choisir ses cocontractants, de définir le contenu du contrat : voilà qui semble accorder aux acteurs une liberté daction qui pourrait bien, dans ses effets, faire diverger laction des objectifs que linstitution se donne ; et, en ce sens, éveiller le soupçon de complicité entre " contrat " et marché plus quentre " contrat " et institution.
Il y a toutefois lieu de se demander si le contrat, dessence libérale, est fatalement une façon dinstaller une culture plus libérale au sens de libéralisme économique. Ne peut-on penser quil est utilisé, ou au moins potentiellement utilisable, dans le sens dune réactivation du programme des institutions ? On ne peut pas exclure demblée que, par les procédures contractuelles, les institutions retrouvent ou réinventent des formes daction à la fois plus efficaces et plus pertinentes au service des citoyens et au bénéfice du lien social. Ni exclure, puisquon a déjà pu lobserver, que le " contrat " passé avec dautres acteurs conduise une institution à stimuler la réalisation de ses propres objectifs ou à échapper à des routines fatales (affectation plus rapide du personnel nécessaire, octroi de moyens exceptionnels permettant daller dans le sens de la mission de linstitution, etc.). On peut en tout cas faire lhypothèse et même constater que, parmi les tenants dune politique publique sappuyant sur les procédures de contrat, ainsi que parmi ceux qui les mettent en uvre, il y a aussi bien des acteurs désireux de rénover le service public en rénovant ses formes daction que des acteurs travaillant à son recul au profit de règles de marché. Pour les premiers, qui, par habitus professionnel autant que par conviction politique, adhèrent à lidée de service public, la rénovation du service public est dailleurs un moyen, voire le seul moyen, de faire pièce au développement de logiques de marché dans léducation (voir par exemple le rapport de C. Pair, 1998). De ce fait, cest lanalyse des pratiques contractuelles qui pourra nous permettre de dire de quel côté elles penchent. Il est clair que, en dépit des intentions proclamées, la rénovation en général et les procédures contractuelles en particulier pourraient bien accompagner et favoriser de fait une logique de marché, avec tout ce que celles-ci, dans le champ de léducation entre autres, comportent comme risques avérés dinégalité et de discrimination (Walford, 1996) ; mais il nest pas moins clair que le refus de la rénovation pourrait encourager le contournement ou lusage privatif, par les parents qui le peuvent, dun service public éducatif ne correspondant plus à leurs attentes.c) Ce que suppose un contrat, du point de vue juridique
Liberté des contractants de contracter ou non, et donc de choisir ses cocontractants (de faire de quelquun son cocontractant, ou de choisir de sabstenir). Le contrat suppose deux consentements, dit F. Moneger (Moneger, 1995).
Accord des parties contractantes sur un objet de contrat légitime à leurs yeux. Sur cet objet, les parties saccordent et sobligent mutuellement, comme elles saccordent et sobligent sur une temporalité, des moyens, un sanction des manquements, et la vérification des résultats obtenus (Chauvière, 1995).
Un " tiers ", qui nest pas partie prenante au contrat mais en garantit lexécution, ou arbitre en cas de désaccord dans lexécution du contrat.
d) Le contrat dans les politiques publiques : une métaphore du contrat plutôt quun contrat véritable ?
Si on lit les contrats (de ville, de sécurité, etc.) à la lumière de ce qui vient dêtre rappelé, on se dit que le terme de " contrat " est peut-être utilisé de façon extensive. Par exemple, quel est le " tiers " dans un contrat de ville ? Y a-t-il liberté des contractants de contracter ou non, et de choisir leur partenaires, dans le cas de " contrats éducatifs locaux " ?
Il sagit peut-être davantage dun usage métaphorique du mot " contrat " que dun usage juridique. Pourquoi pas ?, dans la mesure où il peut, comme il est dit plus haut, viser une réactivation des services publics ?
Le problème est néanmoins que, pour tous les contractants, la limite entre le sens strict du contrat et son sens métaphorique ne passe peut-être pas au même point. Entre lÉtat et les collectivités locales : les collectivités peuvent entrevoir un sens strict (avec engagements très précis de lÉtat et sanctions ou compensations en cas de manquement) là où lÉtat accorde un sens plus métaphorique. Même incertitude entre une institution comme lécole et des individus : les parents ou les élèves peuvent penser quun " contrat " avec lécole leur permet, en échange dune amélioration du travail et du comportement, daccéder à la réussite scolaire, alors que pour lécole ce nest pas une promesse du contrat.
Pour G. Marcou, " la valeur qui est reconnue au contrat nest pas de produire des obligations, cest de procéder dune négociation et daboutir à un accord ". Autrement dit, le contrat est utilisé en tant que procédure, comme une sorte de pédagogie de laction publique partenariale ; mais il nest pas un contrat au sens juridique. La démarche contractuelle, donc, plus que le contrat. En dautres termes encore, ce qui compte, ce sont les conditions de son élaboration plus que lengagement formel des parties en bout de course, ou bien autre formulation, cest lengagement au sens d" implication " qui compte davantage que lengagement au sens d" obligation ". Tout se passe comme si le " contrat " était à considérer comme une méthodologie de laction publique et de la " mobilisation des acteurs ". Le chef du bureau du réseau scolaire au ministère de lÉducation nationale, J.-C. Émin, adopte cette position en écrivant, à propos du " contrat de réussite " dans les ZEP : " [ ] les enjeux les plus importants sont moins dans la forme du contrat, que dans lorganisation de la démarche qui permet daboutir à cette mise en forme, puis dans le suivi, lanimation et lévaluation qui devront accompagner la vie du contrat " (Émin, 1999).Lexpérience des contrats. Ce que nous apprennent plus de dix ans de politiques contractuelles
Concernant un des domaines où la politique contractuelle a été le plus développée, le " gouvernement des villes ", G. Marcou considère que lapport des contrats peut être résumé en quatre points :
le contrat est dabord un moyen de renouveler la légitimité de laction publique ;
le contrat a des effets sur la négociation elle-même : il apparaît demblée comme lenjeu de la négociation, à laquelle il impose son objet ;
le contrat concourt à la stabilisation des relations entre les acteurs. Il est pour eux un facteur de stabilité et de sécurité. G. Marcou précise : dans la plupart des cas, peu importe que ces engagements constituent des obligations contractuelles en droit ou de simples engagements politiques (cest une question que les praticiens se posent peu) ;
le contrat doit être envisagé sous langle de lefficacité de la gestion. Il impose et permet aux parties un effort de programmation et lacceptation dune logique de projet dans la définition des actionsOn voudrait compléter le propos en insistant sur deux points présents dans ce bilan ; il sagira de sintéresser dun peu plus près dabord aux " acteurs " puis aux effets des contrats et des politiques contractuelles.
a) Quels " acteurs " ?
Les " acteurs " des politiques contractuelles sont des institutions, des associations, des organismes publics ; ce sont aussi des membres de ces différentes structures qui, en tant que tels, sont partie prenante aux contrats. Sans ces membres qui deviennent les acteurs directs, il ny a pas de procédure contractuelle ; et, du reste, que lun de ces membres vienne, pour une raison ou une autre (mutation, promotion, etc.) à faire défection, cest lensemble de la procédure contractuelle qui se trouve ébranlée (Bocquet, 1999). Plusieurs auteurs font remarquer que la contractualisation contribue " à faire émerger de nouveaux acteurs " (Gaudin, 1996).
Qui trouve (professionnellement) intérêt aux contrats ? Selon J.-P. Gaudin (Gaudin, 1997), cest dabord dans les milieux de lencadrement intermédiaire, chez les techniciens et les classes moyennes qualifiées, que se rencontre le support à une " nouvelle action publique " contractuelle. Des couches professionnelles et sociales (chargés de mission, chefs de projet, experts, etc.) y trouvent une gratification matérielle et symbolique, en particulier à travers des rôles de médiation reconnus à la marge des positions hiérarchiques ou dans la construction de nouveaux domaines de laction publique. P. Warin surenchérit quand il observe, quant à lui, que ces couches professionnelles ont pu disputer leur compétence aux élus et aux services municipaux ; lautorité professionnelle et symbolique de ces " acteurs de la mise en uvre " a souvent compté autant sinon davantage que lautorité politique des élus ; leur " capacité à se débrouiller dans la complexité des montages opérationnels financiers et à agir dans lurgence des procédures leur a donné dindéniables atouts dans leur relation aux élus " (Warin, 1996).
Une question mérite dêtre posée, sur laquelle la littérature (à laquelle il a été fait appel pour ce tour dhorizon sur lexpérience des contrats) ne paraît pas loquace : celle de savoir qui les partenaires engagés dans un contrat engagent : engagent-ils eux-mêmes et seulement eux-mêmes, ou aussi une partie de leurs services et donc des agents qui leur sont subordonnés ? Et quelle est leur légitimité à engager dautres queux-mêmes, quelle est la probabilité quun engagement pris soit effectivement réapproprié par les collaborateurs ou les subordonnés (pour autant que la mise en uvre concrète du contrat repose peu ou prou sur ceux-ci) ?
J.-P. Gaudin constate que sopère, dans les procédures contractuelles, tout un processus de " filtrage des interlocuteurs ", par élimination ou démobilisation progressive de certains acteurs (Gaudin, 1996). Dans la mesure où une vertu accordée aux " contrats " est une reviviscence de la démocratie, il est intéressant de voir quel est le sort réservé aux associations dans les procédures contractuelles. Il est extrêmement variable : " Autant que des institutions, certaines associations, porteuses dinitiative dans les domaines social, sanitaire ou culturel principalement, peuvent jouer [ ] un rôle de leader ou sélectif, sans commune mesure avec leurs ressources juridico-financières ", estime J.-P. Gaudin (1996). Mais en même temps on note que, dans telle ou telle ville, les associations ont été soigneusement laissées de côté dans la procédure contractuelle (C. Jacquier, à propos de Grenoble), ou bien " nont pas eu le rôle quon attendait delles " (Vanlerenberghe cité par Palier, 1998).
On peut aussi sinterroger sur le gain démocratique annoncé par les politiques contractuelles.
Dun côté, il paraît assuré ; on constate en effet que les deux positions de militant et dexpert tendent à se rejoindre et à se conforter lune lautre : les militants sont de plus en plus armés pour faire face voire tenir tête aux techniciens et aux élus ; les experts eux-mêmes sont sous le feu dun interpellation constante, et appelés à (ré)introduire dans leur action la dimension " éthique ".
Dun autre côté, dans le même mouvement, ce gain est menacé : la complexité de plus en plus grande des questions traitées, la nécessité dêtre peu ou prou " expert " concourrent à donner de plus en plus dimportance aux spécialistes, et à écarter de ce fait certains acteurs, en particulier les habitants. Le filtrage des interlocuteurs sopère parfois au détriment des associations et, plus habituellement, au détriment des habitants. Des habitants marginalisés. G. Marcou pointe la contradiction suivante : dun côté, " dans le discours politique, le contrat bénéficie [ ] dune forte connotation démocratique, en même temps quil est associé à limage dune gestion moderne " ; dun autre côté, les expériences menées dans le cadre des contrats de ville pour associer les habitants " ont souvent été décevant[e]s, par la faible proportion de la population qui a été impliquée, surtout dans les publics qui étaient directement visés, et par le faible apport des consultations au contenu du contrat " (Marcou, 1997). P. Warin propose toute une analyse de l" histoire de la contractualisation comme impasse pour la participation ", il y montre que la contractualisation satellise de fait les habitants. Au terme de son travail, il conclut comme suit. Reprenant à son compte lexpression de G. Marcou qui parle dune " démocratie locale court-circuitée par le contrat ", il fait sienne les raisons avancées : décalages culturels entre intervenants et population, inorganisation des habitants en tant quacteurs collectifs ; mais il y ajoute ce quil appelle les limites de la contractualisation. Selon lui, il y a une contradiction entre lambition proclamée dassocier les habitants et limplication très forte des institutions, dont les municipalités, qui seffectue à travers des procédures lourdes. " Autrement dit, linstitutionnalisation des dispositifs liée en particulier au rôle croissant joué par les municipalités contiendrait, en tant que dynamique principale de mise en uvre de la politique de la ville, lélément de blocage dune possibilité de transformation de la citoyenneté dans les quartiers [ ]. Linstitutionnalisation des dispositifs semble empêcher une régulation ou codification des rapports sociaux permettant délargir lapprentissage du politique aux populations des quartiers " (Warin, 1997). Et il évoque le risque daccroître par là " le désenchantement des populations ". Cette analyse rejoint celle de D. Behar pour qui " la politique de la ville aurait moins changé le rapport de laction publique au terrain quinstallé une nouvelle couche de sédimentation entre celle-ci et le terrain " (Behar, 1998).
b) Les effets des contrats et des politiques contractuelles
Concernant laction publique. Sintéressant aux politiques contractuelles dans quatre domaines diversifiés (la politique de la ville, des politiques denvironnement et décologie urbaine, la politique universitaire de lÉducation nationale, des actions et politiques relatives aux Télécommunications), J.-P. Gaudin en tire le bilan concernant laction publique. Les contrats ont fait évoluer les normes daction (Gaudin, 1996) :
décloisonnements sectoriels, car il y a portage conjoint de dossiers entre administrations, des ministères à culture très autoréférencée étant conduits à entrer pour la première fois en négociation avec leur " environnement " extra-sectoriel et avec des collectivités locales ;
coopérations territoriales, ponctuelles et limitées dans le temps ;
hybridation entre activités de gestion et de mission, puisque la procédure contractuelle, plus encore que la démarche par projet, met " en rapport direct des administrations organisées de manière taylorienne et bureaucratique [ ] et des services plus récemment créés, autour du pilotage de projets ou à proximité du staff de cabinet des élus " ;
personnalisation des relations négociées : savèrent essentielles les positions professionnelles qui définissent la capacité à situer plusieurs logiques daction les unes par rapport aux autres, à repérer les passerelles éventuelles, cest-à-dire les structures dintersection et de " traduction ". Lauteur souligne le poids des itinéraires personnels, permettant " à une même personne de combiner des appartenances multiples dans des mondes de légitimité différents ". Il signale enfin, à titre deffet des contrats, quelque chose qui fait écho à ce qui était dit plus haut à propos des " acteurs " : les négociations contractuelles sont " des arènes plus valorisantes pour les nouvelles couches salariées et techniciennes que pour les figures notabiliaires traditionnelles [ ]. Les actions denvironnement, la politique de la ville suscitent lengagement citoyen autant que la gestion technique des dossiers ". Mais on peut voir dans cette personnalisation à la fois la force et la faiblesse des procédures contractuelles, qui sont tributaires des personnes, tant de leur éventail propre de compétences que de leur engagement personnel : une présence rend (presque) tout possible, le retrait pénalise fortement et parfois condamne à mort la démarche contractuelle entreprise.Selon J.-P. Gaudin (1996), la contractualisation a pour effets dintroduire de la plasticité dans les hiérarchies (signalée aussi par Warin, 1996), de favoriser lapprentissage des arrangements formalisés et la construction de dispositions stabilisées à la négociation, le développement dun type nouveau de normativité (à cheval entre le droit et le management performatif de laction publique), la relativisation de la règle générale universelle et impersonnelle. Cest sans doute sur ce dernier point que la légitimité de la contractualisation est le plus contestée ; en effet : " la scène de débat contractuel ne se relie [ ] pas clairement et demblée à la représentation politique élue. Mais les principes qui sattachent à la règle générale paraissent eux aussi mis en défaut " (Gaudin, 1997). Constat faisant écho à la question posée par J. Donzelot : " Est-ce que les pratiques qui se déploient dans un cadre contractuel conduisent à une restauration de la norme, à sa renégociation [ ] ou à sa dissolution ? " (Donzelot, 1992). On peut ajouter que lévolution des normes peut être entendue de deux manières : elles peuvent concerner la méthodologie de laction publique (des modalités daction normées), et leur évolution désigne, par exemple, les nouvelles collaborations, la transgression des frontières institutionnelles établies, etc. ; cela ne pose pas le même type de problème que lévolution, et en loccurrence lestompage, des normes sur lesquelles se fonde laction (une idée du monde social et de la politique quil convient de conduire).
Concernant les acteurs. Les acteurs sont valorisés professionnellement, non seulement par les relations quils sont conduits à tisser avec des acteurs divers et diversement placés, mais aussi par les effets dapprentissage rendus possibles par les contrats ; même si ces apprentissages nont pas été délibérément pensés et anticipés, on constate, ex-post, quil y a bien eu un processus dapprentissage (Gaudin, 1996).
Concernant la démocratie. Y a-t-il, comme on a pu lescompter lors de la mise en place des politiques contractuelles, un progrès dans la " démocratie participative " ? J.-P. Gaudin tempère fortement la réponse : " Cest là une perspective stimulante, peut-être idéaliste mais en tout cas volontariste et qui désigne pour linstant plus une ambition quune pratique actuelle. Car à côté de mobilisations citoyennes et de procédures inventives, que de routines contractuelles et dinstrumentalisations des associations ! " (Gaudin, 1996).
Une indication supplémentaire des " insuffisances dans les processus participatifs, dues à des blocages institutionnels voire à des crispations politiques " est donnée par les objectifs assignés aux contrats de ville en préparation pour la période 2000-2006. Ceux-ci entendent, explicitement, " favoriser une plus forte implication des habitants ", avoir " une place dans les comités de pilotage ", " participer au diagnostic " (Berkani et Chaput, 1999). Concernant le financement de laction publique. Dune part, la démarche contractuelle conduit à impliquer un nombre croissant dacteurs dans le financement des actions décidées en commun, acteurs locaux autant que nationaux ou régionaux. Les contrats ont donc sans doute des effets sur les instances de financement elles-mêmes. Dautre part, les financements sobtiennent dautant mieux, voire à condition, quils sinscrivent dans le cadre dune démarche contractuelle ; ce qui à la fois stimule puissamment la recherche de partenaires et encourage ce qui pourrait sapparenter parfois à des alliances de convenance.
Concernant lefficacité des services publics. " La difficulté dévaluer une action contractuelle résulte de ceci quaucun des deux partenaires ne peut en avoir la maîtrise. Mais cest aussi sa chance ", estime J. Donzelot (1992). Est-ce cette difficulté qui explique que, dans les revues et ouvrages que nous avons consultés sur la politique contractuelle, il soit amplement question du sens des contrats, de leurs effets sur les acteurs ou sur les formes de laction publique, et pas du tout question de lévolution de la qualité du service rendu à lusager, de la garantie donnée au citoyen par les institutions engagées dans une procédure contractuelle ? Bien sûr, il est légitime de sinterroger sur ce que le contrat bouleverse dans laction publique ; mais on attendrait aussi une tentative dappréciation des résultats dune action publique fonctionnant selon ces nouvelles normes. Les " contrats de ville " ont-ils permis mieux que ne lauraient fait les procédures plus classiques de réduire ou de ralentir les processus de ségrégation urbaine et de déqualification sociale et physique de certains quartiers ? Les " contrats locaux de sécurité " permettent-ils des avancées significatives dans la prévention de la délinquance et la réduction de la violence ou des " incivilités " ? Sur ce point, nous ne pouvons rien dire, et cest peut-être, on en conviendra sans peine concernant un domaine qui nous est moins familier, leffet dune documentation insuffisante. Mais peut-être est-ce aussi le signe dune plus grande discrétion de la littérature.
Voilà ce que, semble-t-il, on peut tirer de plus dune décennie dexpériences dans les politiques contractuelles. Il y aura sans doute lieu den tirer aussi les enseignements pour la mise en place et lépanouissement des contrats dans le champ de léducation. Sefforcer de le faire cest, pour faire écho à un propos précédent, prendre le " contrat " comme un problème avant de le voir comme une solution. Cest sur cette toile de fond quil est possible daborder à présent la question des " contrats " dans le champ éducatif.
Les contrats dans le champ de léducation
On la dit, les contrats ne sont pas nouveaux dans le champ éducatif. Mais ceux daujourdhui, à la différence de ceux dil y a dix ou quinze ans, concernent moins la classe et davantage des dispositifs. Il ne faut cependant pas sous-estimer la place prise par les contrats entre enseignants et élèves, et entre enseignants et parents, qui relèvent dune logique déjà ancienne. (Avec toutefois la particularité de concerner généralement un public plus ciblé, plus désigné comme " en difficulté " scolaire ou sociale : naguère, la " pédagogie du contrat " ressortissait dune tentative dimaginer une pédagogie plus participative et implicante de la part de " lapprenant ", quel quil soit ; aujourdhui, il semble que le contrat entre un élève et des enseignants soit plus une manière de gérer une relation difficile de lélève avec lécole et avec le savoir.)
Les contrats dans le champ de léducation sinscrivent dans les mêmes conceptions densemble que les politiques contractuelles conduites dans dautres champs (politique de la ville, sécurité, etc.), et dont les principes ont été présentés plus haut : visée de rénovation du service public, de décloisonnement entre les institutions et de coopération entre des acteurs diversement situés, explicitation des procédures, etc. Les présupposés sociopolitiques évoqués alors sont valables également ici. Par ailleurs, il ny a pas de raison de penser que ce qui a pu être observé dans dautres champs, eux aussi structurés par des institutions dans lesquelles exercent des professionnels (organisés peu ou prou en " corps ", et dotés de " compétences "), soit totalement démenti dans le champ de léducation.
Pour autant, le champ de léducation est, comme les autres, un champ spécifique. Et, puisque la réflexion porte ici sur les contrats dans ce champ-là, il est utile den rappeler quelques spécificités.Spécificités du champ éducatif et des contrats dans ce champ
a) Pluralité des " acteurs " pouvant se prévaloir dune compétence à éduquer
Plus que dans aucun autre champ, cest dans le champ de léducation que lon trouve la plus grande pluralité dacteurs pouvant se prévaloir dune légitimité et dune compétence, sinon sur les apprentissages, du moins sur léducation au sens plus large (socialisation, transmission des valeurs, etc.). Et, en même temps, cest un champ dans lequel, historiquement, sest imposée et domine une institution particulièrement forte et structurante : lÉcole.b) LÉcole se veut matrice de la société
Comme le rappelle B. Charlot (1995), lÉtat en France est resté longtemps un État " éducateur ", et par lÉcole il a modelé la Nation, formé des citoyens, ouvert les élèves à luniversel. Puis, à partir des années soixante, il sest mué en État " développeur ", donnant pour mission à lÉcole daccompagner et de rendre possible le développement économique. Cest dans les années quatre-vingt quil devient un État " animateur " et " régulateur ". Malgré ces transformations, lÉcole, en tant quinstitution, reste marquée par la mission " éducatrice ", se voulant matrice de la société. Les corps professionnels quelle a suscités pour son fonctionnement et pour sa défense font largement leur cette mission qui structure leur identité professionnelle malgré les ébranlements que le nouvel état de lÉcole leur fait subir. Ce qui, de lextérieur de lÉcole, est perçu voire traduit en position " impérialiste " de lÉcole. Celle-ci tient à fixer elle-même ses propres objectifs, ses propres méthodes, et nentend pas en faire des objets de négociation possible avec des " partenaires " qui ne seraient pas " compétents " (au sens juridique autant quau sens technique). Analysant le fonctionnement des comités denvironnement social et les relations entre partenaires principal, médecins scolaires, assistantes sociales scolaires, conseillers déducation, police, justice , R. Ballion remarque que " dans lensemble, le chef détablissement place ses partenaires dans une situation de soumission " (Ballion, 1999), cest-à-dire entend leur faire accepter les finalités scolaires comme principe de fonctionnement.c) LÉcole a-t-elle autant besoin des " partenaires " que ceux-ci ont besoin delle ?
En tant quinstitution, il nest pas sûr que lÉcole, en France, à travers les administrations qui lorganisent, ressente le besoin de contracter avec dautres " partenaires " ; elle semble en tout cas moins demandeuse que dautres " partenaires ", moins courtiseuse que courtisée. Certes, il est largement admis aujourdhui quelle ne peut remplir seule sa mission. Mais, quand elle fait appel à des collaborations, cest davantage en espérant que celles-ci assureront les conditions de la scolarisation quen envisageant une nouvelle division du travail éducatif entre lÉcole et ses " partenaires " Pourtant, de fait, cette nouvelle division sinstalle peu à peu, jusquau sein même de lÉcole (animateurs municipaux en sports, musique, arts plastiques) ou à sa périphérie (accompagnement scolaire). Une coopération étroite avec des " partenaires " extérieurs est, pour certains des professionnels de lÉcole, un moyen darticuler la mission fondamentale de lÉcole et sa réalisation localisée et datée, peut-être aussi de prendre parti sur ladite mission fondamentale en considérant quelle peut moins que jamais se borner aux apprentissages cognitifs mais doit se préoccuper de la " globalité " de lenfant, et quelle ne doit pas rester étrangère à ce qui se passe dans son environnement.d) Le système éducatif est de plus en plus traversé par une " logique de marché "
En éducation comme dans les autres champs mis en forme par des politiques publiques, on peut sinterroger sur la signification du " contrat ", et se demander si celui-ci est le signe et lannonce dun développement ou dun dégagement du politique, dune transformation-rénovation ou dun recul de linstitution. Mais la façon dont cette question se pose est marquée par les conditions dans lesquelles le champ de léducation est aujourdhui traversé par des logiques de marché (qui ont peu à voir avec ce qui se passe dans le domaine du logement ou du social). On peut, sur les contrats en éducation, voir dans leur développement le signe, voire une modalité singulière, de la montée de la logique de marché. On peut y voir aussi une voie pour réactiver le programme de linstitution. Cette dernière hypothèse est dautant plus à considérer quil sagit, le plus souvent, dans les contrats, dintégrer des acteurs publics, légitimés soit par leur appartenance à lappareil dÉtat, soit par lélection : dautres institutions, des services décentralisés de lÉtat, des collectivités locales. Il y a lieu, dès à présent, de pointer les caractéristiques qui semblent pousser dans lun ou lautre sens, mais aussi, dans les années qui viennent, de suivre la manière dont les différents " acteurs " semparent du " contrat " et ce quils en font, plutôt que de conclure prématurément sur leur sens. Il reste quil est utile et même important de rassembler dores et déjà les indices de ce que construisent et mettent en place aujourdhui les politiques contractuelles : un service public rénové ou un aménagement dun " marché éducatif " ?e) LÉcole fournit des " services ", pas des biens matériels
Les contrats, en matière déducation, ne concernent ni des productions matérielles (comme des logements à construire et à rendre financièrement accessibles), ni lattribution de subsides financiers à des populations cibles (RMI). Ils concernent des services, sous forme dactions à mettre en place pour améliorer la scolarité (contrats de réussite en ZEP), laccompagner (contrats locaux daccompagnement scolaire), ou encore offrir un cadre éducatif favorable au développement global de la personne de lenfant ou du jeune (contrat éducatif local). Cest dire que, tant du point de vue du diagnostic initial que, surtout, du point de vue des réalisations et de leur évaluation, il est plus difficile dajuster avec précision des actions et un public cible.f) Lefficacité de lÉcole dépend aussi des élèves
Certains contrats visent des résultats qui, en bout de chaîne, ne dépendent pas seulement des signataires du contrat mais aussi des bénéficiaires du service. Si le terme de " contrat de réussite " désigne la réussite des élèves, cest clair ; cest également le cas du contrat passé entre un élève et ses enseignants. La question est de savoir si le contrat, en éducation, porte sur des moyens ou sur des fins, cest-à-dire des objectifs délimités et spécifiés. Si cest sur des fins, le problème est que leur réalisation ne dépend pas que des signataires. Si cest sur des moyens, le problème est que les bénéficiaires les élèves ou leurs parents peuvent lire autrement le contrat et voir en lui un engagement sur les fins. Dans dautres champs, la population ciblée par les dispositifs contractuels se voit attribuer un logement, ou un revenu minimum, ou autre chose de tangible qui marque, à ses yeux, une amélioration significative de sa situation. En éducation, ce nest pas le cas.Quelques remarques sur les contrats en éducation
a) Un enjeu de reconnaissance pour de nouveaux acteurs
Il y a dans le " contrat " une manière de reconnaître, peut-être ici ou là dimposer la légitimité de lintervention de nouveaux acteurs dans le domaine concerné, notamment les collectivités locales. Selon La Communale, un des " points forts du CEL est la reconnaissance du temps périscolaire comme un temps éducatif à part entière [ ] et, de ce fait, des responsabilités éducatives des collectivités locales " La Communale, 1998. La Gazette fait entendre le même point de vue (La Gazette des communes, 1998). Le " contrat " fournit à la fois loccasion et le cadre pour remettre en débat, au sein de la société, la question de léducation, en élargissant le cercle des protagonistes reconnus légitimes. Dautres acteurs que ceux de lÉcole peuvent à la fois se prévaloir de leur compétence à éduquer (au double sens, pédagogique et juridique), refuser de borner leur intervention éducative aux prérogatives légales qui sont les leurs (en matière de construction et dentretien des locaux scolaires, déquipement, de fournitures de personnel, etc.), et récuser dautant plus vivement un monopole auquel prétendrait lÉcole quà leurs yeux son efficacité est loin dêtre entièrement satisfaisante pour ce qui est de ses missions propres : apprentissages, socialisation, transmission de la culture. Ces partenaires extérieurs estiment dailleurs parfois que lÉducation nationale " traîne les pieds " pour entrer dans la démarche contractuelle.
Et, en même temps que de reconnaître et dimposer lintervention de nouveaux acteurs légitimes, le " contrat " est une manière de la circonscrire : parmi les " points faibles " du CEL, La Communale relève " la pauvreté du concept de " projet éducatif local " réduit à un programme dactivités péri- et extra-scolaires ". Et Hubert Chardonnet, président du réseau français des villes éducatrices, déclare : " Nous ne [voulons] plus être considérés comme des tiroirs-caisses, mais comme de véritables partenaires. Cela signifie participer à la définition des projets, déterminer les objectifs, la méthode et les moyens, clarifier les compétences et les responsabilités de chacun, dans le respect des programmes définis à léchelon national. Les collectivités ne demandent pas à intervenir dans le domaine pédagogique. Néanmoins, elles ne veulent pas se cantonner à lextra-scolaire " (La Gazette, 1998. Souligné par nous).
Mais la légitimité de limplication des collectivités locales, ainsi que le domaine dimplication, est en fait un enjeu de débat ou de rapport de forces. Le texte sur le contrat de réussite mentionne la collaboration avec les collectivités locales, sans préciser si elles sont ou non partie prenante au contrat. Une intervention sur le site du ministère de léducation nationale, émanant du directeur de cabinet du recteur de Dijon, est plus explicite : " Ce qui relève des équipements et des constructions entrant dans le champ de compétences des collectivités territoriales ou dautres services de lÉtat est mentionné dans le projet annexé au contrat de réussite. " Mais cela suppose que ces collectivités y soient associées. Certaines le revendiquent, en vain, comme ce responsable des services scolaires dune ville moyenne de lIsère qui déplore avoir " sollicité sans succès lÉducation nationale à trois reprises pour une réunion sur le contrat de réussite ". Un des enjeux est de savoir si les collectivités locales et territoriales, en matière de réussite scolaire, ont à aller plus loin que l" accompagnement de la scolarisation " (Bruchon et Collonges, 1998), cest-à-dire la fourniture aux élèves scolarisés, dans un espace communal précis, des conditions de travail propices (locaux, équipements, sécurité publique autour des établissements, éventuellement accompagnement scolaire, etc.).
En même temps, le contrat, dans le champ éducatif comme dans les autres champs, installe la possibilité, voire instaure lobligation, dun contrôle mutuel, dune " interpellation réciproque " (J. Donzelot, 1994). Mais lexpérience semble déjà montrer quil suscite aussi des stratégies dévitement du face-à-face et de la confrontation, au nom de la délimitation des territoires et des compétences.b) Qui sengage, et qui engage qui ?
Les contrats ne portent pas sur les mêmes objets, et nengagent pas à la même chose. Il peut être question de moyens mis à la disposition du public visé (accueil, activités culturelles dun CEL). Ou de financements mis à la disposition dacteurs locaux pour de laccompagnement scolaire (CLAS). Il peut encore sagir de résultats en termes scolaires (qui sont aussi dépendants, on la dit, des bénéficiaires). Mais la question soulevée ici nest pas tant de savoir à quoi on sengage que celle-ci : qui sengage, et qui engage qui ?
Quand, dans un CLAS, une CAF sengage à financer de laccompagnement scolaire, en partage avec le FAS, pour tel montant, elle engage elle-même, dans le cadre dune politique nationalement définie par la CNAF. Quand une association contracte dans ce cadre, elle sengage à recruter et à encadrer du personnel qui assurera cet accompagnement.
Mais quand une ZEP signe un " contrat de réussite ", qui engage-t-elle ? Les responsables de la ZEP, ou les enseignants qui travaillent dans ses écoles et ses collèges ? Qui, dans la négociation et la mise au point du contrat, représente les équipes denseignants travaillant sur le terrain ? Ce sont souvent, semble-t-il, des responsables hiérarchiques (IEN, chefs détablissement) ou des coordonnateurs qui, pour être enseignants eux-mêmes et avoir en général loreille de leurs collègues, nen sont pas moins, temporairement, à lécart partiel ou total du travail en classe, et qui ne sont, par ailleurs, désignés que par la hiérarchie. Quelle est la légitimité de ces responsables pour engager les enseignants, et, par ailleurs, quelle est lefficience dun engagement pris à la place de ceux qui seront en première ligne pour le réaliser ? Le responsable de la ZEP peut-il, comme lénonce un texte du site ministériel, sengager " au nom des acteurs locaux " ? (Vicet, 1999). Quelle est la légitimité du responsable, ou même dune équipe travaillant avec lui, pour engager lensemble de la ZEP ? Pourtant, évoque un autre texte du même site (Auverlot, 1999) " dans linspection individuelle des enseignants en collège, les inspecteurs feront porter systématiquement une de leurs questions sur le contrat de réussite et son application ". La question de savoir " qui signe ", posée par C. Lentz et M. Bablet dans le même site, est bien une question essentielle (Lentz et Bablet, 1999).
LÉcole nest pas une entreprise ; quand une entreprise signe un marché, elle sappuie sur lorganisation ou la réorganisation de la division du travail et du pouvoir en son sein pour réaliser sa commande, et lacceptation par le client du produit final sert dévaluation. LÉcole ne se " pilote " pas comme une entreprise, et lévaluation des résultats doit tenir compte du fait quils ne dépendent pas que des enseignants On pourrait voir, dailleurs, dans les contrats, une façon oblique daccroître la pression hiérarchique sur les enseignants, pressés par les responsables dhonorer le contrat, en invoquant au besoin les attentes parentales à ne pas décevoir au risque de voir sépanouir encore plus les stratégies dévitement. Dans cette perspective, la batterie dindicateurs de pilotage des établissements scolaires (INPEC, IPES) peut être utilisée comme un instrument de cette pression hiérarchique.
Les " contrats " pourraient mettre en lumière, de façon particulièrement forte, la tension entre " la main droite de lÉtat " (encadrement hiérarchique, rectorat, inspection académique, IEN, chefs détablissement,... ou chercheurs sollicités pour " accompagner ") qui pense le projet, signe le contrat et sengage, et la " main gauche de lÉtat " (les enseignants, les conseillers déducation, les travailleurs sociaux, etc., et les " gens du terrain " en général) qui est, jour après jour, au contact avec le public en difficulté, et à laquelle on demande duvrer dans le sens du contrat (Bourdieu, 1994).c) " Contrat " et " projet "
Quest-ce que le " contrat " apporte par rapport au " projet " ? Peut-être, au moins sur le papier, une formalisation plus précise, un engagement plus fort et bipartite. Un CR va plus loin et en principe plus précisément quun projet de ZEP. Le contrat introduit, par rapport au projet : des moyens dans la durée, un accompagnement (soutien aux équipes, formation, temps pour faire le point régulièrement), un terme pour évaluer ce qui a été réalisé en regard des engagements pris de part et dautre. Cependant, rien ne garantit que le CR ne soit pas retraduit sous la forme, aujourdhui maîtrisée (parce que souvent molle ?) du projet de ZEP Le CEL est en principe la formatisation dun projet éducatif local. Mais comment sassurer que le CEL évitera dêtre une forme vide, au sens où les différents " partenaires " se mettraient davantage daccord sur le fait de se coordonner que sur le contenu même de laction à mener ?
Dans le champ de léducation, un " dispositif ", une " action " ne sont souvent quun moyen de rendre possible une autre façon de conduire les apprentissages, dorganiser la transmission et lappropriation de règles de vie en commun. Un dispositif ne change rien en lui-même ; il permet éventuellement, cest-à-dire sil est bien pensé, une transformation des pratiques. Cela a été constaté avec les projets, et prend encore plus de force avec les contrats, dans la mesure où un résultat précis est attendu.
Les contrats, autant que les projets, mais avec un degré de formalisation et dengagement supérieur, conduisent à mettre sur pied des actions en " partenariat ". Sy pose donc, de façon au moins aussi forte quavec les " projets ", la question de larticulation entre l" ordinaire " de la classe ou de lécole et l" extraordinaire " de certaines actions (Bouveau et Rochex, 1997).d) Les " contrats ", un dispositif visant dabord les zones " difficiles "
Dans le champ de léducation, les contrats concernent essentiellement les zones " difficiles ". Les CR en ZEP, par définition. Mais aussi les CLAS. Il en est de même des contrats avec les élèves, aujourdhui beaucoup plus employés dans les établissements recevant un public populaire. Et même le projet éducatif local, sur lequel porte le CEL, est présenté ainsi : projets et contrats éducatifs locaux doivent être proposés sur lensemble du territoire, mais devront être élaborés en priorité dans des zones sensibles et en difficulté urbaines et rurales.
Pourquoi cette sélectivité relative ? Sûrement parce que ces zones sont perçues et analysées comme appelant des mobilisations particulières et imposant des collaborations plus étroites, une transgression des frontières habituelles de laction publique. Mais nest-ce pas au risque dun éclatement et dune perte de lisibilité de laction éducative de lécole ?e) La place des parents
Quelle est leur place dans les contrats (CEL, CR, CLAS) ? Les contrats risquent fort de se négocier en dehors deux, et de les mettre sur la touche, comme les contrats dans dautres domaines ont satellisé les habitants Mais il y a des chances pour que, en cas dassociation des parents à lélaboration des contrats, on voie émerger des demandes qui ne soient pas seulement de lordre des moyens mais de lordre des fins.
Les contrats individuels : seraient-ils dautant plus probables que les autres contrats nassocient pas les parents ?f) " Contrat " et travail quotidien
Dans le champ de léducation, les contrats ne sont pas exactement, comme cest le cas dans dautres champs, une nouvelle façon de conduire laction publique. Ils viennent plutôt compléter, éventuellement fournir un cadre différent, ou plus large, à un travail qui, pour lessentiel, reste le même :
contrat ou pas (CEL, CR, etc.), ce qui est demandé à un enseignant cest dabord denseigner (cest ce qui caractérise son contrat professionnel), et le fait quil y ait contrat ne change pas un iota à ses obligations de service. Lengagement dans le contrat vient donc en plus de ces obligations réglementairement et historiquement constituées ;
il en est de même pour lencadrement. Un IEN responsable de ZEP ou de REP, un chef détablissement engagé dans un CEL gardent toutes leurs tâches et responsabilités antérieures, auxquelles viennent sajouter celles qui concernent le contrat. Une circonscription primaire reste aussi étendue, les responsabilités du chef détablissement au sein du collège ne diminuent pas (sauf sil peut déléguer un certain nombre de tâches à son adjoint).
Ce qui signifie que le contrat de type CR, CEL, si on veut le prendre au sérieux, est dévoreur de temps (en plus que dénergie pour travailler avec dautres partenaires), et suppose probablement un engagement militant qui va au-delà de laccomplissement honnête, cest-à-dire avec " conscience professionnelle ", de ses tâches.
(Il nen est pas nécessairement de même du contrat passé avec un élève. Celui-ci ne fait que rendre visible le fait, très ancien, que les élèves en difficulté requièrent du maître plus de temps et dénergie, sans que le contrat vienne pour autant alourdir sa tâche.)g) Les " contrats " et la norme
De quelle norme sagit-il ? De la norme qui, de longue date, est affirmée comme étant ou devant être au fondement de ce que lÉducation nationale réalise : légalité de traitement des élèves, linscription des élèves dans un espace impersonnel, luniformité des programmes détude et des exigences pour les élèves dune même filière, larrachement aux particularismes enfermants et laccès à luniversel ? Cest cette norme si fortement affirmée pendant des décennies quelle paraît consubtancielle à lÉcole et à la République qui est intégrée par les professionnels, en même temps quelle sert de référence explicite ou implicite aux " usagers " en cas de conflit avec lÉcole. Certes, dans la pratique, que ce soit en matière de programme, dactivités intellectuelles proposées aux élèves, de répartition dans les classes, de conduite du processus dorientation, voire de jugement sur les élèves, cest peu de dire quune certaine distance est prise avec cette norme, en particulier à lencontre des élèves " issus de limmigration " comme le montrent plusieurs des travaux de J.-P. Payet (Payet, 1995 et 1999). Il reste cependant que cest bien cette norme qui fait socle dans lidentité professionnelle des enseignants et des administrateurs de lÉducation nationale.
Quen est-il de la norme dans les " contrats " ? Il serait faux de dire quelle disparaît. Même si elle trouve localement des formes particulières de réalisation, il reste que les pratiques sont, en principe, adossées à la norme, dont le ministère et le rectorat sont les garants. " La démarche contractuelle est certainement antinomique de la pratique de linjonction hiérarchique ou du rappel de la norme " (Émin, 1999). Sil y a refus du rappel injonctif de la norme, il nest pas sûr quil y ait, pour autant, abandon pur et simple de celle-ci. Doù, dailleurs, le rappel dans le même texte de la responsabilité académique pour la formation, lassistance, lévaluation.
Mais un enjeu des " contrats " est bien là : sans présence obsédante de la norme dans lélaboration des projets et la négociation des contrats, on risque un peu plus léclatement. Une des questions posées par les " contrats " est bien celle du maintien de la norme (et de quelle norme ?) au sein de procédures localisées, tributaires des acteurs inscrits dans un contexte précis, et exerçant leur fonction selon des modalités nouvelles : porosité des frontières, collaboration, etc. La logique de la " proximité ", qui est un des fondements des contrats entre acteurs locaux à propos dune situation locale, est-elle, pour reprendre une question de B. Charlot, une logique d" enracinement " ou une logique d" enfermement ", le point de départ ou la négation dune ouverture à luniversel qui est au cur de toute entreprise éducative libératrice ?h) Une norme différente selon les partenaires
Plusieurs considérations conduisent les collectivités locales à simpliquer fortement dans léducation, et à affirmer leur légitimité en ce domaine. Non seulement, on la dit, la charge des locaux et de certains personnels leur revient et elles sont de plus en plus sollicitées pour financer aussi des activités pédagogiques, pour lesquelles elles refusent dêtre de simples bailleurs de fonds sans droit à la parole sur les contenus. Mais encore : elles saffrontent, quotidiennement, aux problèmes posés à certains jeunes par léchec scolaire (chômage, phase apparemment interminable de " galère ", etc.) ou posés par certains jeunes à la commune (délinquance, " incivilités ", refus de se sentir et de se comporter en " citoyens ", etc.). Or, le rappelle B. Charlot, " la seule institution qui permet dagir sur lensemble de la jeunesse, cest lécole " (Charlot, 1999). La différence de perspective, entre " partenaires " appartenant au monde de lécole et appartenant aux collectivités locales ou territoriales, est bien soulignée par le même auteur, dans une formule heureuse : " pour la politique ZEP, lécole est lobjectif et le quartier un moyen ; pour la politique de la ville, le quartier est lobjectif et lécole un moyen " (Charlot, 1999). La norme, pour les collectivités territoriales, cest la prise en compte dune réalité locale multiple, un souci de " coller " aux problèmes concrets posés dans les quartiers ; elle se traduit concrètement, et dans les limites du possible, par la singularisation des actions en direction de tel ou tel groupe dont la spécificité est soulignée, et par le ciblage des publics. Le mot dordre récent qui entend, dans lécole, " mettre au centre du système " lenfant ou lélève (selon les textes, et les moments) est volontiers repris à leur compte, comme en écho, par les collectivités locales, alors même quil pose à lécole elle-même un ensemble de questions tant pratiques que philosophiques (Rayou, 1999).
La Caisse nationale dallocations familiales est partie prenante des contrats locaux daccompagnement scolaire dans la droite ligne de sa mission daide aux familles et dappui à léducation de leurs enfants. Le registre est celui de laction sociale donc dune action ciblée , et cest dailleurs le nom de la direction qui suit ce dossier. Le FAS, lui, est impliqué dans la mesure où sa vocation est de venir en aide, de diverses manières, aux populations immigrées ou " issues de limmigration ", et entre autres à leurs enfants ; sil nexclut pas que dautres publics, nappartenant pas à ces catégories, puissent être également visés et reçus dans les dispositifs quil finance, il nen reste pas moins que ce sont en priorité les enfants de limmigration qui sont en tant que tels lobjet de ses préoccupations. Au premier rang de celles-ci, leur réussite scolaire et leur intégration, à travers lécole autant que faire se peut, et parfois en dépit de lécole et du sort que, de fait, elle réserve à une partie dentre eux : échec, orientation défavorable, regroupement dans des classes voire des établissements " ghettoïsés "
Au final, cest sur une même toile de fond, lintention égalitaire, que se dessinent les objectifs et les actions des différents " partenaires " ; il ny a pas de raison de refuser, sans examen, de les créditer de cette intention égalitaire. Mais sur ce fond cest une norme différente qui prévaut pour chacun : pour les uns (collectivités territoriales, CNAF, FAS ), elle est du côté de la prise en compte de la diversité ; pour dautres (et en particulier lÉcole), cest le pari sur la ressemblance qui transcende les différences, et sur luniversel.i) Les " contrats ", un enjeu différent pour les différents niveaux de la hiérarchie
Pour autant que lon puisse aujourdhui en juger, les contrats ne semblent pas perçus et appréciés de la même manière par les différents échelons de lÉducation nationale. On peut attribuer ces différences de perception et dappréciation à des différences dans le rapport à la norme. Mais le rapport à la norme nest pas identique, et induit un attitude distincte face aux " contrats ". Au niveau de lappareil central, la tendance semble plutôt dinsister sur lurgence à mettre en place les contrats (CEL, CR,...), en pariant sur les vertus qui leur sont attribuées, et en particulier sur leur capacité à stimuler et à promouvoir le changement dans linstitution. Dune part, on la dit, ils sont censés favoriser la participation active directe des " acteurs " et des " usagers ". Dautre part, ils permettraient de sortir de létat dincertitude quant à la norme à faire prévaloir, et éventuellement de brandir comme emblème de démocratie le fait de ne pas chercher à en imposer une : les contrats conduiraient en effet à de nouveaux compromis, localisés et donc crédités dune légitimité, dune pertinence et dun haut degré dacceptation sociale. La norme nest pas forcément caduque aux yeux de tous, mais elle est reconnue comme largement bafouée, et les " contrats " sont vus comme un détour indispensable pour revenir à ce que la norme contient dessentiel.
Au niveau intermédiaire, la perception semble plus contrastée.
Dun côté, les contrats, dans léducation comme dans les autres champs, sont susceptibles de valoriser lencadrement intermédiaire, dont ils élargissent lespace de coopération, les angles de vue, les perspectives daction, et auquel ils peuvent dans certains cas ouvrir des opportunités dévolution professionnelle. De plus, lencadrement intermédiaire, bien placé pour constater que la norme nest plus appliquée voire plus difficilement applicable, se trouve provoqué à inventer, aux côtés dautres " acteurs ", peut-être une nouvelle norme, ou au moins des principes locaux daction qui fassent accord sans renier pour autant la norme antérieure. Par ailleurs, la rhétorique contractuelle, par son appel à la mobilisation, au volontariat, à la mise en débat, à la confrontation, à légalité des personnes, est mobilisable par lencadrement pour " faire bouger " les subordonnés, en lespèce les enseignants et le personnel déducation. Tout se passant comme si la légitimité institutionnelle dont est doté lencadrement ne suffisait plus à faire entendre le message de linstitution lui-même plus flou et comme sil fallait en conséquence redonner légitimité à sa parole en lexprimant selon le nouveau vocabulaire de laction publique, qui connote clairement les idées de participation, dégalité des acteurs, etc.
Dun autre côté, ne serait-ce que pour accomplir sa tâche, lencadrement intermédiaire est demandeur dune norme et considère quil est important quil en existe une ; en même temps, du fait du processus de socialisation professionnelle quils ont vécu, les membres de lencadrement intermédiaire sont porteurs de la norme, implicite, mal définie, mais cependant présente. Or, la démarche contractuelle pourrait conduire au moins à confronter avec dautres " acteurs " les normes, et potentiellement à en réélaborer en commun de nouvelles. Au risque débranler un peu plus la norme à laquelle cet encadrement sadosse. On peut lire ainsi les réticences parfois enregistrées à lentrée dans les procédures contractuelles. Au niveau des " gens de terrain ", les enseignants en particulier, que représente le " contrat " ? Pour eux aussi, adossés à la norme en dépit ou en raison même de sa fragilité et malgré leur concernement quotidien voire leur compromission avec son effacement, le " contrat ", à proportion quil engage des " acteurs " extérieurs à lécole, contribue à lébranlement de cette norme.
Mais, plus encore, le contrat pourrait bien être perçu essentiellement comme une façon de faire intérioriser la contrainte. Dans le " contrat " passé avec un élève, cest celui-ci qui est appelé à faire sienne la contrainte qui lui est rappelée par lécole ou par lenseignant. Dans les dispositifs interinstitutionnels, le " contrat " serait vu comme un moyen de faire approprier par les enseignants les nouvelles contraintes institutionnelles que sont lobligation de résultats, louverture aux parents, etc. Il se pourrait bien alors que le refus de participation aux dispositifs contractuels soit à lire comme une forme de résistance à ces nouvelles contraintes. Sauf pour ceux dentre eux qui les ont déjà faites leurs, parce que leur conception du métier les a conduits à passer " de lobligation de moyens à lobligation de résultats " (Demailly, 1999) ; ceux-là sont mobilisables dans les démarches contractuelles. Comme sont mobilisables ceux qui considèrent que seules des façons de faire nouvelles et la démarche contractuelle en fait partie permettront de mener à bien le programme de lÉcole républicaine.Observations sur les différents types de contrat : contrat avec un élève, CEL, CR, CLAS
Jusque-là considérés dans leur dimension commune, celle de relever tous de la démarche contractuelle, les différents contrats dans le champ de léducation vont à présent être observés et analysés pour eux-mêmes, dans leur particularité. Le propos ne va pas viser à pointer leurs difficultés de fonctionnement, ni à dire ce quils devraient être. Il visera à repérer quelques-unes des questions de fond quils paraissent soulever.
Certaines questions sont soulevées par plusieurs contrats : par exemple celle de la participation des habitants ou des parents, ou celle du diagnostic, celle du " tiers " garant du contrat, ou encore celle de savoir qui engage qui dans le contrat. Par souci de concision, on ne les évoquera cependant quà propos dun seul dentre eux, celui où elle paraît se poser particulièrement.a) Le contrat avec un élève ou avec ses parents
Lobligation scolaire simpose aux élèves jusquà 16 ans, et donc à leurs parents, contraints dinstruire et donc, de fait, de scolariser leurs enfants jusquà cet âge. Mais dans le même mouvement elle simpose à lÉcole, qui a le devoir daccueillir les élèves, quelle que soit leur disposition à travailler ou à se plier à ses règles. Cest souvent en faisant signer un " contrat " à lélève ou à ses parents que linstitution tente de surmonter cette difficulté. Le " contrat " devient un moyen de gestion de lobligation scolaire (Glasman, 1993) : accueil contre engagement à un minimum de conformité à ce quattend lécole et à ce quexige le travail scolaire. Il convient de le souligner dabord : la démarche nest pas sans pertinence. Dune part, en effet, on ne fait pas travailler de force un élève, on ne le fait pas apprendre contre son gré ; rien ne se passe si lélève ne se " mobilise " pas un minimum. Lui faire signer un contrat est le moyen choisi (ou bien le seul disponible) pour conduire lélève à cette mobilisation, ou len convaincre. Dautre part, le contrat permet dajuster, du point de vue pédagogique, le travail à faire avec lélève ou à réaliser par lui, non en référence à une norme (ce que lélève doit savoir parce quil est un élève) mais autant par rapport à lélève lui-même (ce que lélève, au point où il en est, peut apprendre afin de progresser pas à pas vers la norme).
Pourtant, au moins trois questions importantes sont posées par cette pratique :
le contrat est parfois (souvent ?) extorqué aux élèves, ou à leurs parents pris ainsi à témoin de la bonne volonté de linstitution scolaire ; la fécondité dune mobilisation volontaire, mentionnée ci-dessus, ne se rencontre pas ici. Et linstitution peut estimer avoir fait le maximum ;
lobligation scolaire est une obligation à accueillir, sans conditions. Un contrat qui lierait laccueil à la signature dun contrat est, F. Moneger le rappelle, illégal, puisquil rajoute une condition à un droit établi (Moneger, 1995). Est-ce que ce type de contrat ne revient pas alors à remettre en cause lobligation scolaire ? Le fait que le contrat soit, dans la vie ordinaire dun collège par exemple, le seul moyen disponible pour faire tenir ensemble un établissement et un élève nempêche pas, bien au contraire, que la question se pose. À supposer quun élève (ou que sa famille) refuse de signer un contrat quelconque, avec quelque établissement que ce soit : ce refus lui ôterait-il le droit et le devoir dêtre scolarisé ? ;
quelle est la lisibilité du contrat, quel est son sens pour les contractants ? Du côté de lÉcole, le contrat est lu comme une obligation à accueillir, à garder, à soutenir, cest une obligation de moyens. Du côté de lélève ou de ses parents, le contrat est interprétable comme promesse de réussite dans la mesure où lélève et ses parents se mettent effectivement en mesure et en peine de tenir les engagements pris. (Il nen est pas de même pour un contrat avec une association daccompagnement scolaire ; nul nest tenu de fréquenter un tel dispositif, qui nest pas davantage tenu daccueillir. Mais la question peut se reposer si, peu familiers des institutions, les parents identifient laccompagnement scolaire à lécole, du fait de leur coopération très étroite : transmission de listes, informations, contacts renouvelés, participation aux conseils de classe, etc.)b) Le contrat éducatif local
Le contrat éducatif local (CEL) sinscrit dans la préoccupation de laménagement du temps de lenfant, formalisée depuis plusieurs années dans les dispositifs désignés sous le nom de " contrat daménagement du temps de lenfant " (CATE), aménagement des rythmes de vie de lenfant et du jeune (ARVEJ). LÉtat, par la circulaire du 9 juillet 1998, invite " tous les partenaires qui, à divers titres, sont responsables de léducation et des jeunes [ ] à participer à la définition dun projet éducatif, [ ] à coordonner leurs moyens et mettre en commun leurs compétences pour élaborer des contrats éducatifs locaux ". Ce CEL concerne " lorganisation des activités périscolaires " et " inclut aussi, autant que possible, les activités extra-scolaires organisées par les collectivités territoriales, des associations ou par dautres intervenants, notamment les structures artistiques et culturelles relevant du ministère de la Culture et de la Communication, les services des ministères de la Jeunesse et des Sports et de la Ville ". La circulaire ajoute que " les personnels de lÉducation nationale pourront sy associer, par exemple dans le cadre des opérations école ouverte ". Le CEL vise une " articulation entre le projet éducatif local et les projets des écoles et des collèges de son secteur dapplication ". Prévu pour une durée de trois ans, le CEL associe toutes les parties prenantes. Il est signé entre lÉtat, la (ou les) collectivité(s) locale(s) et, sil y a lieu, les établissements publics locaux denseignement et les associations concernées. Le financement de lÉtat est prévu. LÉducation nationale peut offrir le concours de personnels volontaires ou daides-éducateurs. Le ministère de la Jeunesse et des Sports est mis à contribution : les compétences de son personnel, les crédits incitatifs accordés pour les contrats ARVEJ. Le ministère de la Culture est invité à mobiliser lensemble de ses structures et à financer certains projets. Les collectivités locales participent aussi par leur personnel, leurs équipements, leurs moyens financiers. Dautres contributeurs peuvent être sollicités (CAF, FAS, etc.).Le CEL advient dans une histoire des rapports entre École et villes qui a été récemment marquée par la création de dispositifs accordant une place importante à ces dernières : contrats daménagement du temps de lenfant (CATE), aménagement du rythme de vie de lenfant et du jeune (ARVEJ). Mais le CEL entend aller plus loin : interministérialité (le ministère de la Ville est signataire), territoires concernés (larges et cohérents), publics visés (priorité aux jeunes fragilisés mais en veillant au brassage des publics), âges concernés (les collégiens sont eux aussi visés), temps (temps scolaire, temps périscolaire, temps extra-scolaire) (ministère de lÉducation nationale, 1999). On a évoqué plus haut le débat que suscitait, du côté des villes, la réduction du champ du CEL à lextra-scolaire et au périscolaire.
Le CEL a vocation, dans les textes, à être le contrat qui englobe tous les autres : les contrats locaux daccompagnement scolaire, les contrats de réussite, volet éducatif du contrat de ville, doivent être articulés avec le CEL et sy inscrire. Cela ne va pas sans superpositions et répétitions, les mêmes acteurs se retrouvant dans des cadres contractuels différents, non sans effets de lassitude des acteurs signalés par D. Verba à Argenteuil (Verba, 1999). Mais ce qui est plus important, cest que lon sintéresse ici, plus systématiquement que dans les autres contrats, à " la globalité de lenfant ". Cette thématique est toujours présente, à la fois en raison du fait que, on peut en convenir, lenfant nest pas seulement un élève et sa vie nest pas uniquement scolaire, et en raison du fait quelle ouvre un espace dintervention légitime à dautres acteurs affirmant leur vocation et leur compétence à " éduquer ".
La multiplicité des sens possibles des mots " éduquer ", " éducation ", " éducatif ", en fait des mots fédérateurs pour les acteurs pris dans le CEL, avec deux aspects : dun côté, il nest pas sûr du tout que des acteurs dun même CEL y logent les mêmes significations et les mêmes intentions, ce qui peut parfois conduire à un manque de lisibilité ; dun autre côté, le CEL permet, à un moment, de " suspendre le débat ", comme dirait J.-L. Derouet, cette suspension étant nécessaire pour que les uns puissent travailler avec les autres, le CEL étant alors, à sa façon, un " montage composite " (Derouet, 1993).
Qui, dans le CEL, est le tiers ? Au cas où lun des partenaires manque à son engagement, qui va le contraindre à sy tenir ? Lengagement moral suffit-il, quand pour les uns les conséquences peuvent être plus lourdes que pour les autres ? Comme le signale D. Verba, si lÉtat, partenaire du CEL, se révèle être un partenaire non fiable, quel sera le recours pour des municipalités qui, elles, " sont confrontées à la sanction électorale " (Verba, 1999) ?
Comment sont intégrés dans le CEL dune part les enseignants et dautre part les parents ? Quel est pour eux le sens du contrat ainsi passé, comment sy inscrivent-ils, ou peuvent-ils sy inscrire, pour autant quils y soient invités ?
c) Le contrat de réussite
Le contrat de réussite concerne les zones déducation prioritaires et les réseaux déducation prioritaires. Depuis le processus de " relance des ZEP ", qui donna loccasion de son lancement (1998), il désigne la forme sous laquelle un " projet " est dune part officialisé et fait dautre part lobjet dun engagement à agir ; cet engagement est pris tant par les responsables de la ZEP ou du REP que par les autorités académiques. Celles-ci sengagent à fournir les moyens humains ou matériels jugés nécessaires pour mener à bien un projet, que les " acteurs de terrain " signataires sengagent, pour leur part, à mettre en uvre. Le contrat de réussite suppose que laccent est mis sur le pilotage, le suivi, laccompagnement des équipes travaillant sur le terrain, ainsi que sur la formation en cas de besoin et lévaluation. Par construction, le CR implique au premier chef le monde de lÉducation nationale : recteur, inspection académique, chefs détablissement, enseignants, personnel déducation. Mais il peut aussi mobiliser dautres acteurs : travailleurs sociaux, personnel municipal, personnel de santé, police, etc.Compte tenu de ce que nous apprend lhistoire des politiques contractuelles, on peut se demander quelle est la réussite visée par le contrat de réussite en ZEP. Celle des élèves, celle du partenariat entre professionnels, celle des enseignants, celle du maintien de limage de lécole ? Mais le texte de la circulaire du 28 janvier 1999 relatif aux REP le précise : cest de la réussite des élèves quil sagit, et de leur réussite scolaire. Il reste bien à déterminer, ici et là, comment se définissent les priorités : vers les élèves en échec, quil sagirait de tirer du péril ; ou vers les autres élèves, ne serait-ce que pour les dissuader de quitter létablissement pour un autre plus favorable ?
Lessentiel paraît ici de sinterroger sur ce à quoi les contractants sengagent : sengagent-ils sur des moyens à mettre en uvre (de part et dautre, cest-à-dire tant du côté des autorités académiques que du côté des " acteurs de terrain ") ; ou bien sur des fins (cest-à-dire un taux défini de réussite à des épreuves scolaires, les évaluations nationales CE2-6e par exemple) ?
2) Du point de vue de qui regarde-t-on le CR ? Du point de vue des enseignants, de la hiérarchie administrative, des parents, des élèves ? Ou bien, autre façon de poser la question, le CR est-il une affaire de professionnels entre eux, ou recouvre-t-il un engagement plus large, publicisé en direction des parents et des élèves ? La réponse à cette question est liée à la réponse à la question précédente. Si le CR fait lobjet dune information aux parents, voire plus encore les implique non à titre de contractants mais de partenaires attendus pour certains aspects de sa mise en uvre , on peut sattendre à ce que pour eux le CR soit perçu comme un engagement sur les fins (les moyens ne sont pas leur problème). Certains CR semblent pointer des objectifs extrêmement précis et concerner des fins. Dautres contrats définissent essentiellement des moyens financiers, humains, organisationnels à dégager pour permettre la réussite, sans que celle-ci soit définie plus avant.
À qui le contrat de réussite simpose-t-il ? À ceux qui le signent, ou également à leurs collègues ? Le responsable a-t-il compétence pour signer au nom de la ZEP ou du REP ? Même si le CR est formalisé comme un contrat sur les fins (atteindre, par exemple, telle amélioration du taux de réussite à certains items jugés essentiels des évaluations nationales), la configuration dans laquelle il intervient, en mettant en présence des responsables de la ZEP et des autorités académiques, fait que seul un engagement sur les moyens est concevable : seuls les enseignants directement " au front " peuvent éventuellement sengager sur les fins.
À lire les quelques textes consacrés au CR et le contenu des premiers CR signés, tout semble se passer comme si on comptait, du côté du ministère ou des rectorats, sur un " effet contrat " : le contrat permettrait une mobilisation ou une re-mobilisation des équipes éducatives (enseignants, CPE, etc.), qui, indépendamment de son contenu, suffirait pour garantir de meilleurs résultats des élèves, un peu à la manière de ce qui a pu être maintes fois observé à propos de linnovation. Mais alors, si, loin de susciter une mobilisation, cest plutôt une résistance à lidée de contrat qui se fait jour chez les acteurs au contact des élèves, que se passe-t-il ? Le CR peut-il rester laffaire des seuls signataires ?
d) Le contrat local daccompagnement scolaire
Le contrat local daccompagnement scolaire (CLAS) a été créé en 1996. Il vise la mise en cohérence, sur un territoire, des différentes initiatives en matière daccompagnement scolaire, et la vigilance sur le respect des objectifs énoncés dans la charte de laccompagnement scolaire édictée en 1992. Il fonde aussi un partage des charges du financement des dispositifs daccompagnement scolaire. Différentes institutions, ou les services décentralisés de lÉtat, sont donc partie prenante dans un comité de pilotage (local ou départemental) des CLAS, sous la responsabilité du préfet : Éducation nationale, DDASS, Direction départementale de la Jeunesse et des Sports, CNAF, FAS, mission Ville, conseil général, Pratiquement, le rôle de ce comité est de sélectionner les projets soumis par les associations organisatrices de dispositifs, et de décider ou non de financer les projets présentés, en assurant, en principe, un engagement pour trois ans dans le but de permettre aux associations de voir à plus long terme. Les financeurs principaux sont la CNAF et le FAS, talonnés par les collectivités territoriales (CNAF, 1999) ; les clés de répartition nous intéressent moins ici que le fait que cette position de financeurs donne à ces institutions un poids tout à fait particulier au sein de cette instance. Après examen et validation des projets sur la base de différents critères (qualité du projet éducatif, refus de tout prosélytisme, qualification des intervenants, nombre et catégorie denfants accueillis, etc.), les organismes ayant obtenu lagrément du comité signent avec lui un CLAS, qui ouvre droit à lobtention dun financement.
Si les premières observations signalent, sagissant des comités locaux pour les CLAS, un fonctionnement formel lourd, très administratif (FRENE, 1999), on peut attribuer cela à la jeunesse du dispositif. En revanche, certaines questions semblent plus fondamentales. Le diagnostic sur lequel repose le soutien à une action paraît important. Cest un diagnostic localisé, qui se veut donc proche des situations " réelles " et de leur diversité. Mais le diagnostic est, aussi, fortement tributaire des acteurs en présence, de leurs catégories de perception des situations et danalyse des problèmes. Largument avancé pour se rallier à ce diagnostic est que, de toutes façons, ce sont les auteurs du diagnostic local qui auront à mener laction proposée. Mais si le diagnostic nest pas pertinent, sil repose sur une vision erronée ou au moins contestable des élèves, de leurs parents, ou de lécole ? Les comités locaux ont-ils les moyens de mettre en uvre des contre-diagnostics, ou bien tendent-ils, de fait, à accréditer les diagnostics locaux ? Et linscription, dans la circulaire du 30 juillet 1996 fondatrice des CLAS, de lobjectif " de renforcer les parents dans leur rôle éducatif, facteur de meilleure insertion sociale et composante indispensable de la réussite de lenfant " ne risque-t-elle pas daccréditer, en la généralisant, lidée déjà largement répandue que les parents des quartiers populaires ne jouent pas leur rôle éducatif et ont " démissionné " ? Le risque existe quun système danalyse (ou de critères dobservation) simpose de fait à tous les partenaires contractuels, qui ne soit pas autre chose quune sorte de " vulgate " mettant tout le monde daccord et permettant de dégager le consensus indispensable à laction en commun ; car sur le " dos " de qui sopère alors le consensus ? La question de savoir à quelle norme sont adossés les projets présentés devant les comités locaux des CLAS nous paraît essentielle.
Sur quels critères les projets sont-ils validés ? Des logiques différentes, voire opposées, sont à luvre. Par exemple, en Isère, on a pu être témoin de lopposition frontale entre la conception de la CAF, défendant une approche très scolaire de laccompagnement scolaire (aide aux devoirs), et celle du FAS ou dautres institutions qui, pour des raisons dailleurs différentes, en développent une conception plus large (activités douverture culturelle). On sait par ailleurs que, dun département à lautre, les critères dadoption des projets sont variés, avec pour seul critère commun le caractère laïc des associations qui les proposent (FRENE, 1999).
Enfin, les procédures de suivi et dévaluation sont peu élaborées. Le partage des informations ainsi que lanalyse commune restent fragmentaires. Mais, ce qui est sans doute de plus de poids sur le sens des contrats, les bilans, quantitatifs et qualitatifs, reposant parfois sur une grille commune, ne conduisent quà une faible connaissance de leffectivité des actions et des effets de laccompagnement scolaire. En dautres termes, on sait beaucoup de choses sur les financements, les acteurs impliqués (les associations, les emplois quelles ont générés, etc.), mais très peu sinon rien sur ce que le dispositif a permis aux élèves qui lont fréquenté. On retrouve là une des défaillances des politiques contractuelles, évoquée plus haut.
Paradoxes des contrats, vus depuis linstitution scolaire
Avant de conclure, et comme pour " ramasser " un certain nombre de remarques faites chemin faisant, on peut relever quelques aspects paradoxaux des contrats.
a) En appeler à la responsabilité des acteurs de terrain alors que la structure du dispositif contractuel ne permet, le plus souvent, que dengager formellement certains acteurs particuliers, en gros lencadrement.
b) Vouloir renouveler linstitution et le service public, avec tout ce que ces notions (dinstitution, de service public) comportent de dépersonnalisé et dinscription dans la durée , et reposer largement de fait sur les personnes.
c) Vouloir rénover le service public, dont une des caractéristiques importantes pour tous est la continuité, en sappuyant sur la mobilisation des acteurs, peut bien apparaître comme une nécessité ; mais elle contient un aspect paradoxal : si les acteurs changent ou sépuisent, que devient le contrat ? Les ZEP ou les REP ont-ils une existence en dehors des personnes singulières qui les composent ? Si les acteurs signataires du contrat de réussite sont mutés dans un autre établissement (compte tenu du taux de turn-over dans certains collèges et certaines écoles), la ZEP est-elle encore engagée ?
Avoir vocation (annoncée) à devenir le véritable stimulateur de linstitution (et de son renouvellement) et être, en fait, largement un " plus ", une charge supplémentaire dans léconomie générale des métiers de léducation au sein de lÉcole, car rien du fonctionnement ordinaire na été supprimé. Peut-on espérer que la politique contractuelle, après une phase très lourde et coûteuse liée aux " investissements de forme " apprendre à travailler ensemble avec des partenaires, confronter des logiques dissemblables voire opposées, etc. , parvienne, ensuite, à réduire le travail ?e) Informer les parents, en faire, en tant que collectif, des " partenaires " des contrats, cest les mettre en position dapprécier, dans les deux sens du terme : trouver bien quon fasse quelque chose, et évaluer ce qui a été fait (que ce soit en matière de réussite des élèves au terme dun CR, de qualité des " prestations " éducatives offertes dans le cadre dun CEL, etc.). Par voie de conséquence, cest leur donner plus de moyens de choisir, sils le peuvent ou le veulent, de changer décole au cas où, à leurs yeux, lécole ne garantirait pas la satisfaction de leurs attentes. Ne pas les informer, cest entretenir une certaine opacité que seuls quelques-uns, plus dotés de compétences culturelles et de ressources sociales, pourront percer.
Conclusion
Le " contrat ", une forme stable ? Le contrat offre-t-il une forme stable pour laction publique dans le champ de léducation ? Compte tenu de son coût en temps et en énergie pour les acteurs impliqués, compte tenu aussi de son coût financier pour certaines collectivités, compte tenu de lincertitude de larrimage à des normes, compte tenu encore de sa dépendance par rapport à des acteurs qui acceptent de se mobiliser, que ce soit des acteurs collectifs (une municipalité qui peut changer et être remplacée par une autre, moins prête à accorder les mêmes priorités) ou individuels (un chef détablissement, un coordonnateur de ZEP ), on peut penser quil dilue les tâches et quen conséquence ce nest pas une forme stable et durable.
Mais en même temps, cest une forme qui peut être appelée à durer, pour trois raisons au moins :
parmi les acteurs institutionnels (communes, CAF, École ), aucun nest vraiment prêt à renoncer aux prérogatives quil octroie et à la légitimité quil donne ;
les villes auront-elles le choix de renoncer aux responsabilités quelles auront commencé à assumer dans ce cadre ? ; si elles ne le font pas, ce sont elles qui en assumeront les conséquences en termes électoraux ;
les contrats offrent un cadre de mobilisation légitime et daffirmation de compétence et responsabilité professionnelle ; les acteurs qui souhaitent sen emparer peuvent y trouver un espace daction.
Le contrat peut donc durer sauf sil épuise les acteurs, du fait de ce quil exige et du fait de lempilement des contrats, de leur emboîtement qui, sur le papier, vise la cohérence entre tous les contrats (le CEL a vocation à englober les autres ou, au moins, à être articulé avec eux) mais concrètement noircit considérablement les agendas des professionnels (ou des partenaires associatifs).
Et puis, sans les contrats, aller vers quoi ? Vers quoi qui ne serait pas purement et simplement le retour à la situation antérieure ? Une partie de la force des contrats tient à leurs vertus potentielles ou vérifiées, une autre partie à ce que lon ne sait pas très bien aujourdhui, du côté des pouvoirs publics, proposer des formes daction publique différentes. Les contrats se présentent, dans léducation comme ailleurs, comme la voie pour la rénovation du service public, une voie privilégiée, unique, moderne car en phase avec les dispositions construites par les différents " acteurs " ; et une voie qui permet dorienter le système éducatif vers autre chose quune logique de marché. En fait, la voie est peut-être plus étroite quil ny paraît, car cela même qui est fait dans le cadre des politiques contractuelles, et qui entend équilibrer les chances au bénéfice des élèves de milieux populaires, pourrait bien, en dépit des intentions affichées concernant le service public, avoir pour effet daccompagner voire damplifier le développement de logiques de marché. Dune part parce que cela se traduit par une particularisation des établissements, de leurs projets, et, par contrecoup, de ce qui est proposé en termes dinstruction et déducation, particularisation qui est loin dêtre toujours productive : par exemple, on sait aujourdhui, à la suite du rapport Ferrier de 1998, que la participation des " intervenants extérieurs " en musique, lecture, sports, etc., sur laquelle les collectivités fondent leur collaboration avec lécole, est loin de permettre dans tous les cas un progrès des apprentissages, et va parfois vers une certaine dilution du temps d" exposition aux apprentissages " (Ferrier, 1998). Dautre part parce que la prise de distance avec la norme, qui est potentiellement féconde si elle permet de prendre les élèves là où ils en sont (et non pas de se mettre " à leur niveau ") pour les conduire à satisfaire peu à peu à des exigences comparables à celles des autres, peut tourner, faute dune vigilance extrême, à une diversification et à une hiérarchisation de fait de loffre scolaire et des services fournis aux différents élèves.
La voie est étroite parce quil faut en effet concilier deux ensembles dexigences qui ne saccordent pas demblée, celle des " usagers ", celle des professionnels :
les usagers attendent, pour leurs enfants, que le système éducatif permette la réussite scolaire, léducation, linsertion professionnelle. Cette préoccupation nest pas seulement celle des classes moyennes, elle est partagée par les milieux populaires. Or, des enquêtes montrent que, si le service public ne les satisfait pas, ou si les établissements de leur quartier ne leur paraissent pas garantir la réussite, les parents de milieux populaires, eux aussi, pratiquent lévitement scolaire vers le secteur privé ou dautres établissements publics, dans la mesure de leurs moyens. Au point que, dans certaines écoles publiques, restent surtout des élèves parmi les plus en difficulté scolaire ou sociale ;
améliorer le fonctionnement, la lisibilité et les performances (en termes dapprentissage des élèves) du service public sans en faire peser tout le poids sur les enseignants ou le personnel déducation, sans leur imposer un contrôle qui viendrait contredire leur autonomie pédagogique (celle-ci portant sur les moyens, pas sur les fins) ;
Le " contrat " entrant, comme le souligne F. Lorcerie (Lorcerie, 1998) dans une perspective de " management " de linstitution, la question est de savoir quelle conception va prévaloir :
une conception qui fait reposer lamélioration du service public sur une instrumentalisation des enseignants et des personnels de terrain, une amplification des contrôles et une restriction de leur autonomie (Van Zanten, 1999) ;
une conception qui, visant la même amélioration, sappuie sur leur mobilisation, la reconnaissance de leurs compétences, leur formation, et leur promotion. Les contrats neffacent pas les institutions partenaires. Chacune delles demeure. La question est de savoir ce quil en demeure. Est-ce linstitution qui cadre les contrats, et qui, à loccasion, se trouve aiguillonnée par la démarche contractuelle ? Ou bien les contrats supposent-ils et conduisent-ils à une transgression des frontières telle que linstitution en devient invisible ou illisible, en particulier pour les populations qui en sont le plus éloignées ?
On a, semble-t-il, peu tiré profit dans le champ de léducation des enseignements des politiques contractuelles menées dans dautres champs. Mais a-t-on seulement tiré les leçons de ce qui a pu se passer, par exemple, dans les municipalités pionnières de Saint-Fons, Hérouville-Saint-Clair, Orly Il serait intéressant, par exemple, de savoir si les différentes moutures locales d" espace éducatif concerté " ont permis ou non une valorisation du service public, et ont ralenti (ou non) sa désertion par les classes moyennes et les couches supérieures des classes populaires. Nous ne disposons pas de données sur ce point, qui paraît pourtant un point essentiel. De façon plus générale, il faudra bien se demander, dans quelque temps, ce que les contrats ont permis dans les services publics : non pas en termes de rapprochement des acteurs, de porosité plus grande des frontières entre institutions, de transparence mutuelle, toutes choses assurément intéressantes pour leur fécondité potentielle ; mais aussi, et peut-être surtout, en matière de lisibilité des institutions par le public, de confiance dans ces institutions, et en matière de résultats en termes éducatifs. Car si, comme le veut la rhétorique contractuelle, et en particulier dans le champ de léducation, cest " lenfant " ou l" usager " qui est au centre, lenjeu est bien de savoir si les politiques contractuelles ont favorisé un meilleur service public, une plus grande égalité devant le service public, ou ne sont au final quune manière " élégante " daménager lexclusion sociale et scolaire.
Dominique Glasman
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