Les missions de lécole, les jeunes et le travail |
Louis-Pierre
JOUVENET
MAFPEN de Lyon.
| Malgré
les objectifs affichés, la faculté dinsertion
sociale et professionnelle du système éducatif est
faible et ne correspond pas aux moyens investis. Les obstacles à la préparation de linsertion sont dordre culturel et pédagogique. Le diagnostic des compétences et de lemployabilité des élèves, dans toutes leurs composantes, suppose un nouveau référent théorique, méthodologique et pédagogique pour les enseignants. Par une culture du travail, lécole peut anticiper lévolution des identités professionnelles, pour le plus grand bien des élèves. |
De drames existentiels du chômage en processus dexclusion croissant, le phénomène de décomposition de la relation au travail chez les jeunes saccélère. Au cur de la précarisation, les jeunes sont en effet les objets dune société adoratrice de la soumission aux évidences. Il est pourtant clair que dune manière générale le rapport scolaire au travail et à lemploi ne va plus de soi tant le contexte économique destructure les repères culturels dhumanisation et de socialisation génériques. Que deviennent le travail du père ou de la mère, la famille et le logement/espace vital qui constituent lenvironnement social quotidien de lécole ? La multiplication des situations de pauvreté bouleverse le paysage des signes dancrage au réel dans notre pays qui brille, lui, par son technocratisme et son conservatisme. Dans le meilleur des cas, de jeunes Français se lèvent le matin pour aller au collège ou au lycée ou à luniversité avec une motivation à croire que cest encore utile pour eux. Ils ne font que retrouver un lieu traversé des mêmes déstabilisations éducatives et des mêmes enjeux sociaux qui font quils nentendent pas ou plus ou très difficilement le message de la connaissance.
Comment ne pas comprendre que la plupart des jeunes vivent ce déficit de sens généralisé comme une souffrance de lâme ? Car ils prennent conscience avant même leurs parents que lécole nagit plus comme un ascenseur social. Quelle ne leur apporte plus quune nourriture culturelle qui na pour finalité que lexistence dun édredon de mots vains. Lécole ne propose que des choses à dire ; elle ne propose pas de choses à voir et à faire, de choses à construire, de la vie à tramer pour donner du sens à ce que lon apprend. Car la conception dominante du rapport scolaire au travail et à lemploi semble frappée dune double allergie à lactivité concrète des élèves et au lien avec la réalité économique. Si, en dehors de ces deux critères, la prétention de lécole est daffirmer quelle prépare linsertion sociale et professionnelle de chaque élève (1), il nous faut lui dire que les faits sont têtus. La qualité dinsertion de lécole est faible, ne correspond pas aux moyens investis.
Aussi est-il opportun de se demander pourquoi elle ne le fait pas. Où sont les obstacles ? Quest-ce qui freine une préparation scolaire à linsertion professionnelle si lon fait lhypothèse que le travail scolaire est lapprentissage du travail socialement utile ? À quelles conditions lécole pourrait-elle modifier le rapport des élèves au travail et à lemploi ? Si lon fait lhypothèse que lécole doit combiner des savoirs de type scientifique et des savoirs de type pratique sociale de référence ou des savoirs de la vie pour préparer linsertion, comment remettre sur le chantier scolaire une éducation au travail, une pédagogie de lappropriation de la relation au travail ? Comment transformer lécole en chantier de construction du sens du travail et de lanticipation de lemploi ?
Les obstacles à la préparation de linsertion
Ils sont dordres culturel et pédagogique.
Les freins culturels
La culture dominante des acteurs de linstitution scolaire est eschatologique ; au royaume des fins elle appartient en toute quiétude et, pleine de cette intemporalité, elle a quelque difficulté à redescendre dans le cambouis et à voir ce que lon peut en faire.
Mais il est vrai que malgré la reformulation institutionnelle des missions de lenseignant (BO du 20 mai 1997) qui demande à lécole dinsérer, les acteurs ont quelque difficulté à adhérer à cette finalité. Toutefois, elle a le mérite dêtre écrite et de pouvoir être lue en attendant que la prise de conscience de ses enjeux et de ses stratégies de réalisation puisse devenir une pratique culturelle. Car en effet lécole est encore bâtie sur la croyance selon laquelle il suffit de construire une identité scolaire pour intégrer une société économique complexe. Les faits un quart des jeunes de 16 à 25 ans sans emploi en France en 1996, et le taux dactivité des 16-25 ans passé de 60,4 % à 45,6 % entre 1985 et 1997 donnent tort à cette vision du sens de lécole. Les acteurs de linstitution manquent ainsi dune conception globale de ce à quoi sert lécole ; plus encore maintenant que hier, elle sert à construire lidentité sociale de lélève. Les processus dexclusion dans la société française viennent de manière essentielle non pas des structures économiques mais des structures mentales des décideurs politiques et administratifs et de leurs agents dexécution. Si celles-ci avaient évolué, les autres auraient suivi malgré les privilèges acquis. Larchaïsme des conceptions sociales dominantes touche aussi bien la notion de mauvais élève que lorientation à partir de la note, la probabilité dinsertion par le haut niveau de culture générale que le statut social dévalorisé de la formation professionnelle. Les décideurs et les acteurs du système éducatif français nont pas encore compris que les jeunes ne se sentent pas grandir dans un système de formation qui ne sait pas mettre en uvre un parcours de formation équilibrant formation générale et formation professionnelle dès le lycée et qui ne sait pas éduquer les élèves au choix professionnel dès le collège. Ils commencent juste à comprendre que le modèle français actuel est très coûteux en déficit dinsertion sociale et professionnelle, en déficit de sens pour les élèves et en perte dhumanité pour tous. Mais quand vont-ils comprendre, sans que cela dérange leurs petits intérêts, quil nest plus possible de guider laction éducative en pensant former un homme qui ne soit pas un homme un et multiple, intellectuel et manuel, à un métier qui ne soit pas complet, dans une organisation qui ne soit pas qualifiante pour ses acteurs et apprenante pour ceux qui grandissent ? Quand vont-ils saisir, comme les jeunes lont déjà fait, que lécole ne garantit plus une ascension sociale ? La relation formation/emploi est dans un état dincohérence tel que lemployabilité reste une qualité à démontrer en situation concrète. Par ailleurs, la société fonctionne maintenant en systèmes complexes non hiérarchisés où chacun devra trouver une place fonctionnelle. Dès lors, lécole ne peut plus feindre de croire que linsertion des élèves dépend uniquement des résultats scolaires et des examens, dun rituel hors du temps vécu où lon oublie lidentité économique de lélève. Or, celle-ci est constitutive de son identité sociale qui lui assure une image de soi globale, une image en devenir travaillée au moyen de la construction de son projet personnel et professionnel. La voie dexcellence se trouve dans lappropriation par les enseignants et les élèves de cette culture du projet.
Larticulation culturelle entre la demande sociale déducation et la demande économique de formation, encore aujourdhui freinée par loubli de lidentité économique de lélève, dépend de leur articulation systémique. En effet, lécole doit sautoriser à penser lévolution des identités professionnelles et organisationnelles pour anticiper et accompagner la relation formation/emploi dont elle assure une part des déterminants socio-économiques. Les expériences qui existent déjà entre des établissements scolaires et des entreprises de leur environnement montrent bien combien il est difficile de mettre en place une pratique partenariale interactive. Car elle nécessite une vision globale de larticulation entre les deux demandes et des niveaux dorganisation local, académique, régional et national qui conditionnent lélaboration dun projet de formation complexe par létablissement scolaire. Au centre de cette vision devrait se tenir la représentation de lélève au travail que va décliner son projet personnel et professionnel.
Ce que en fait les observateurs de lécole et de ses effets constatent avec une inquiétude certaine, cest lexistence dun processus de socialisation cognitive dominant et dun processus de socialisation professionnelle discursif, sans que lon songe à les articuler de manière opérationnelle. Le déni de ce qui est professionnalisant parce que accroché à ce qui est manuel ou en difficulté est une aberration de marque. Ainsi, il est opportun de souligner que la construction identitaire de lemployabilité à lécole se fait de manière partielle. Si chaque identité voit se développer un processus dappartenance et un processus dattribution, il est clair que ceux de lidentité socio-économique sont minorés, abstraits, projetés dans un futur déterminé par les processus de lidentité scolaire. Lidentité pour autrui est la seule reconnue par lorientation prescriptive qui nautorise que des prescriptions externes pour attribuer une identité de dossier. Tout se passe donc comme si les deux identités étaient confondues pour faciliter la maîtrise de lélève-objet. On voit le parcours culturel à faire pour enfin penser lélève-sujet et la construction de son autonomie dans le cadre de lautonomie de létablissement scolaire. Les comportements enseignants majoritaires doivent être interrogés. Ils sont les premiers prescripteurs de lorientation des élèves et ils ont quelque difficulté à concevoir le projet de lélève comme fondateur de son développement. Dans ce contexte, comment imaginer lapprentissage de la citoyenneté ?
Pour que des élèves apprennent le sens de la République, encore faut-il que les appreneurs soient eux-mêmes très respectueux de la notion et de la pratique de la citoyenneté. Dans un établissement scolaire, est citoyen celui qui respecte les valeurs républicaines en les pratiquant. Cest autant reconnaître le droit de connaître de chaque élève quécarter tout processus dexclusion pour celui qui, en apprentissage du savoir, lest aussi de la loi interne à létablissement. Tout manquement à cette loi exige lapprentissage éducatif dune pratique culturelle qui vise lappropriation de la règle porteuse de la valeur à laquelle on souhaite donner du sens. Ainsi avons-nous pu observer quun élève qui ne présente pas des attitudes sociables avec ses camarades pouvait être chargé dune responsabilité adaptée à ces écarts et à la nécessité de les négocier pour remplir cette responsabilité. Quen est-il alors de la citoyenneté des professeurs qui, pour être faiseurs de leçons, devront affirmer des règles de vie sociale crédibles ? Outre la ponctualité, la tolérance à lautre, lobjectivité du jugement, la coopération, la conception selon laquelle est citoyen celui qui construit sa capacité à gagner sa vie en travaillant, laccent sera plutôt mis sur la concertation, le travail déquipe et la cogestion de létablissement par le biais du projet détablissement et de son outil, le plan de formation de létablissement. La citoyenneté du professeur passe par cette pratique sociale de la gestion des règles de vie interne à lEPLE, sorte de contrat entre les acteurs et les usagers ; le professeur citoyen met en uvre une culture du travail collectif aussi bien dans le fonctionnement de létablissement que dans sa pratique pédagogique. Cest encore trop peu le cas.
Les freins pédagogiques
Ce sont autant la réflexion que la pratique pédagogique qui se trouvent ici interpellées. Ainsi, la pédagogie du projet implique de penser le projet de lélève comme un levier dautodéveloppement du sujet. Pour que celui-ci soit reconnu comme un acteur social en apprentissage, il faut le mettre en situation dapprendre le droit de produire du sens et des gains davenir. Cela passe par une gestion pédagogique des besoins de formation de lélève, lorganisation dun espace-temps où acquérir et produire du savoir sont méthodologiquement liés. Tant que lélève concret nexiste pas, quil nest pas reconnu comme il est, avec ce quil sait, sait faire, sait être comme il le sait, les enseignants ne peuvent pas mettre en uvre des situations pédagogiques qui veulent dire quelque chose aux élèves et qui les fassent progresser. Les parcours de formation individualisés ne sont envisageables que si les enseignants évoluent dune pédagogie impositive à un pédagogie appropriative, font le saut dune pédagogie mono-outillée à une pédagogie pluri-outillée. Les attitudes enseignantes à légard de lélève concret placé dans un cadre de connaissance au travail ne peuvent plus être marquées de la peur de perdre un pouvoir institutionnel ou de se voir en déficit dautorité. Puisque ce sont des conditions relationnelles et psychopédagogiques qui permettent de relégitimer la position de lenseignant.
Les expériences pédagogiques centrées sur lélève et son action montrent que les représentations, qui guident la pratique, sont le lieu dun travail sur soi et dun travail à partir de la tâche prescrite dont laccomplissement est difficile. Lanticipation est souvent contrée par la réalité des comportements des élèves qui cherchent des repères ou plutôt qui apprennent à les construire. La prise de risques, salutaire pour modifier une pratique pédagogique, peut se retourner en réajustement régressif si un conseil de classe trop nominatif a été mal vécu. On retrouve là les incohérences qui peuvent exister entre linnovation pédagogique et le fonctionnement traditionnel dun établissement.
En tout état de cause, dun freinage pédagogique à la préparation de linsertion, une représentation doit être pointée comme jouant un rôle particulièrement décisif dans le développement de lélève et la formation de son employabilité. Ne pas la penser, ni encore moins lexpliciter, suppose une méconnaissance par les enseignants du comment un élève apprend et du pourquoi il est en difficulté, et des nombreux effets négatifs de ce manquement au savoir sur la pédagogie. Il sagit de la représentation de lélève genèse, qui sera à lorigine de lévolution du regard éducatif. Chaque élève incorpore le savoir au moyen des cadres épigénétiques de la connaissance et construit des cadres nouveaux sil est animé de sa pulsion épistémophilique, pulsion de maîtrise du savoir de lautre et signifiant de sa pulsion de mort propre à tout être humain. Un éducateur ne peut plus parler denfant inintelligent ou qui serait nul ; les appréciations des professeurs devraient laisser penser que les enfants sont éducables et différents. Il ny a dès lors de pédagogie que si les situations ou les exercices mis en uvre sont adaptés à lévaluation diagnostique de létat initial du savoir et des compétences de chaque élève. Et bien entendu si le professeur na pas déjà classé, trié, placé les élèves alors quil devrait faire évoluer son regard en intégrant cette représentation de lélève genèse.
Tout compte fait, les obstacles à la préparation de linsertion à lécole sont localisables : ils se trouvent dans linadaptation encore visible des systèmes de pensée/action/organisation/évaluation propres aux acteurs du système éducatif français à la résolution des incohérences de la relation formation/emploi et à la mise en uvre de nouvelles missions et pratiques éducatives. Modifier le rapport scolaire au travail et à lemploi, cest croire quil est possible de former lélève employable (on lui donne les moyens délaborer sa vie, il sera alors citoyen sil grandit sa capacité de la gagner en travaillant) ; cest admettre quil est légitime de penser le projet personnel et professionnel de lélève comme le moyen et le but dune stratégie de développement identitaire.
Les conditions de la préparation de linsertion à lécole
Les conditions de la préparation de linsertion à lécole sont organisationnelles dans la mesure où lon conçoit que le fonctionnement de létablissement facilite la modification des choses que lon pense à partir des choses que lon fait et des actes que lon pose. À cet égard, le projet détablissement et son outil, le plan de formation continue imprime dans lorganisation sociale des stratégies et des procédures culturelles auxquelles les acteurs se réfèrent collectivement et individuellement dans leur enseignement. Mais ces conditions sont surtout professionnelles dans la mesure où lobjet de la préparation et les tâches afférentes dépendent du développement de lidentité professionnelle des enseignants. Ces compétences à développer sont les comportements daide à linsertion et le diagnostic pédagogique.
Préparer linsertion des élèves implique de savoir quelles tâches entreprendre pour faire quoi. Les comportements enseignants qui aident à linsertion sont pluriels et font la part des pratiques dorientation conservatrices et de celles qui seraient innovantes. Ainsi discernera-t-on le comportement dorientation prescriptive, le comportement déducation aux choix professionnels et le comportement daide au projet personnel. Si les professeurs connaissent bien la prescription en matière de trajectoire professionnelle quand ils identifient la valeur sociale dun élève et son parcours de formation à une note et quils attribuent une identité par des impossibilités sinon des interdictions à être et à devenir, ils découvrent les autres comportements. Et saperçoivent quils peuvent éduquer aux choix professionnels en pratiquant une relation partenariale avec les acteurs de lentreprise, en organisant des situations pédagogiques pour construire des compétences sociales et socio-affectives, outre les compétences cognitives et sociotechniques qui sont le support du travail engagé. Dans ce cas, ils sautorisent déjà à parler en conseil de classe du choix de lélève, à évoquer des transactions subjectives de lélève considéré et à développer une identité possible. Quant au comportement daide au projet personnel, les enseignants le vivent de manière trop informelle, comme sil sagissait dune pratique hors datteinte ou hors fonction. Et pourtant le premier prescripteur pourrait mettre en uvre une pédagogie interactive où les élèves auraient des points de repère dans loffre dune identité virtuelle, négociée, évolutive. Des entretiens permettraient aux élèves de réguler leur identité pour soi et de renoncer à une identité visée illusoire ; une pédagogie du dialogue, à gestion coopérative, serait utile aux élèves que fascine la chimère du paraître ou du mieux disant. La projection dans le futur soutenue par la recherche dune ressemblance professionnelle nexclut en rien le principe de réalité ou la cruauté du réel. La formation des enseignants au diagnostic pédagogique renforce lappropriation des comportements daide à linsertion puisque diagnostiquer la construction dune compétence cest évaluer un élément ou une étape du projet personnel et professionnel de lélève.
Pour diagnostiquer létat dun savoir ou dune compétence, ou de lemployabilité, il est opportun de se référer aux modèles de létiologie pédagogique (2). On rappelle linfluence déterminante de lidentification narcissique au savoir construit à travers le regard des autres ; les élèves investiront dautant plus leur travail scolaire et la ressemblance professionnelle à une pratique sociale de référence quils sauto-identifient au savoir ou à la compétence nécessaire à la construction de leur projet personnel reconnu comme leur uvre propre. Cette image de soi en construction que représente le projet évolue en fonction des transactions objectives, subjectives et négociées que lorganisation pédagogique centrée sur la connaissance au travail établit, prévoit et facilite. Un élève qui réfléchit à ce quil fait et sait, qui apprend en travaillant dès lors que lenseignant le place en condition de le faire, peut être aidé dans son développement. Soucieux damener à gérer une action et à produire des choses, de faire mettre en mots les démarches réalisées et les choses sues, soucieux de ce qui change dans le langage de ses élèves, lenseignant tentera de déchiffrer les produits et les réalisations et dinterpréter ce quil observe.
Ainsi, correspondant aux trois états du savoir et de la compétence que dans un ordre génétique le diagnostic pédagogique repère , létat indifférencié, létat dédifférencié et létat différencié, les enseignants peuvent sautoriser à identifier trois états de lemployabilité des élèves. On distinguera une employabilité faible quand les déficits de compétence sur les plans cognitif, social, affectif et socioprofessionnel ne sont pas réétayés et deviennent répétitifs, caractérisant des dysgnopraxies scolaires. Des troubles du comportement ou de la conduite ont les mêmes conséquences, quune difficulté à autoréguler révèle. Le travail pédagogique consiste à faire fabriquer du langage à partir de laction et à imaginer ce qui peut le réétayer. Une employabilité est progressive quand léducation aux choix professionnels met les élèves en relation avec les contraintes et les structures socio-économiques, les métiers et les qualifications professionnelles. Les élèves sont mis en situation de faire des choix évolutifs et de les vérifier. Une employabilité est établie sinon consolidée quand lorganisation pédagogique fait pratiquer une coopération sociale. Celle-ci impulse lappropriation en actes des compétences sociotechniques telles que la négociation, la résolution de problèmes dorganisation du travail. Alors que linvestissement dune pensée objectivée sera possible parce que immédiatement socialisée, lélève dessinera plus clairement son projet personnel et professionnel à travers les interactions vécues et réfléchies.
La préparation de linsertion à lécole suppose un nouveau référent théorique, méthodologique et pratique pour les enseignants. Ils doivent évoluer dans leurs conceptions, changer de modèles pour repenser leur pratique denseignement en intégrant la pensée dune gestion systémique de lemployabilité. Il sagit bien de réexaminer la professionnalisation des enseignants dont la formation continue est une condition déterminante. Aussi faut-il désormais former les acteurs de létablissement scolaire à la formalisation des savoirs de laction pour étudier les conditions de mise en uvre des modes de relation au travail et de limplication au travail ; et à des conduites de gestion des compétences et des ressources humaines ou de la professionnalité. Sans oublier de continuer de les former à laide à la socialisation et à la professionnalisation des élèves acteurs de leur formation.
Les chantiers pédagogiques à imaginer
Lécole devient le champ de la construction identitaire globale par les compétences. Chaque enseignant peut penser quil lui appartient de mettre en uvre des situations dapprentissage dont louverture à la professionnalité des élèves ne fait aucun doute.
La décision de pratiquer des traitements pédagogiques assure à la démarche du réétayage le diagnostic de la relation au travail. Les situations actives et flexibles mettent les élèves en légitimité dagir et dinvestir leur énergie à des fins culturelles. Ce contexte donne du plaisir à apprendre car les élèves travaillent cest-à-dire opèrent les transformations propres à un savoir enseigné ou à la construction dune compétence. Laccès à la connaissance scientifique exige une rupture avec un savoir connu ; les élèves franchissent cet obstacle quand la logique de tâche décortique le contenu pour produire le savoir. Cette rupture fonctionne comme une approche de lemployabilité car elle oblige les élèves à (se) travailler, à produire un effort daction-réflexion dans le but dacquérir de la connaissance déclarative ou procédurale, dobtenir un gain identitaire, une plus-value de sens. On peut comprendre ceux qui ont des difficultés à le faire et qui en saisissent ou non les enjeux profonds ; lincivilité peut surgir à tout moment. On voit limportance du diagnostic pédagogique pour identifier lécart prérequis/préacquis et repérer le degré de rupture de lobstacle à franchir pour chaque élève, dynamiser la tâche et suivre de manière individualisée les transformations et les synthèses opérées.
Le diagnostic du rapport à loutil est de même très intéressant dans la mesure où loutil transforme lélève sil laide à transformer la connaissance en compétence. De ce fait, quil soit déclaratif ou procédural, loutil détermine la genèse de lemployabilité et lécole est un lieu dimprégnation de la culture du travail. Dans le même ordre des causes et des effets, le diagnostic du rapport au savoir professionnel se trouve avoir une influence plus significative sur la préparation de linsertion. En effet, le dispositif de lalternance école/entreprise a pour objectif à court terme de former une employabilité suffisante à loccupation dun poste de travail quelle que soit la qualification professionnelle demandée. Or, comme le mouvement de détaylorisation samplifie dans les entreprises, une exigence nouvelle apparaît pour les enseignants, celle dapprendre aux élèves à se réapproprier le savoir. Ce mouvement donne une plus grande autonomie dans le travail aux opérateurs ; il faut apprendre aux élèves à gérer une autonomisation croissante. Cest pourquoi la construction des compétences sociales, affectives, doit accompagner celle des compétences cognitives et socio-techniques dans lenseignement dune discipline. Mais cest aussi pourquoi les enseignants doivent organiser un cadre de travail qualifiant dans lequel les élèves apprennent à construire leur savoir par synthèses successives, à auto-évaluer les compétences construites et à contrôler leur environnement Sur le plan structurel, un parcours de formation implique darticuler formation générale et formation professionnelle, une logique dapprentissage (même en production économique) et une logique de développement de compétence. Le travail effectué dans ce parcours prend alors une valeur éducative et stratégique dans la mesure où le travail accompli représente laffrontement au réel, à linconnu, à laléatoire, et mobilise lintelligence rusée pour faire face à la résistance du réel. Si " le sens du travail pour soi est indissociable du sens de son travail pour autrui " (3), la reconnaissance de lemployabilité construite nen est que plus réelle induite par la visibilité du sentiment dappartenance professionnelle. La gratification identitaire devrait suivre et finaliser ce processus intersubjectif. Les enseignants nauront de cesse en conséquence de fabriquer les qualités de lélève au travail au moyen dune organisation pédagogique qualifiante reposant sur le travail déquipe. Le diagnostic de lemployabilité portera sur la vision globale de la situation, lanticipation de la tâche, ladaptation à la tâche et à lévolution du contexte. La formation et la protection de lemployabilité à lécole sappuiera sur des pratiques de gestion des ressources humaines et sur linvention de dispositifs qualifiants internes à létablissement scolaire ainsi que sur des types de contrats pédagogiques et éducatifs permettant de parer à diverses situations de rupture ou de conflit ou à des dysfonctionnements.
On comprend pourquoi le projet personnel et professionnel de lélève est encore un outil de développement si peu concevable par les enseignants. Et pourtant, lécole mêle bien lespace du rêve et laction dans le réel ; pourquoi résister à cet acte imaginaire par lequel lélève pratique un apprentissage du savoir-pouvoir sur le temps et son devenir ? Le projet est essentiellement un travail danticipation où lélève mesure les coûts, les risques et les bénéfices dune décision dutilité désirable. Il pourrait entreprendre ces démarches en utilisant la carte-projet. Celle-ci se présente comme une carte didentité scolaire et socio-économique par année scolaire. Elle propose des compétences et leurs indicateurs (comme ladaptabilité, lautonomie, déclinée en auto-évaluation, responsabilité, prises dinitiative, le travail en équipe, linvestissement dans le travail, la créativité et le transfert, la sociabilité) et demande dévaluer la fréquence de chacun de leurs indicateurs. Pour stimuler laide apportée par les enseignants au projet de lélève, il est possible de proposer dautres outils qui se présentent sous la forme de questionnements sur la motivation à être dans létablissement, lintérêt pris à apprendre, la reconnaissance quen attend lélève, les transactions quil a commencé dentrevoir ou avec lesquelles il ne peut faire autrement que de vivre ou de négocier. Chaque élève développe ainsi des compétences, construit son projet personnel et professionnel en négociant une identité visée avec les enseignants et, finalement, prépare son insertion professionnelle et sociale.
Au demeurant, les procédés techniques de socialisation professionnelle ont pour objet dimprégner les représentations sociales et éducatives des enseignants et des élèves des exigences propres à la double articulation entre la demande sociale et la demande économique et entre la formation générale et la formation professionnelle. Lévaluation de létat de lemployabilité de lélève dépend donc du diagnostic de la mise en uvre de ces procédés techniques, de cette technologie globale du projet qui permet aux enseignants de pronostiquer les chances dinsertion.
En conclusion est-il besoin de le souligner en ces temps dincertitude qui pèsent sur le destin scolaire et la valeur économique du diplôme ? , lécole ne peut se désintéresser de lemploi des élèves quelle instruit et forme avec responsabilité. Elle devra porter un intérêt croissant au monde socio-économique et mettre en uvre une stratégie de formation en créant des gisements éducatifs et professionnels en cohérence avec la structure évolutive de lemploi-type dynamique pour préparer une professionnalité reconnue. Par une culture du travail, lécole peut anticiper lévolution des identités professionnelles. Les jeunes ne pourraient que sen porter mieux.
Louis-Pierre JOUVENET
NOTES
(1) Jouvenet (L.-P.), " Préparer linsertion professionnelle et sociale de lélève ", Lyon, CRDP, 1997, 192 p. Les analyses de cet article sappuient sur celles de notre ouvrage, sen inspirent, les reformulent, pour les rendre plus opportunes.
(2) Jouvenet (L.-P.), op. cit., pp. 111 à 125.
(3) Guiho-Bailly (M.-P.), " La reconnaissance : un concept crucial ", Le Journal des psychologues, mars 1998, n° 155, pp. 32 à 35.
Ville
École Intégration n° 113 - juin 1998
© MENRT, CNDP 1998