Le rapport de l'enseignant à l'autorité |
Jean
HOUSSAYE (*)
(*) Sciences de léducation, université de Rouen.
| Comment
les différentes écoles psychologiques
psychologie du développement, psychologie sociale,
psychologie clinique et psychanalyse ont-elles
approché et voulu résoudre ou réduire le problème
fondamental et permanent de lautorité à
lécole ? En fin de compte, lautorité ne serait-elle rien dautre que la peur de vivre ensemble ? |
Lautorité à lécole nest pas une idée neuve. Si lon se propose dexaminer à son sujet la situation actuelle, on peut en dresser plusieurs constats : son image est contrastée, laspect répressif y est massivement présent, sa réalité frise luniversalité (Houssaye, 1996). Cela fait que, bien plus quil ne sagisse de problèmes dautorité, on peut avancer que cest lautorité elle-même qui fait problème, qui est un problème. Estimer que la situation actuelle est particulière ne sert à rien sinon à réactiver des débats fort anciens. Une approche historique de la question amène à constater que le problème na cessé de se poser, que les pratiques ont été majoritairement coercitives (quelles soient rudes ou douces), que les théories éducatives les ont principalement combattues et ont voulu réduire la question soit par des justifications, soit par des incitations opposées et que lautorité reste en permanence un problème.
Que faire dun tel constat ? Peut-être essayer de le comprendre. Plusieurs approches sont alors possibles : historique, philosophique, sociologique, pédagogique, psychologique... Nous retiendrons dans cet article cette dernière perspective, avant tout parce quelle permet déclairer la façon dont lenseignant vit la question et la réalité de lautorité à lécole. Tel sera notre angle dattaque.
Privilégions donc lapproche psychologique. Demblée, un problème se pose : de quelle psychologie veut-on parler ? En effet, il est plus juste dexaminer des psychologies. Autrement dit, non seulement les voix sont divergentes à lintérieur de chaque tendance, mais les tendances sont multiples et ne peuvent être amalgamées au nom dune supposée cohérence disciplinaire. Les guerres psychologiques ne sont pas un vain mot. Prenons-en acte et distinguons, dans un premier temps et en sachant pertinemment que ceci est discutable , la psychologie du développement, la psychologie sociale, la psychologie clinique et la psychanalyse. Posons-leur essentiellement deux questions : Pourquoi lautorité fait-elle problème (ou problèmes) à lécole ? Comment peut-on le (les) résoudre ? Il est fort possible que chacune de ces psychologies ne réponde pas directement à ces deux questions, ou ne donne pas les mêmes réponses à lune ou lautre. Ceci sera déjà un signe.
La psychologie du développement et lautorité
La psychologie du développement (Piaget, Kohlberg, etc.) est une psychologie optimiste. La connaissance des lois de la construction de lenfant y est le levier de laction éducative. Or, si lon veut bien prendre en compte ce savoir psychologique, on en arrive à la conclusion suivante : du côté de lenfant, il ne devrait pas y avoir de problème dautorité ; lautorité ne fait pas problème si on comprend la psychologie de lenfant.
Quand cest le cas, à lécole, seules les résistances de la pratique font problème. Encore convient-il de ne pas seffaroucher devant les difficultés dans ce domaine car, comme le souligne Evans (1970), pour les enfants, approuver et transgresser est " normal ". Autrement dit, la majorité des enfants obéissent au règlement et lenfreignent parfois, estimant alors que la sanction est " normale " ; à linverse, une minorité est en opposition permanente, tandis quune autre minorité est incapable de toute infraction. Les petits problèmes font donc partie de la gestion " normale " de toute classe ; au-delà, la question relève dun dysfonctionnement du développement de certains individus. Quoi quil en soit, si lon suit la psychologie du développement, du côté de lenfant lautorité ne fait pas problème, même si elle soulève bien des problèmes qui vont être considérés, certains comme logiques et dautres comme pathologiques. En est-il de même du côté de lenseignant ? Oui, toujours selon la psychologie du développement : elle doit résoudre les problèmes éventuels dautorité, tant et si bien quil ne doit pas y avoir de problème dautorité. Mais comment résoudre ces problèmes ? Trois conditions sont ici requises : la connaissance, laction et la formation.
La connaissance, dabord. Il convient en effet de repérer les différentes pratiques éducatives. Vandenplas-Holper (1979) distingue ainsi trois types : laffirmation du pouvoir, le retrait damour et linduction. Affirmer son pouvoir, cest recourir à diverses formes de punitions en sévissant ou en jouant sur la peur des châtiments, plutôt que de faire confiance aux dispositions internes des enfants ou aux explications données. Retirer lamour cest, devant un acte que lon désapprouve, utiliser les formes du chantage affectif (ignorer lenfant, ne plus lui parler, lisoler, le menacer de partir, lui dire quon ne laime plus). Linduction, quant à elle, désigne les procédés par lesquels on propose à lenfant des explications sur les raisons de changer de comportement. Les capacités cognitives des enfants sont alors privilégiées, plutôt que la crainte des sanctions ; le désir de grandir de lenfant et le respect dautrui peuvent être mobilisés. Autant de raisons pour privilégier cette dernière attitude éducative. Et, ce qui ne gâche rien, il savère, au regard de plusieurs recherches, que la punition est moins efficace que les explications, même si la combinaison de la punition et des explications est plus sûre que les explications seules. Quoi quil en soit, la connaissance des pratiques éducatives amène déjà à prendre conscience que le champ des possibles est ouvert et que la sanction nest pas une obligation. Seulement, quand on sait cela, on ne sait pas pour autant comment agir dans la classe.
Et en effet, selon la psychologie du développement, la résolution des problèmes dautorité requiert la mise en uvre dune pédagogie adéquate, qui sappelle léducation nouvelle. Quest-ce qui la caractérise ? En tout premier lieu, le refus de la pédagogie traditionnelle, précisément parce que cette dernière est fondée sur un rapport de forces. Ladulte ordonne, lélève exécute, et son activité est sous-tendue par le devoir dobéissance. Au nom de la société, le maître juge, punit et récompense. On sait donc ce quil sagit de fuir et pourquoi. Il reste à préciser ce quil convient dadopter. Revenons, pour ce faire, au maître de la psychologie du développement, Piaget lui-même. Garcia (1992) a bien rappelé quil a considéré que lécole traditionnelle était en fait adaptée à lenfant dans la mesure où elle répondait à son égocentrisme initial, soit à son respect foncier pour ladulte, mélange de crainte et daffection, qui rend les consignes et les ordres des grands obligatoires. Le problème nest pas là, mais plutôt ici : la pédagogie traditionnelle répond tellement bien à ce stade chez lenfant que son dispositif lenferme dans cette disposition et lempêche dévoluer psychologiquement et moralement. Respecter les capacités dévolution du développement des enfants, cest à linverse sappuyer sur la vie sociale des enfants eux-mêmes pour pratiquer une morale positive fondée sur la solidarité, lentraide et le sentiment de la justice. Les méthodes nouvelles tendent à utiliser ces forces collectives, au lieu de les négliger ou de les laisser se transformer en puissances hostiles. Nest-il pas de lessence de la démocratie de considérer la loi comme un produit de la volonté collective et non pas comme lémanation dune volonté transcendante ou dune autorité de droit divin ? Cest donc à la pratique démocratique de la pédagogie quil revient de résoudre les problèmes dautorité. Agir selon léducation nouvelle, cest sen donner les moyens.
Mais laction suppose la formation, car il convient de former les maîtres en conséquence. Les capacités à acquérir sont liées à des facteurs de la personnalité (sintéresser aux autres, posséder un Moi assez solide, un surmoi équilibré et une volonté ferme) et des tests de personnalité sont à même de les déceler chez les candidats à la formation enseignante. Autrement dit, sur la base de certaines dispositions, les maîtres peuvent être formés en connaissance de cause à adopter une pédagogie adéquate qui leur permettra de résoudre et déviter les problèmes dautorité. Il apparaît bien, pour la psychologie du développement, que du côté tant du maître que des élèves lautorité ne doit pas faire problème et quà tout le moins les problèmes éventuels dautorité peuvent être résolus. Loptimisme est bel et bien de rigueur.
La psychologie sociale et lautorité
Sans être pessimiste, la psychologie sociale (principalement expérimentale) est beaucoup moins lénifiante quand elle examine la question des rapports dautorité. Elle nous accorde au moins ceci : on peut comprendre quil y ait des problèmes dautorité et pourquoi il en est ainsi. Cest ainsi que Morrison et Mc Intyre (1975) soulignent que, si la gestion de la classe représente une partie relativement modeste de la conduite totale de lenseignement, elle nen demeure pas moins la partie la plus critique. Très rapidement, les difficultés de la conduite de la classe peuvent en arriver à prendre le pas sur toutes les autres activités fondamentales de lenseignement, à savoir linformation, lexplication et linterrogation. Lautorité est donc ici posée comme une question de gestion de la classe. Mais que faut-il entendre sous ce terme ? Toutes les actions de lenseignant et de lécole qui favorisent lorganisation des rencontres et des interactions élèves-professeurs (niveaux, programmes, emplois du temps, règlements). Ces actions cherchent à créer les conditions requises par le maître pour une bonne marche de lenseignement (ordres, recommandations) ; elles ont pour but dajuster le comportement social des élèves et elles sont directement liées à la pédagogie. Elles affirment lautorité du maître (qui répartit les élèves en niveaux, qui répond ou non aux questions des élèves) et elles font appel à des principes psychologiques ou de sens commun pour trouver les moyens de discipliner le comportement social (renforcements, châtiments). Enfin, elles découlent de théories générales et de systèmes de valeurs adoptés par les enseignants en ce qui concerne les relations sociales et les modes dacquisition des connaissances (méthodes, principes). Lautorité est donc cette fois perçue comme un élément dun ensemble complexe et particulièrement délicat.
Expériences et études dans ce domaine montrent cependant que le moral est plus élevé dans les groupes centrés sur les élèves ; quun style de gestion moins impositif favorise les attitudes constructives et favorables à lécole ; que la distribution du pouvoir dans la classe et la compréhension affective suscitent un meilleur climat socio-affectif, et donc une diminution des conflits et de lanxiété. Certaines pratiques pédagogiques sont ainsi susceptibles de réduire les problèmes dautorité, mais ce serait un leurre de croire que ces derniers peuvent séteindre. Car toujours couve le feu... La gestion de la classe est et reste une partie critique. Noublions pas, par exemple, que la classe est un lieu privilégié des relations humaines, et qui plus est de relations demblée inégalitaires. À ce titre, elle peut fort bien se faire espace dexpression, dentretien et de création de personnalités autoritaires.
Il serait certes possible de continuer à présenter les éclairages de la psychologie sociale sur lautorité et son fonctionnement. Mais ce nest pas directement notre objet, même si ces apports sont tout à fait significatifs. Retenons plutôt que, contrairement à la psychologie du développement, qui a tendance à considérer que lautorité nest pas un problème et que les problèmes dautorité peuvent et doivent être résolus, la psychologie sociale nous permet dentrer plus spécifiquement dans les mécanismes de lautorité et den souligner la complexité. Au total, lautorité apparaît comme tellement liée à chaque individu, comme tellement liée aux rapports entre les individus, comme tellement liée aux différences entre les individus, quil nest nullement étonnant quil y ait des problèmes dautorité. Cest linverse qui doit surprendre. La psychologie sociale constate que la gestion de la classe est une partie fortement critique et elle établit quil peut difficilement en être autrement. On ne peut donc pas se débarrasser de lautorité, on ne peut que la vivre et laffronter à lécole. La complexité et lampleur de ses mécanismes sont telles quon est en quelque sorte condamné à faire avec, le moins mal possible, quand cest possible.
La psychologie clinique et lautorité
Comme la psychologie sociale, la psychologie clinique accorde beaucoup dattention et de considération à lautorité. Elle ne considère pas que celle-ci soit un problème à réduire. Pour elle, avant tout, les problèmes dautorité sont un fait quil convient dabord de respecter comme tel. Roux (1990) souligne ainsi que la situation des enseignants sest fragilisée, dans la mesure où ils ont perdu le prestige dêtre lunique source du savoir, tout en ayant paradoxalement vu saccroître leur rôle en matière de discipline et de maintien de lordre. Pourquoi ? Parce que lexigence de discipline se fait très forte, mais dans un climat global de tolérance et alors que le recours à ladministration et aux instances externes ne peut plus être effectif. Tout se passe comme si on demandait plus, en accordant moins. La relation enseignant-enseignés est en permanence troublée par cet élément tiers quest le système éducatif et ses exigences. Mettre des notes, corriger des copies, remplir des bulletins trimestriels, ce sont des limites à une gestion relationnelle des rapports maître-élèves. Linstitution souligne ainsi de plus en plus douloureusement les difficultés denseigner et dapprendre, sans pouvoir désormais masquer lexigence sous laide. Ce qui fait que lenseignant, lui, se retrouve exposé. Il nest pas étonnant, dans ces conditions, que les maîtres oscillent dans leurs attitudes, alternant laisser-aller et directivité, tolérance et raideur. En effet, quand on est à la fois lié à et distant de linstitution, on ne sait plus très bien quelle place faire à sa subjectivité dans la relation aux élèves. Or, on ne peut faire léconomie de cette implication de la subjectivité.
Est-ce à dire que lacuité et la permanence des problèmes dautorité signent les difficultés que lécole rencontre pour faire sa place au sujet ? On peut le penser. Aliénation et transfert gageront la réussite, marqueront le choix de réussir à apprendre. Le sujet (et sa liberté) a à peine le temps de montrer son nez à la fenêtre de lécole quil reste à le conquérir, à lattraper in situ. La violence de la relation accroche lélève ; il reste à laccrocher au savoir, avant quil ne décroche dune relation le plus souvent contrainte. Malheureusement, quand le savoir nest plus lui-même promesse dinscription dans linstitution et la société, la violence de la situation scolaire risque dapparaître gratuite, générant en retour des situations délicates à gérer au sein de la classe. Lautorité fait alors des problèmes et lautorité devient de plus en plus centrale dans la question scolaire. La relation exhume ses possibles, entre langoisse et lémotion. Quand langoisse sinstalle, il faut alors soit se soumettre, soit combattre, soit fuir vraiment, soit fuir dans limaginaire, soit agresser. La fuite et le combat étant difficiles à lécole, restent des voies insécurisantes pour la relation quotidienne.
Une telle situation est difficile à vivre et assumer. La possibilité dune gestion douce des conflits de la relation éducative demeure cependant à lordre du jour. Il nest pas certain que ceci soit toujours possible. Il nempêche que la psychologie clinique, après avoir reconnu et examiné lampleur des problèmes dautorité, se pose effectivement la question des remédiations, mais les réponses apportées ne sont pas du même ordre : faut-il réguler lautorité ? Faut-il se débarrasser de lautorité ? On conviendra que les voies ne sont pas les mêmes. Commençons par examiner loption régulation. La notion et le mythe de lautorité naturelle sont la première forme, classique, de cette régulation. Elle signe une capacité " physique ", que la plupart considèrent comme innée, elle désigne la maîtrise et la dénégation de la peur. Elle représente la conciliation de deux thèmes, contact-proximité-familiarité dune part, contrôle-domination-pouvoir de lautre. Faire tenir ensemble ces deux aspects, cest se voir investi dune autorité naturelle que le corps, la voix et les postures vont traduire. Mais un tel naturel est construit, car le maître y endosse un masque, emprunte une voix, compose son attitude et ses gestes, revêt une tenue professionnelle. Il sagit tout à la fois de se montrer et de se protéger, doccuper le devant de la scène tout en se maintenant prudemment derrière son rôle. Une nouvelle fois, il est bien question de la gestion de la subjectivité dans la relation, tant celle du maître que des élèves. La théâtralité met en scène lautorité en la parant au besoin de la séduction, dans un jeu où lautorité ne saurait être précisément naturelle en dehors dun faire-croire qui exige le respect du jeu. Cliniquement parlant, lautorité naturelle est un trompe-l'il qui réussit à ne pas se faire voir. Elle est un mode de régulation des problèmes dautorité.
Seulement, dans bien des cas, ce mode va rester incantatoire et culpabilisant (" Je ny arrive pas ", " Je nai pas le don. "). Dautant que la situation a changé ces dernières années, notamment dans la non-identification à et de linstitution. Bien des programmes de formation et de remédiation vont sappuyer sur des démarches cliniques pour tenter denrayer la dégradation et daider les acteurs éducatifs. Quil suffise ici de citer, pour mémoire et parmi bien dautres, lanalyse transactionnelle ou la méthode Gordon des enseignants efficaces. Elles cherchent principalement à clarifier la communication entre professeur et élèves, à linstrumenter et à la contractualiser. Dautres approches vont intégrer lefficacité des apprentissages et le sens que lécole peut prendre dans tel ou tel environnement social. Dautres encore se fondent sur une pédagogie coopérative qui cherche à réduire les conflits, à développer le sens moral et la justice, à proposer des alternatives aux comportements destructifs. Bref, la régulation des problèmes dautorité par la formation est un secteur florissant, à limage des difficultés quotidiennes de la pratique scolaire de la gestion de la classe.
Outre la mythification de lautorité naturelle et les formules nombreuses de remédiation, la psychologie clinique propose encore une troisième modalité de régulation de lautorité, la clarification conceptuelle. Ardoino (1976) nous invite ainsi à distinguer la problématique du contrôle (nécessairement normatif, hiérarchique, lié à des structures institutionnelles et à lexercice du pouvoir) de la problématique de lévaluation (qui convient aux phénomènes intéressant les personnes, leurs interactions, et qui tourne autour de la question de lautorité, de sa remise en cause et de son évolution). De Peretti (1976) avait déjà tenté de mettre de lordre dans ces notions. Il rappelle que la discipline a comme finalité dordonner dans un groupe un jeu modéré des rapports et des protections, des influences et des contraintes. Dans cette perspective, la structure institutionnelle du groupe a pour fonction de modérer et de stabiliser les rapports interindividuels, de façon à économiser les efforts dadaptation réciproque. Mais la cohérence et la cohésion sont toujours fragiles, tant et si bien que sous lorganisation formelle explicite peut très bien sétablir une organisation informelle, spontanée, qui ne peut être contrariée efficacement, sauf à tomber dans le durcissement, la censure, la bureaucratie et autres pathologies institutionnelles. Trop souvent, pouvoir et compétence, autorité et commandement sont des conceptions confondues, comme à dessein ; il en résulte une concentration de puissance sur une seule personne dans un groupe. La clarification conceptuelle devrait désamorcer les problèmes dautorité et par là contribuer à leur régulation. Nest-ce pas là une vision par trop douce, fonctionnelle, consensuelle, conviviale et empathique ?
Certains ne manqueront pas de lestimer, dans les rangs mêmes des cliniciens. En effet, réguler lautorité ne semble ni possible ni souhaitable à beaucoup : il convient, plus fortement, de se débarrasser de lautorité. En se référant à des options politiques, dans une optique psychosociologique, ils vont prôner une pédagogie qui se doit dexclure tout rapport dautorité. La fonction éducative tiendra même en cela. Cette démarche se trouve très nettement chez Lobrot (1973), quand il examine lautorité à lécole. Inutile dajouter que dans cette perspective lautorité-régulation, qui rappelle que lon peut assurer les fonctions de gestion du groupe en se distanciant des phénomènes de pouvoir, va apparaître comme un artifice supplémentaire. On ne peut composer avec lautorité, il reste à sen dessaisir. Si lautorité nous affecte tant, cest quelle relève de ces mêmes affects. Ceux qui la détiennent ressentent des sentiments ambigus de honte et de fierté, qui les incitent à la fois à montrer et à cacher ; ceux qui la subissent nourrissent tout autant la soumission que la haine, car ils aiment ce quils détestent, ils se sentent protégés par ce qui les écrase. Alors, que faire ? Choisir lautonomie contre lautorité, se libérer du poids et du handicap de lautorité.
On peut apprendre à vivre libre, autonome, cest-à-dire hors autorité. Mais comment cela est-il possible ? Comment peut-on sautoriser ainsi à être libre ? Cela tient à la nature de lautorité. Lautorité est, dans son essence, psychologique ; cest une réaction et une attitude humaines face à autrui et à la nature. Certes, elle est aussi structurale et institutionnelle, mais ce nest pas parce que des désirs aliénés donnent naissance à des ensembles qui ressemblent à des machines et à des appareils quils cessent pour autant dêtre des désirs pleinement humains. Il faut donc toujours retrouver cette racine psychologique et agir sur elle. À lorigine de lautorité, on trouve une carence dans le développement de la personnalité. La personnalité autoritaire est dominée par langoisse, qui résulte dun manque de confiance systématique envers les individus. Ceux-ci, parce quils sont dangereux, faibles, incertains, devront être contraints. Lautorité résulte dune conception purement défensive des rapports humains. À lécole, on ne se contente pas de rechercher les effets pratiques des interdits et des obligations, mais on poursuit en même temps les effets psychologiques, soit des refus et des craintes qui empêchent les expériences positives. Cest parce que lon considère dangereux pour lindividu laccès aux formes supérieures libidinales, hédoniques, créatives, mais incontrôlables, des instincts et des pulsions, que lon interdit et contraint, au nom de léducation. Lessentiel du phénomène autoritaire, cest donc la négation du désir et son déplacement, soit sur des conséquences malheureuses dactes que lon réprouve, soit sur des conséquences heureuses dactes que lon impose. La contrainte désigne le manque de coïncidence entre lacte et le désir. Un acte accompli et voulu sans être désiré est un acte contraignant. Lautorité est lantithèse du désir ; la liberté est labsence de contrainte et laffirmation du désir. Lhomme est en mal continuel de libération ; léducation, parce quelle privilégie lautorité, a plutôt tendance à le contrarier, car lhomme a peur de lhomme.
On pourra certes estimer quune telle position est radicale et, par là même, simpliste. Mais on ne peut enlever ceci, dont témoignent les discours radicaux : lautorité fait tellement problème que pour certains la seule solution est de sen débarrasser. On ne pourrait donc pas laménager, traiter avec elle, la réguler ; la seule solution est de la combattre, de la réduire à néant. On ne compose pas avec un tel ennemi. Lautorité, mal radical ? On pourrait le croire, si lon suivait certains auteurs. La psychologie clinique, qui commence par reconnaître la réalité, lampleur et lintensité des problèmes dautorité, se divise fortement lorsquil sagit de définir lattitude à adopter face à eux.
La psychanalyse et lautorité
Il nest pas étonnant, à première vue, que la psychanalyse aborde lautorité sous le même angle que la psychologie clinique. Nen est-elle pas, après tout, une composante ? Est-ce à dire, pour autant, quelle napporte rien de spécifique ? Nous ferons lhypothèse inverse, ne serait-ce que pour prendre en compte les très nombreuses contributions qui sy réfèrent, dans le domaine qui nous occupe. À limage de la psychologie clinique et de la psychologie sociale, la psychanalyse va commencer par établir que, pour ce qui est de lautorité à lécole, cest un fait que ça se passe mal. Et elle explique dailleurs très souvent que lon comprend bien pourquoi il en est ainsi. Elle le fait depuis longtemps, si lon se réfère par exemple aux travaux dHermann (1934) sur les racines inconscientes de la désobéissance. Car obéir est difficile. Les conflits qui structurent certaines parties de notre être déclenchent des réactions de résistance. La méthode psychanalytique permet daffaiblir ces résistances, non pas en faisant appel à la volonté, ni en amenant lautre à faire plaisir, mais en repérant dans le passé les situations où de tels comportements avaient de bonnes raisons de se développer. Patience et compréhension sont donc les armes psychanalytiques contre la désobéissance. Elles rencontrent inéluctablement les trois moyens classiques dobtenir lobéissance, soit ceux qui sappuient sur linstinct de domination, ceux qui se rattachent au désir dêtre aimé et ceux qui relèvent des arguments de raison. Tant et si bien que derrière la désobéissance peut très bien se cacher une obéissance au désir inconscient de celui qui commande. De même que, derrière lobéissance exagérée, se cache une soumission problématique. La désobéissance est en quelque sorte une tentative de se guérir soi-même. Lâme se débat dans un conflit ; elle veut obéir mais ny parvient pas, parce que des forces opposées saffrontent en elle, des forces encore plus puissantes que celles du rapport de domination. Les pulsions qui se sont emparées de lâme exigent une satisfaction immédiate. Comment parvenir à retrouver et dénouer les fils et les liens de ce conflit interne au sujet, sinon par la compréhension psychanalytique et la patience pédagogique ? Ce sera le rôle de léducateur formé, qui ne devra donc pas sétonner de la présence et de la persistance des résistances des élèves.
Un tel éducateur, que les pédagogues touchés par la théorie freudienne ont longtemps appelé de leurs vux, pourra-t-il " résoudre " les problèmes dautorité à lécole ? Rien nest moins sûr, si lon en croit des travaux plus récents. Car la tâche est énorme, tellement la question est profondément liée à la structure de tout un chacun. Blanchard-Laville (1990) montre tout particulièrement, à partir de séances danalyse de pratiques avec des enseignants, combien lespace du dialogue professeur-élèves est encombré de projections. Cest ce qui fait quune question toute simple dun élève va être perçue, dans un certain contexte, comme une provocation ; elle vient toucher au vif une problématique brûlante chez un enseignant, déclenchant une réaction dont la violence contraste avec la banalité de lintervention de lélève. La même chose ne manque pas de se produire chez les élèves, l " agression " venant cette fois du professeur. Bref, les " problèmes " sont complexes, fréquents et difficilement maîtrisables, même si le travail psychanalytique permet de les approcher, de les comprendre et de les problématiser. On trouvera une preuve supplémentaire de cette quotidienneté des soubresauts de lautorité dans les phénomènes répétitifs du chouchou ou de la " tête à claques " (Jubin, 1988, 1991).
Lautorité ne peut que faire problème et problèmes. Certes. Mais cela reviendrait-il à dire que lon doit sen tenir au constat, quon ne peut rien faire de plus ? En aucune façon. Lapproche analytique va aussi proposer des moyens de sortir des seules difficultés, elle va donc se transformer en instance de gestion de la question de lautorité. Que nous propose-t-elle ? Trois voies en fait : le masque, lamour et le refus. Convenons demblée que ces chemins ne sont ni parallèles, ni compatibles, et que les propositions seront souvent de lordre du dévoilement tout autant que de lordre de laction à envisager.
La relation pédagogique est un masque. Tel est le sens de lanalyse du contrat pédagogique, selon Filloux (1974) : pour elle, la pédagogie est un art, lart dopérer un déplacement du rapport à la loi dans le champ pédagogique (ce par quoi il parvient à masquer, aux yeux de lautre comme à ses propres yeux, que le savoir fait force de loi), au profit de ce que lon nomme une " autorité personnelle " (p. 110). À partir de la clôture du savoir institué, lenseignant va rechercher dans une dialectique de louverture une alliance enseignant-enseigné, soit la possibilité dun échange, quil va constituer en relation contractuelle dont il se voudra le garant, dans lexercice de cette autorité personnelle. Lenseignant pose ainsi un contrat à durée limitée, par consentement mutuel, sur la base dune règle du jeu à soumission libre, mais sans tricherie. Il fonde une société en classe où il est le représentant " naturel " de la loi, sans que cela se sente, par un don total de lui-même. Comme il se sacrifie à cette communauté quest la classe, il est évident pour lui que lélève doit se soumettre. Et celui qui ne le fait pas transgresse les règles de ce contrat. Mais ce dernier nest quun artifice : il est chargé de masquer la violence de la domination aux yeux de lélève, qui ne renverra en miroir à lenseignant quune image purifiée de lui-même, affranchie de tout désir de domination.
Poser ce contrat comme masque, cest entendre que tout le monde vive " libéré " dans la classe. Lélève est libre, parce quil na pas limpression dêtre livré au désir propre de lenseignant ; lenseignant sera plus libre, car le contrat le garantit contre la violence de son propre désir ; linstitution se dit libératrice, car elle sarticule sur le savoir et sa loi. Le contrat pédagogique vise à désincarner la structure de pouvoir inscrite dans la situation éducative au profit dune autorité personnelle, naturelle, qui ne désigne en fait que la capacité à cacher, à masquer le rapport hiérarchique. Le masque, voilà donc le premier mode de traitement des difficultés de lautorité à lécole que nous décrit la psychanalyse. Haut les masques, nous dit-elle en quelque sorte. Certains vont peut-être estimer que ce mode nest guère satisfaisant, dans la mesure où il entérine une situation qui est et reste problématique sous bien des aspects. Car, après tout, le masque nest jamais à labri dun dévoilement, sous quelque forme que ce soit, et, dans ce cas, lautorité ne pourra plus être vécue comme lavenir dune illusion.
La psychanalyse nen restera pas là ; elle explorera aussi une autre voie de sortie, quelle voudra beaucoup plus positive et volontariste, à savoir lamour. La psychanalyse va ainsi prôner une pédagogie de lamour. Car la punition est en fait un choc en retour sur celui qui punit. Là où il y a punition, cest quil y a eu affrontement des volontés, lutte pour le pouvoir et non plus seulement prise en considération de lenfant ; il est devenu essentiel pour celui qui punit que lenfant se soumette. Chiland (1989) affirme ainsi que punir, cest être convaincu que lenfant est mauvais, quil est un opposant, un dissident et quil doit payer pour ses fautes. Son crime fondamental est de ne pas être docile, comme un jouet entre les mains des adultes qui prétendent léduquer. Son crime est de ne pas réparer ses éducateurs de leurs propres souffrances denfance (si ceux qui nous ont éduqué nous avaient donné tout ce que nous te donnons, nul doute que nous aurions pu faire tout ce que nous navons pu faire et que tu refuses de faire maintenant). Sachant que lexercice abusif du pouvoir et la haine conduisent à coup sûr à la haine et à la destructivité, que faut-il donc faire pour éduquer ? Aimer et se maîtriser soi-même en tant quadulte, plutôt que de vouloir maîtriser lenfant. Affirmer sans cesse Éros contre Thanatos (Freud, 1929) dans cette lutte fragile, remise sans cesse en question, qui est celle de tout être humain et qui lest doublement quand il veut éduquer. Privilégier Éros, tenir la cause des enfants, comme la dit Dolto (1985), cest se fonder en éducation sur la liberté, la parole et lamour.
La psychanalyse opère donc une sorte de réduction de lautorité à lamour. En chassant lautoritaire, elle identifie amour et autorité, elle réduit la seconde au premier, elle montre que la résolution des problèmes de la seconde se fait dans la pratique du premier. Néanmoins, certains auteurs, qui se réfèrent cependant à la démarche et à la lecture psychanalytiques, récusent cette assimilation et établissent au contraire que la relation dautorité ne peut être quun refus dune relation damour authentique. Pagès (1970) va ainsi dissocier en permanence amour et autorité. Il part de lanalyse de la relation privilégiée qui, pour chacun dentre nous, commence par sétablir avec nos parents. Cette relation place une personne, une divinité, une collectivité, au-dessus et à part de tous les hommes ; elle en fait lobjet délection de sentiments positifs et négatifs. Cest elle ensuite que nous allons retrouver dans tous les rapports avec les figures dautorité. Dire, comme Freud, que ce mécanisme relève du seul transfert va sembler très insuffisant à Pagès : " Cest le refus de lamour authentique, de langoisse de séparation, qui est à lorigine de la relation privilégiée [ ]. En fuyant langoisse de séparation, lhomme établit une relation close, et du même coup se ferme la possibilité dune relation universelle [ ]. Il forme avec lobjet de ses affections une unité parfaite, une fausse unité dopposition ou daccord qui lisole du reste du monde " (p. 388). La figure privilégiée, objet dautorité, est donc le masque de notre angoisse refusée. Sous limage consciente que nous nous faisons delle (détestable ou admirable), se profilent limage inconsciente dun démon destructeur ou possessif, et plus profondément encore celle dun Autrui auquel nous sommes reliés et dont nous sommes pourtant séparés.
La figure privilégiée symbolise notre relation avec tous les hommes, tout en nous protégeant contre eux. Ce nest pas une personne concrète, mais plutôt notre propre angoisse que nous projetons sur elle, en la déformant pour la rendre moins redoutable. Cest un rapport daliénation que nous entretenons avec la personne privilégiée, fondé sur un refus de nous-même et une projection sur lautre du sentiment constitutif de notre individualité. Mais cest aussi un rapport didentification, au sens dune confusion, dune indistinction entre lautre et soi. Cest dire que la perte de la relation dautorité est à la fois inscrite en chacun de nous et nécessite un combat permanent. La relation damour est toujours plus fragile et incertaine. La libération, si elle délivre, ne rassure pas. Comment sétonner encore, dans ces conditions, que la structure scolaire soit si difficile à modifier ? Lautorité nest-elle pas beaucoup plus rassurante, même si elle est mortifère ? Mais surtout, comment sétonner que lautorité fasse problème, que lautorité ne cesse de faire des problèmes à lécole ? Son essence et sa structure lexigent. Car, si elle désigne bien la question centrale du comment-vivre ensemble, au-delà du rapport au savoir, elle ne fait que masquer la possibilité de réponse ou fournir une réponse illusoire. Et, cette fois, la psychanalyse va plus loin : elle montre linanité du masque, elle dénonce lillusion intenable du contrat pédagogique, tel que nous lavons rencontré plus haut. Le but est désormais clair, mais par définition inassuré : faire accéder à une structure damour en refusant la structure dautorité. En fin de compte, lautorité nest rien que la peur de vivre ensemble. Le refus de lautorité, voilà ce qui va véritablement permettre de sortir du problème de lautorité.
Nous sommes désormais bien loin des discours tout compte fait lénifiants de la psychologie du développement et de certaines formes de psychologie clinique. Nous comprenons mieux cette intégration des difficultés inhérentes à lacte éducatif que la psychologie sociale et dautres formes de psychologie clinique soulignent quand elles analysent lautorité. Lapproche psychanalytique est encore plus radicale. Elle débouche sur laffirmation suivante : lexclusion du rapport dégalité est structurelle de la situation pédagogique ; elle empêche de concevoir la négociation, dautant plus que lintolérance à linsécurité est accentuée par la perte des repères. Étrange situation que celle de lenseignant : il allie un pouvoir absolu sur le cours sur et les élèves (il peut faire ce quil veut en classe) à un non-pouvoir absolu sur lenseignement et lapprentissage (faire bien ou mal son métier na pas réellement de conséquences personnelles ou institutionnelles). Il nest donc pas étonnant que lenseignant se replie sur sa classe, mais, surtout, quil vive on ne peut plus mal la remise en cause de sa puissance sur la classe et sur le groupe. Cest comme si lon touchait à son bien le plus précieux, cest comme si on ne cessait de le persécuter, cest comme si son existence même était menacée. Dans ces conditions, la question de lautorité ne peut être que le problème majeur des enseignants aujourdhui. Elle signe la douleur dêtre maître. Le masque, lamour et le refus nen sont que lexpression.
Lautorité nous est donc apparue comme le salaire de la peur, le prix payé par chacun dans la situation éducative pour refuser de se trouver seul et avec les autres à devoir prendre en mains ses actes, la liberté et la responsabilité. Lautorité protège chacun contre soi et contre tous ; cest une projection sur lautre du sentiment constitutif de notre personnalité. Cest un système de défense collectif, un masque commun. Son organisation repose sur la croyance en la supériorité du maître et linfériorité des élèves ; les justificatifs (plus savant, plus adulte) ne sont que des alibis : le rapport au savoir sert de refuge aux élèves et aux professeurs ; cest un masque pratique pour lexercice du pouvoir.
Lautorité est une forme aliénée de la socialisation, qui exclut la relation véritable damour en tant que mode non défensif du rapport à lautre. Elle est liée à la question primordiale : comment vivre ensemble entre hommes ? Au nom de quoi fait-on ce que lon fait ? Dune certaine manière, dans cette perspective, sens de léducation, sens de lautorité et sens de la socialisation ne font quun. Lautorité se découvre fondée sur la peur de soi, sur la peur de lautre, sur la peur de ne pas parvenir à se donner la Loi ensemble, à maintenir la Loi ensemble. Lautorité nest rien dautre que la peur de vivre ensemble, que le refus déduquer, de son enjeu et de ses risques. Peur de lautre, fausse résolution du rapport à lautre, renonciation de la construction du rapport à lautre... Léducation, elle, est la prise en compte de la nécessité de la socialisation ; elle désigne cette nécessité de la prise en compte et de la construction du rapport à lautre et à la Loi ; elle est émergence des désirs, de ses difficultés, de ses incertitudes.
Jean Houssaye
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