Action ou vérité
Notes ethnographiques sur la socialisation sexuelle des adolescents dans un collège de banlieue

David LEPOUTRE
Maître de conférences en sociologie à l’université d’Amiens.

La socialisation sexuelle des adolescents dans les banlieues présente certains traits spécifiques ou plus accentués qu’ailleurs : clandestinité des relations de flirt, machisme se manifestant par un contrôle masculin exacerbé, voire par des violences sexuelles, rareté des occasions et des lieux de rencontre.
Au collège, lieu de socialisation par excellence, la construction de l’identité sexuelle de ces adolescents n’est pas fondamentalement différente de celle d’autres milieux sociaux et s’exprime essentiellement par la maîtrise des apparences et des jeux rituels.

En matière de pratiques et de comportements adolescents, la méconnaissance ou l’ignorance dans laquelle nous nous trouvons généralement ne tient pas seulement au décalage culturel des générations successives, mais aussi et surtout au gouffre de la mémoire, c’est-à-dire à l’oubli plus ou moins complet des processus concrets d’apprentissage et de socialisation qui nous ont conduits progressivement à devenir ce que nous sommes. Il en va ainsi des relations intersexuelles, ou de couple, dont l’initiation est spécialement déniée et occultée dans notre contexte de civilisation, puisque ces relations spécifiques renvoient, dans le regard que nous leur portons, à une double conception naturalisante : celle, biologique, du désir sexuel et celle, magico-religieuse, du sentiment amoureux. Autant dire que la place restante pour une approche sociologique ou ethnologique est fort réduite, ce qui ne fait d’ailleurs que renforcer les représentations dominantes de l’adolescence, qui relèvent principalement, comme on le sait, de la psychologie.

Pourtant, ici comme ailleurs, les conduites et les interactions sont socialement mises en forme, codées et ritualisées, et sont par conséquent apprises et transmises dans un cadre essentiellement collectif. C’est en tout cas ce qui ressort des quelques observations de terrain qui font la matière de cet article et qui ont été notées en parallèle et à la suite d’une étude ethnologique sur la culture des rues effectuée entre 1990 et 1996, dans la ville de La Courneuve, en banlieue nord de Paris (Lepoutre, 1997).

Le collège où j’enseignais à cette époque est situé au centre ville, dans un quartier relativement ancien de la commune, mais la plupart des 700 élèves, garçons et filles, qui le fréquentent résident, eux, dans les grands ensembles d’HLM environnants, dont la fameuse cité des Quatre Mille qui fait figure de symbole d’un urbanisme honni et révolu et qui est évidemment classée parmi les quartiers " difficiles " du fait des problèmes socio-économiques de différentes natures qui y sont spécialement concentrés. Socialement, ces adolescents appartiennent principalement aux couches populaires, puisque 80% de leurs parents actifs sont ouvriers ou employés. Ils sont par ailleurs massivement issus de familles immigrées ou originaires des Dom-Tom (85%) et forment ainsi une population très mélangée. La principale composante est d’origine maghrébine (46%), mais on compte également de forts effectifs d’élèves issus de familles d’Afrique noire ou des Comores (16%), des Dom-Tom (8%), d’Asie du Sud-Est (5%), d’Europe du sud (5%) et du sous-continent indien (5%), le pourcentage restant (15%) concernant les adolescents originaires de France métropolitaine (1).

C’est dans ce triple contexte de classe d’âge collégienne, d’appartenance sociale populaire et de forte mixité culturelle que nous envisagerons ici quelques-uns des aspects de la socialisation sexuelle adolescente. Si celle-ci semble par certains côtés très décalée par rapport à celle qui a été décrite par les sociologues ayant porté leur attention sur le phénomène des relations de flirt (Jaspard, 1997 ; Juhem, 1995 ; Lagrange, 1998), elle s’opère néanmoins selon des modes très comparables à celle des adolescents des classes moyennes urbaines.

Socialisation sexuelle et contrainte sociale

La première chose qui frappe, dans le contexte des cités, c’est justement la rareté apparente, ou du moins l’invisibilité des relations de flirt entre adolescents. Que ce soit dans l’enceinte scolaire ou dans la rue adjacente de l’établissement, aux heures de rentrée et de sortie, ou encore dans les espaces publics de la ville, et spécialement ceux, très fréquentés et animés, du grand ensemble des Quatre Mille – dans lequel j’ai résidé pendant un peu moins de deux ans –, on ne voit pour ainsi dire jamais de couples adolescents s’affichant comme tels.

Globalement, ce type de relations semble en réalité bien moins développé et répandu que dans d’autres univers sociaux. Pour une partie des adolescents au moins, les relations de flirt semblent retardées dans le temps et donc reportées dans la classe d’âge supérieure, celle des élèves de lycée, ou bien même, pour certaines filles notamment, tout simplement inexistantes. Cela tient d’une part aux origines culturelles et religieuses d’une partie de la population adolescente concernée, d’autre part aux caractères spécifiques du contrôle social dans les quartiers de grands ensembles populaires, et enfin à la culture machiste parfois très affirmée, dans le contexte de la culture des rues, ces trois facteurs présentant évidemment de nombreux liens entre eux.

Sans en faire en aucune façon un idéal-type de la condition féminine adolescente en banlieue, on peut néanmoins prendre l’exemple assez parlant et maintes fois décrit des jeunes filles de familles maghrébines pour aborder la question des contraintes culturelles qui pèsent sur la socialisation sexuelle adolescente. Le rôle que ces jeunes filles sont censées occuper dans la reproduction du modèle familial " traditionnel " les place en effet au cœur des enjeux de résistance culturelle de leurs parents immigrés. Même si de multiples formes de négociations et de compromis sont possibles et fréquentes, sources notables de dynamisme et d’innovation sociale (Bouamama, Sad Saoud, 1996), l’autorité et le contrôle qui s’exercent généralement sur elles à partir de la puberté ne leur laissent pas, loin s’en faut, toute liberté en matière de sorties, de voyages et d’une façon générale de relations autonomes, notamment avec des pairs du sexe opposé. Qui plus est, les valeurs et les normes de comportements qui leur sont transmises dans la famille, même si elles entrent en contradiction avec celles de la société française, ne peuvent pas rester sans effet sur leur conscience, leur comportement et la façon dont elles organisent leurs relations. Pour bon nombre d’entre elles, les relations de flirt sont ainsi plus tardives et s’établissent presque toujours dans un relatif secret.

La dimension culturelle des comportements, qui ne concerne évidemment pas seulement les jeunes filles maghrébines subissant l’autorité d’un père soucieux d’honorabilité, ni même seulement celles de familles préoccupées de stratégies matrimoniales, est d’ailleurs parfaitement présente à la conscience des adolescents eux-mêmes, qui associent couramment l’appartenance française – sans faire la distinction pertinente des couches sociales –, à une plus grande marge de comportement en matière de relations intersexuelles, comme cet adolescent comorien qui m’expliquait en riant qu’il était désormais " en mission ", c’est-à-dire à la recherche d’une " toubab " [blanche] : " Je veux une qui soit libre, si je veux me balader avec, elle sera disponible… Les Françaises libres, tu peux présenter aux parents : " C’est mon copain… " C’est une liberté, les Françaises, une liberté totale ! " (2).

Le caractère secret des relations de flirt concerne ici spécifiquement tous les adolescents qui vivent quotidiennement dans le contexte urbain de la cité, du fait de l’extrême intensité du contrôle social qui s’y exerce à tout moment. D’une part, l’interconnaissance, très développée dans ces quartiers qui s’apparentent à de véritables " villages urbains ", se traduit par une circulation permanente de bavardages, ragotages et rumeurs de toutes sortes (Calogirou, 1989 ; Lepoutre, 1997), et la peur du " qu’en dira-t-on " pèse en conséquence sur les faits et gestes de chacun. D’autre part, la visibilité des espaces publics, déterminée par l’architecture des barres et des tours et leurs dispositions dans l’espace, rend toute pratique discrète impossible en dehors du domaine résidentiel strictement privé, au point que les grands ensembles ont pu être comparés, à juste titre, aux prisons " panoptiques " inventées à la fin du XVIIIe siècle (Aït El Cadi, 1998).

Enfin, la structure des relations intersexuelles est ici fortement orientée, du fait des origines majoritairement méditerranéennes, des appartenances populaires et aussi bien sûr de la classe d’âge des personnes concernées, du côté de la domination masculine, qui s’exerce selon des modalités particulières dans le contexte culture des rues. Cette domination s’exerce dans les interactions banales et quotidiennes, au sein du groupe des pairs, à l’école et dans la cité, comme en témoigne entre autres tout un registre de vocabulaire argotique, notamment celui qui se rapporte aux relations sexuelles et aux femmes – et qui constitue en l’occurrence l’une des grandes thématiques lexicales du " Français contemporain des cités " répertorié par les linguistes (Goudaillier, 1997). Les synonymes nombreux qui désignent la femme, les attributs physiques féminins, la drague, les relations sexuelles, ne font en l’occurrence qu’accuser une tendance sémantique – celle de la femme objet, de la relation de possession, etc. –, déjà présente dans les catégories de la langue standard (3).

La domination peut dans certains cas prendre la forme spécifique du contrôle aigu des frères sur les sœurs, selon le principe, commun aux sociétés à honneur méditerranéennes, de la responsabilité masculine de l’honneur féminin. L’exacerbation de ce contrôle masculin, qui se traduit concrètement par une surveillance quasi-policière – s’appuyant évidemment sur la configuration sociale et spatiale des grands ensembles précédemment évoquée – et au besoin par une contrainte physique, est particulièrement remarquable chez les garçons en échec scolaire et social, généralement délinquants et portés vers un repli identitaire et la recherche d’une application stricte de règles et principes déconnectés du monde social dans lequel ils ont été établis.

Dans sa version la plus dure, la culture machiste s’affirme à travers les violences sexuelles qui se trouvent évidemment plus fréquentes ici que dans d’autres contextes sociaux, depuis les séances collectives de pelotage exercées dans un coin de cour de récréation ou de bâtiment, sur la victime adolescente " de service ", jusqu’aux viols de mineurs par des mineurs qui défrayent régulièrement la chronique des banlieues, en passant par toutes sortes de pratiques ludiques obscènes exercées par les garçons à l’encontre ou au détriment des filles, telles que par exemple le jeu maintes fois observé des lunettes permettant de voir sous les vêtements…

Dans l’imaginaire de la culture des rues, il existe un personnage récurrent, qui fait en quelque sorte figure d’épouvantail, celui du " diquesa " (verlan de sadique) (4). Voici par exemple le paragraphe de définitions et de citations que lui réserve l’un des dictionnaires récemment publiés sur le langage des cités : " 1° Violeur, agresseur sexuel. " Monsieur, un diquesa il s’intéresse beaucoup aux femmes, et puis il attend, et puis il les prend, il fait n’importe quoi avec elles, par exemple des photos, et puis il les tue. " 2° Par extension, personne obsédée ; qui aime bien tuer ; qui fait peur la nuit ; qui est folle ; qui boit trop et qui prend de la drogue ; voleur ; psychopathe ; homosexuel. " Marc a flasché sur Isabelle : il n’arrête pas de la draguer : c’est un diquesa. " " Il y a une boîte remplie de diquesas. " " Un diquesa est rentré dans mon couloir, il draguait les petites minettes en sifflant. " " En rentrant du cinéma, un diquesa m’a coursé : tellement que j’ai flippé ma race, que je suis rentrée en courant. " " Boubakar était en train de pisser ; un diquesa le regardait " " (Seguin, Teillard, 1994).

Les violences sexuelles auxquelles font référence ces citations d’adolescents (5) à caractère burlesque témoignent d’une réalité qui n’est pas si imaginaire qu’on pourrait le croire. L’une de mes collègues de lettres, au collège, avait demandé à ses élèves de troisième, sans arrière-pensées morales aucunes, de rédiger un devoir dont le sujet portait sur l’aveu d’un mensonge et sa justification. Or, à sa terrible surprise, cela avait donné à deux adolescentes l’occasion d’avouer ce qui avait toutes les apparences, non pas d’un mensonge, mais d’un véritable et tragique secret. L’une d’entre elles racontait ainsi une séance de viol collectif avec l’une de ses amies, à laquelle elle avait miraculeusement échappé – mais pas son amie. Une autre relatait des attouchements sexuels pratiqués par un homme lui urinant dessus, alors qu’elle avait huit ans, dans une coursive de la cité dans laquelle elle résidait (6).

C’est dans ce contexte global de résistance identitaire et culturelle des familles, de contrôle social généralisé dans les quartiers et de culture machiste très développée chez les garçons qu’il faut comprendre la forte propension des adolescents, même plus âgés que ceux dont il est directement question ici, à entretenir le plus grand secret autour de leurs liaisons intimes. Cette sorte de clandestinité des relations intersexuelles, qui implique une " exogamie " de quartier quasi absolue, est invariablement justifiée, dans le cadre des confidences faites à l’ethnologue, par le fait que " après, ça va faire des histoires ! ".

Il faut remarquer, pour finir, que les jeunes des classes populaires qui résident dans les cités rencontrent sans doute moins d’occasions et de lieux propices à l’épanouissement des relations de flirt qu’ailleurs. Les bals publics comme les boums privées (teufés) sont relativement rares ou ces dernières presque toujours fermées à ceux qui " traînent " dans la rue, les familles comme les institutions publiques étant généralement réticentes à en organiser du fait des bagarres et des dégâts qu’elles entraînent systématiquement. Ce sont par conséquent les institutions de socialisation et notamment l’école, dans leurs activités quotidiennes, qui jouent ici le rôle le plus important, comme nous allons le voir.

Définition sexuelle des identités et rites de socialisation des corps

" Le programme sous-jacent de toute école, de toute communauté de travail, de toutes les activités sportives, etc., destinées aux jeunes, n’est autre, souvent, que la quête d’identité, celle-ci se définissant essentiellement, au cours de cette phase, par rapport au partenaire du sexe opposé " (Mauger, 1994, 264). Cette remarque indique bien que l’institution scolaire remplit des fonctions multiples et parfois très différentes de celles pour lesquelles elle est officiellement définie, ou du moins perçue de l’extérieur, notamment par les parents. En tant que lieu de vie sociale adolescente, l’école sert de support à toutes sortes de relations qui peuvent s’épanouir de manière autonome, c’est-à-dire à l’écart relatif du contrôle des adultes.

De cet autre point de vue, comme en miroir de ce qui a été évoqué précédemment, les adolescents qui résident dans les grands ensembles populaires, et notamment dans celui où ont été menées nos observations, sont soumis à des modalités de socialisation tout à fait comparables à celles en vigueur dans d’autres contextes sociaux. Si les relations de flirt ne sont guère développées et sont surtout très secrètes, en revanche, les activités et les pratiques diverses liées à la socialisation sexuelle sont présentes ici comme partout ailleurs.

Le collège constitue d’abord un espace privilégié de sociabilités masculines et féminines, fondatrices des identités sexuelles respectives. En deçà du système des relations lié à la culture des rues, notamment dans sa dimension la plus machiste, les discours de tous les jours sont ici relativement conformes aux représentations et à l’imaginaire adolescent des classes moyennes urbaines, ce que reflètent bien les conversations entre adolescents. Ceux-ci sont en effet principalement préoccupés de l’évaluation des attributs physiques et esthétiques ou des performances sentimentales de leurs pairs ; ils passent une partie de leur temps à élaborer des projets et des stratégies de conquête ; ils se posent maintes questions plus ou moins concrètes concernant la physiologie du sexe et des relations sexuelles, etc. C’est dans ce contexte qu’il faut évidemment comprendre le succès de séries télévisées telles que Hélène et les garçons (Pasquier, 1994) ou celui des groupes de musique commerciale du type Boys bands ou Spice Girls, ainsi que la consommation de presse spécialisée pour adolescents dans laquelle on retrouve notamment les photos des chanteurs et des acteurs en poster, les adresses de leur fan-club, etc.

Les rédactions de la classe de troisième évoquée ci-dessus étaient très significatives à cet égard. Le sujet était libellé de la façon suivante : " Il vous est arrivé [...] de mentir. Imaginez la lettre que vous pourriez écrire pour justifier votre mensonge. " Si la question du mensonge ainsi que le style épistolaire exigé pouvaient dans une certaine mesure orienter les choix de thèmes, le contenu des rédactions reflétait néanmoins aussi, assurément, l’état de la conscience adolescente. Or, dans 20 copies sur 26, le sujet fut traité à travers des faits concernant les relations " de couple " : aveux d’une liaison secrète à ses parents, d’une infidélité ou d’une rupture à son partenaire, d’un ragot ou d’une rumeur au sujet d’une liaison entre deux autres personnes, etc.

L’un des aspects majeurs de la socialisation sexuelle individuelle au cours de l’adolescence concerne certainement la construction des apparences qui peut se définir tout simplement comme une mise en scène sociale des corps. Ici, l’établissement scolaire remplit le rôle de véritable théâtre au sein duquel les individus composent chacun leur propre rôle, principalement à travers la construction de leur costume ou de leur look. Si, dès leur plus jeune âge et même depuis leur naissance, les enfants sont définis sexuellement, par des choix d’éducation appropriés (prénom, habillement, jouets, tâches exigées, attentes spécifiques…), ce n’est qu’à partir de l’adolescence qu’ils commencent à avoir une certaine maîtrise personnelle de cette différenciation, notamment par les choix qu’ils peuvent effectuer en matière de vêtements, toilettes, coiffures, parures, etc. Derrière l’apparente uniformisation des tenues, dites unisexes, dont la généralisation du pantalon, du tee-shirt ou du blouson est un des exemples caractéristiques, le travail de distinction des sexes continue en effet toujours de s’opérer, à travers les catégories traditionnelles, nouvelles et parfois interchangeables des différents looks sexuellement définis : du côté féminin, la coquetterie, l’élégance, le charme, la grâce, avec les couleurs, les matières de tissu, le maquillage, les bijoux, les coiffures " ethniques " sophistiquées, ou l’élancé, avec les plateform-boots allongeant démesurément les jambes, ou encore le sexy, l’excitant, avec la mise en valeur discrète ou provocante des atouts corporels ; du côté masculin, la sportivité, l’agilité, la mobilité, la rapidité, avec la mode des survêtements, des chaussures de sport et des casquettes de base-ball, ou l’aisance, la force, l’allure imposante, avec la mode des pantalons larges, des énormes vestes en duvet et des grosses baskets délacées, ou bien le " destroy ", avec les jeans déchirés, ou encore l’ostentation, la frime, avec le port d’accessoires tels que lunettes, bonnets, gants de cuir, etc., et bien sûr et peut-être surtout l’attachement devenu quasi obsessionnel pour la griffe, la marque, souvent portées de manière la plus visible possible.

Le regard et le jugement exacerbé que les adolescents portent les uns sur les autres et en particulier sur les personnes du sexe opposé – et qui s’expriment notamment par les séries de vannes que l’on s’échange couramment dans ce contexte social et cette classe d’âge – sont largement conditionnés par les apparences de vêtement et de look, en dehors desquelles les aspects proprement physiques et les attributs sexuels des personnes, aussi objectivement attrayants soient-ils, ne peuvent guère être perçus ou appréciés. En témoigne la réaction suivante des élèves, dans une classe de troisième technologique avec laquelle nous regardions lors d’une séance d’histoire Les Temps modernes de Charlie Chaplin. Le principal personnage féminin du film est une jeune fille très jolie mais qui porte la misère sur la peau. Elle accompagne Chaplin dans ses aventures et ses mésaventures et se retrouve un soir dans un grand magasin où ce dernier a trouvé un emploi de veilleur de nuit. Disposant à sa guise des rayons de vêtements, y compris les plus luxueux, elle enfile un somptueux manteau de fourrure blanche et prend une pose charmeuse, ce qui entraîne instantanément un concert d’exclamations de stupéfaction et d’admiration de la part des garçons de la classe, soudains " chauffés à blanc " : " Ouaah ! " " Oh putain ! ", etc., eux qui n’avaient pourtant eu jusque-là aucune considération pour son physique et qui avaient même fait plusieurs remarques acerbes et sarcastiques sur son " air de clocharde ".

Construire son identité sexuelle par la maîtrise des apparences est une chose. Mais c’en est une autre que d’expérimenter ou même de se représenter concrètement des relations intimes avec des partenaires du sexe opposé, relations qui impliquent que l’on mette réellement son corps au contact d’un autre, dans des modalités définies comme sexuelles. C’est que le passage de l’intimité corporelle strictement familiale à celle relevant du couple ne va pas de soi. Il est frappant d’observer comment boire à la même bouteille apparaît par exemple fort dégoûtant aux pré-adolescents. De l’entrée à la sortie du collège, c’est-à-dire en quatre ou cinq années tout au plus, une véritable mise en condition des corps s’effectue, à ce niveau, qui permet par exemple aux garçons et filles de classe de troisième de se mettre les uns à côté des autres dans les salles de cours, alors que cette proximité est plus ou moins exclue dans les classes de sixième et vécue, quand elle est imposée par l’enseignant, comme particulièrement gênante.

Si les modalités d’apprentissage de la relation intime peuvent être très diverses – le rôle de la télévision dans la transmission d’un certain savoir sexuel n’étant certainement pas à négliger (Aït El Cadi, 1998) –, l’initiation adolescente s’opère en fait principalement, dans la tranche d’âge des dix-quatorze ans, de manière ludique et rituelle. C’est de cette façon que l’on peut en tout cas interpréter certains jeux qui se pratiquent en groupe dans des occasions telles que les séances oisives de fins d’année scolaire, les voyages en autocar, les centres de colonies de vacances, etc.

L’un des plus significatifs d’entre eux est sans doute le jeu action-vérité, dont la fonction principale n’est autre, justement, que cette socialisation sexuelle des corps. La règle en est tout à fait simple, au point qu’il ne peut apparaître, aux yeux des adultes, que comme un amusement parfaitement stupide. Un premier joueur du groupe réuni en interpelle un autre, à sa convenance, et lui demande de choisir l’un des deux termes suivants : " action ou vérité ". S’il choisit " action ", son interlocuteur lui demande une action précise qu’il doit impérativement réaliser ; s’il choisit " vérité ", il doit répondre à une question qui lui est posée, en s’engageant à dire toute la vérité. Une fois l’action réalisée ou bien la réponse donnée à la question, ce dernier désigne à son tour une personne du groupe de son choix, et lui fait subir exactement le même sort. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’on décide d’arrêter. Il n’y a ni gagnant, ni perdant. Le jeu ne se justifie que par le plaisir des interactions qu’il entraîne. En théorie, toutes les actions possibles peuvent être commandées à la " victime " et toutes les questions imaginables peuvent également lui être posées. Mais en fait, les actions comme les questions sont parfaitement stéréotypées. Les actions consistent toujours, soit à faire une bise à Untel ou Unetelle, soit, pour les garçons, à faire vingt pompes, ou, pour les filles, à dénuder un genou, une épaule. Quant aux questions qui sont posées, elles sont systématiquement du type : " De qui t’es dosé(e) [amoureux(se)] ? ", " Avec qui t’es déjà sorti(e) ? ", " Avec qui tu voudrais sortir ? ", " Avec qui sort Untel ou Unetelle ", etc. (7).

Ce jeu, qui n’a d’idiot que l’apparence, constitue, comme on le voit, un mode d’affirmation des identités sexuelles. Dans l’épreuve des pompes, c’est la puissance physique virile qui est affichée ; dans celle du corps dévoilé, c’est la pudeur féminine qui est mise en jeu. Le jeu rend également possible, dans le cadre d’une règle collectivement établie, un premier contact sexué des corps, à travers la pratique de la bise. La présence du groupe oblige les acteurs à surmonter leur timidité et à faire le pas. (Dans une version plus osée, attestée dans des catégories sociales plus aisées, les bises sur la joue sont remplacées par des bises sur la bouche, voire de véritables baisers.) Les injonctions qui sortent du cadre couramment admis socialement sont l’occasion d’une réaffirmation des valeurs collectives, notamment celle de l’hétérosexualité masculine et celle de la modestie sexuelle féminine. Tel garçon à qui l’on demande d’embrasser un de ses pairs refusera de se prêter à " des histoires de dépe [pédé] ", telle fille à qui il est demandé de faire " la bise à tous les keumés [mecs] de la classe " se défendra avec vigueur de n’être " pas une salope ". La hiérarchisation des membres du groupe selon des critères esthétiques est ici mise en œuvre ou confirmée, par le jeu des défis et contre-défis qui sont contenus par exemple dans le fait d’embrasser le plus beau, la plus belle, ou bien le ou la plus moche de la classe. La présence du groupe, les commentaires et les rires sarcastiques ou les fous rires qui accompagnent les échanges de bises, ainsi que les questions volontairement indiscrètes qui sont posées, préfigurent la dimension éminemment collective du lien intersexuel et, partant, du mariage.

Il existe de nombreuses variantes de jeux qui renvoient à cette même fonction de socialisation, dont certaines sont tout simplement des versions adaptées de jeux traditionnels de cartes, de cercles, de rondes ou de farandoles. Tels sont, parmi d’autres, le streap poker et le pouilleux déshabilleur, dans lesquels les participants enlèvent un vêtement à chaque fois qu’ils perdent une partie ; le jeu de l’allumette cassée qui consiste à se passer, de bouche en bouche, une allumette qui sera coupée en deux après chaque tour de cercle ; le jeu du tapis, dans lequel chaque participant désigne tour à tour, au sein d’une ronde dansant autour de lui, un partenaire à embrasser ; etc. (8).

On peut enfin compter parmi les pratiques de socialisation des sexes celle des différentes danses pratiquées dans les réunions ou fêtes adolescentes, et spécialement la pratique des danses enlacées, en couple, qui sont un produit historique de la civilisation moderne européenne et dont Mauss remarquait il y a déjà longtemps qu’elles étaient " sujet d’horreur pour le monde entier " (1989, 381). Ces danses, dont le slow, particulièrement prisé chez les pré-adolescents et adolescents de dix-seize ans, constituent non seulement les prémices conventionnelles de la drague ou du flirt, mais permettent également une rencontre et un contact des corps socialement construits et par conséquent une initiation progressive à la relation entre sexes différents.

Encore une fois, on constate que la réalité sociale adolescente, dans le contexte des grands ensembles populaires, est fort différente des images produites en masse sur le monde des banlieues depuis quelques décennies. Ces dernières, dominées par la vision culturaliste des phénomènes, sont surtout représentatives de l’état de la conscience nationale à travers le regard que la société française porte sur elle-même. L’exemple particulier de la socialisation intersexuelle montre en effet que, si les données culturelles sont bel et bien présentes et agissantes dans le système des relations adolescentes, elles ne sont pas toujours là où on les pense a priori, c’est-à-dire cantonnées au sein des familles étrangères, mais renvoient aussi aux appartenances sociales populaires et à un mode de vie urbain spécifique, celui des cités. D’autre part, s’il est vrai que les adolescents vivent dans ce contexte une sorte de double socialisation, parfois contradictoire – familiale et scolaire –, celle-ci n’engendre pas de manière systématique une crise de conscience généralisée et indépassable, mais est sans aucun doute porteuse de changements sociaux en cours dans la jeunesse contemporaine, changements dont quelques-uns ont été abordés ici, et qu’il serait sans doute intéressant d’étudier en profondeur.

David LEPOUTRE

NOTES

(1) Pourcentages établis pour l’année scolaire 1993-1994, à partir du " trombinoscope " du collège, recoupé par une enquête orale auprès d’informateurs.
(2) L’histoire – parfaitement crédible au vu de la teneur générale de nos relations et de son discours – que m’a racontée cet adolescent au sujet de ses aventures sexuelles constitue d’ailleurs un exemple étonnant de la facilité avec laquelle – contrairement à toutes les idées reçues sur les obstacles et les " malheurs " de l’intégration culturelle – les adolescents sont capables de s’adapter à une réalité sociale étrangère et d’adopter sans problèmes des modes de comportement qui leur sont totalement inconnus au départ. Ayant passé son enfance aux Comores et n’étant venu en France qu’à l’âge de neuf ans (il en a quinze au moment de l’entretien), ce n’est qu’après m’avoir entretenu pendant un long moment sur ses flirts courneuviens qu’il évoquera, comme si cette réalité était totalement séparée (" Ah, mais là-bas, ça a rien à voir ! "), son initiation et ses premières relations sexuelles, à l’âge de huit ans, avec une de ses voisines, aux Comores.
(3) " Capote (préservatif) : cagoule, gumschwi, poteca ; homosexuel : boulère, dèp, fiotte, macoumé, trav ; posséder sexuellement : bouillave, fucker, niquer, partouzer, piner, plomber, pounechave, quène, réti, roubave, tirer, tiser, zeub ; postérieur : boule, cavu, pétard, tarpé, uc, ulc ; prostituée : barka, bitch, fillasse, iatchbi, tainp, tainpu, tchéb, tchébi, tcheub, tcheubi, tchiab, teup, teupu, up ; seins (poitrine de femme) : airbags, ananas, bzazels, bzezs, eins, pouons, rovers, tchoutchs ; sexe féminin (vulve) : bossu, chatte, chone, teuscha, tesch ; sexe masculin (pénis) : braquemart, breuchi, breuch, pélo, teaupoi, teub, zeub ; draguer : brancher, pécho, peucho, racler ; femme, fille : belette, caille, charnelle, clira, dama, damoche, djig, fatma, fébosse, feumeu, fillasse, gadji, gavali, gazelle, go, gorette, meuda, meuf, og, racli, radasse, rate, rumo, soua, souris, tasse, taspé, taspècne, taupe, zesse, zessgon, zouz ; fille maigre (sans poitrine) : fax, findus, skeud ; fille très belle : bombax, bombe, breubon, canon, Mururoa " (Goudaillier, 1997, 31).
(4) L’emploi du terme " sadique " est incorrect du strict point de vue de la langue standard, puisqu’il désigne ici un personnage en quelque sorte vicieux. Or, le terme vicieux désigne, lui, toujours, dans l’argot de la rue, un personnage rusé. Le vice, c’est l’intelligence de la culture des rues.
(5) Le dictionnaire a été établi par une classe d’élèves de collège encadrés par leur professeur de lettres, coauteur de l’ouvrage cité (Seguin, Teillard, 1994).
(6) Une étude consacrée à la prévention et à la prise en charge des grossesses des adolescentes, réalisée par Michèle Uzan, professeur de l’hôpital de Bondy, faisait récemment état de près de 10 000 grossesses non désirées constatées chaque année chez des adolescentes, en France, grossesses qui surviennent de plus en plus fréquemment dans un contexte de violences sexuelles (Le Monde du 22-23 novembre 1998).
(7) Ce jeu, attesté dans les groupes adolescents de différents milieux sociaux depuis de nombreuses années, semble inspiré à l’origine du film Les Tricheurs de Marcel Carné (1958), dans lequel les personnages principaux pratiquaient un " jeu de la vérité " tout à fait analogue qui consistait à se poser mutuellement des questions sur ses activités et ses désirs sexuels. Ce film avait d’ailleurs fait scandale à l’époque.
(8) On retrouve cette structure ludique dans certaines chansons " à danser " du folklore traditionnel, comme par exemple Nous n’irons plus au bois, dont le refrain comporte précisément l’injonction du baiser : " Entrez dans la danse ; Voyez comme on danse ; Sautez, dansez ; Embrassez qui vous voudrez. "

Bibliographie

AIT EL CADI (H.), 1998, Imaginaire et expression du sentiment amoureux chez les filles de migrants maghrébins, mémoire de DEA, sous la dir. de P. Hintermeyer, Strasbourg.
BOUAMAMA (S.), SAD SAOUD (H.), 1996, Familles maghrébines de France, Paris, Desclée de Brouwer.
CALLOGIROU (C.), 1989, Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieux urbains défavorisés, Paris, L’Harmattan.
GOUDAILLIER (J.-P)., 1997, Comment tu tchatches. Dictionnaire du français contemporain des cités, Paris, Maisonneuve et Larose.
JASPARD (M.), 1997, La Sexualité en France, Paris, La Découverte.
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LAGRANGE (H.), 1998, " Le sexe apprivoisé ou l’invention du flirt ", Revue française de sociologie, XXXXIX, 1, pp. 139-176.
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Ville École Intégration n° 116 - mars 1999
© MENRT, CNDP 1999