La coopération des
parents et des maîtres |
Françoise
LORCERIE
CNRS (IREMAM, Aix-en-Provence).
| Le
désaccordement entre les familles et lécole
nest pas conjoncturel (" un malentendu ")
; cest, argument historique à lappui, un
phénomène structurel. Aujourdhui, le grief réciproque se nourrit de la superposition dans les discours et les politiques de trois conceptions antagonistes du rôle des parents, " assujettis ", " partenaires " et " clients ". Par-delà loption néo-libérale, vécue mais peu dite, et loption néo-républicaine dans les zones défavorisées, le non-dialogue demeure la forme de base du rapport entre École et parents. |
La récurrence des griefs
En France, linstruction publique est un secteur de laction de lÉtat depuis deux siècles. Dès 1795, la Convention crée un cadre unique pour lenseignement secondaire, les " écoles centrales ", appelées à remplacer les divers collèges de lAncien Régime. Mal accueillies par les bourgeois, elles vont échouer. Cest Napoléon, on le sait, qui donnera définitivement lavantage au nouveau secteur en lui conférant, avec une organisation administrative rigoureusement centralisée, le monopole de la collation des grades. L" Université ", créée en 1806, préfigure le système scolaire universel et intégré (avec un secteur privé régulé par lÉtat) que nous connaissons aujourdhui.
Voilà donc deux siècles que la liaison famille-école, un peu comme un mariage arrangé, ouvre aux maîtres et aux parents un espace daccommodement obligatoire et réglé den haut. On souligne aujourdhui le " malentendu " entre lécole et les parents : il ne date pas daujourdhui. Le mot vient tout naturellement par exemple, au début du siècle, sous la plume de Paul Crouzet, professeur au collège Rollin, quand il dresse pour la première fois en France létat du débat pour lensemble du système scolaire public (enseignement primaire et enseignement secondaire), à partir de questionnaires, bulletins associatifs, actes de Congrès, discours divers quil a compilés sur la question (Crouzet, 1916). Équitablement, il accorde que " les causes du malentendu sont imputables aussi bien à lUniversité [on dirait aujourdhui : au corps enseignant] quaux familles " (p. 137), avant de conclure : " Une active et loyale coopération entre lUniversité et les familles est uvre extrêmement difficile " (p. 195).
" Malentendu ", " difficultés ", mais aussi " négligences familiales ", " utilitarisme " des parents, et " coopération " souhaitée : le vocabulaire, de même que le diagnostic général porté par lexpert, apparaissent étonnamment semblables à ceux qui ont cours aujourdhui (par exemple Dubet et al., 1997 ; Thin, 1998).
Au début du XXe siècle, comme aujourdhui et comme déjà à lorée du XIXe siècle, cest au niveau de lenseignement secondaire que le problème de la relation avec les parents se pose avec le plus dacuité. Les problèmes que Crouzet met en avant pour le primaire sont plutôt pratiques et les solutions quil relève le sont aussi. Communiquer avec les familles en adaptant le carnet de correspondance (institué en 1881), entretenir une solidarité morale autour de lécole, au besoin en allant voir les parents chez eux, etc. Pour lenseignement secondaire, en revanche, il fait état de " difficultés " à caractère organisationnel : les bulletins trimestriels (institués en 1854) ont " toujours été la base essentielle sinon unique de la coopération entre maîtres et parents ", note-t-il. Et nombre de professeurs récusent lidée même quils ont une " mission à remplir ". Ce que Crouzet conteste : " À quoi servirait la préparation professionnelle et pédagogique des maîtres si elle ne luttait pas contre la conception du professeur " chef de rayon ", en même temps que contre celle du professeur " gendarme " ou du professeur " conférencier " ? " (p. 156). On trouve ici lécho des grandes lignes de la réforme pédagogique de la fin du siècle le XIXe
Mais lauteur reconnaît aussi, et plus longuement, quil ny a pas, selon ses termes, d" action familiale " soutenue aux côtés des enseignants. Les parents " se déchargent " sur linstitution, considèrent le lycée comme " une auberge " (p. 160), " une usine à diplômes dont les professeurs sont les contremaîtres " (p. 188). Ils viennent dobtenir linstitution doptions (la section moderne est créée en 1902), mais ils réclament encore de " nouveaux droits " : il y en a qui soulèvent le problème de la représentation des parents dans les conseils universitaires, qui réclament un droit de remontrance, un droit de rencontrer les inspecteurs généraux en mission. En bref, Crouzet veut bien parler de " coopération " : " " Coopération " est un de ces mots démocratiques qui, bien plus que " collaboration " par exemple, employé jusquici de préférence, sauvegardent tous les amours-propres en présence " (p. 10). Mais gare : " La coopération est pour eux (les parents) le droit de critiquer lUniversité ; elle est pour nous la volonté de seconder ses efforts " (p. 188).
Écrivons " partenariat " à la place de " coopération ", nous voici à nouveau projetés à notre époque. Et finalement comment ne pas reconnaître lactualité de cette adresse du professeur au législateur : " La famille daujourdhui fait dans léducation de ses enfants une faillite quotidienne : est-ce le moment de lui abandonner la direction de lUniversité ? "
À lire cet ouvrage oublié, on sent linsuffisance dune analyse des problèmes daujourdhui en termes de crise culturelle et institutionnelle qui caractériserait notre fin de siècle. Malentendu, résistance, désinvestissement, surinvestissement, démission, agressivité, consumérisme, etc., tous ces thèmes de la relation des parents aux enseignants nont au fond rien de nouveau. On les donne parfois pour typiques de la situation contemporaine, née de laccès universel à lenseignement secondaire et de la diffusion de lutilitarisme dans la société. Cest une erreur. Nous sommes avec Crouzet à lépoque où le lycée nest nullement encombré par des masses délèves réputés non scolaires ou à problèmes. Moins de 100 000 élèves fréquentent lenseignement secondaire public à la fin du XIXe siècle, 165 000 pour lensemble de lenseignement secondaire (Prost, 1968 : 45), tous venant de familles dotées dun capital social et/ou culturel et promis à un avenir bourgeois, contre plus de 5 millions et demi aujourdhui, de toutes origines, dont une partie peut anticiper une insertion difficile sur le marché du travail. Or les mots et le diagnostic sont sensiblement les mêmes.
La première chose à expliquer en matière de relation des parents à lécole publique en France est la récurrence séculaire des griefs, en dépit de la disparité évidente des environnements sociaux et institutionnels dune fin de siècle à lautre. Lexplication est nécessairement dordre structurel.
Assujettis et partenaires et clients : des modèles normatifs superposés
Lidée dun malentendu entre les maîtres et les parents est donc bien présente à la fin du XIXe siècle. Apparemment, elle spécifie alors lenseignement public français par rapport à dautres systèmes nationaux : la Grande-Bretagne, lAllemagne nont pas le même problème, relève Crouzet, ni non plus lenseignement privé. Cest encore le cas aujourdhui (1). Pourquoi ?
Lhypothèse que nous défendrons ici est que la saillance du grief est contemporaine dun processus de démocratisation imparfait ou contradictoire des fonctionnements scolaires. Le grief se déploie dans une période où la réforme scolaire est à lordre du jour, dune part, et où le contenu normatif de la citoyenneté senrichit, dautre part, de telle sorte que la contradiction se creuse au sein des fonctionnements scolaires. Linertie du système entretient des formes de régulation héritées du passé, tandis que lévolution des idées civiles génère de nouvelles attentes, et suscite certaines modifications pratiques. Leffet de crise est alors indépendant de la performance fonctionnelle du système. Il a à voir avec la déception. Ce type de paradoxe est connu. Cest celui que Tocqueville a révélé à propos de la montée des mécontentements qui conduisit à la fin de lAncien Régime : cest lorsque la situation civile générale se fut améliorée que les privilèges qui restaient devinrent insupportables, et non linverse.
Les parents étaient plus démunis de pouvoir scolaire sous Napoléon que sous la République. Cest lorsquils ont récupéré de la voix dans le pays et que la réforme scolaire occupe les esprits, dans les années 1880, que leur relation à lÉcole se dit en termes de revendications, à quoi font écho les récriminations des maîtres. Napoléon avait placé les familles en position dassujettis par rapport aux règles de lÉcole (le lycée, en loccurrence). Elles nétaient pas obligées dy demander une place, mais dès le moment où elles lavaient fait, elles abandonnaient toute prétention à faire valoir leurs demandes. Sauf à sen aller (pendant tout le XIXe siècle, lenseignement privé du second degré accueille à peu près autant délèves que le public). La République, quant à elle, entreprend une rénovation pédagogique, réexamine les programmes, ouvre une section sans latin. Au même moment, des juristes repensent les fondements démocratiques de ladministration et formulent la philosophie du service public. Lécole est incluse dans cette révision. Pour citer encore Crouzet, " la coopération entre maîtres et parents apparaît comme une forme de la solidarisation croissante de lUniversité et de la Démocratie " (p. 45). Les " assujettis " se voient reconnaître comme " partenaires " de jure (lidée est portée dans le terme de " coopération "). Et cest alors que le grief se déploie. Car, dans les faits, la capacité daction scolaire des parents demeure très faible.
Après la guerre, lorsque le rationalisme et lesprit républicain épouseront les intérêts du corporatisme enseignant, à lépoque de " la République enseignante " (Aubert et al., 1985), on nentendra plus la question.
Quen est-il aujourdhui ? Nonobstant les changements que le XXe siècle a amenés, on retrouve tous les ingrédients structuraux du grief entre parents et enseignants. Avec cette raison supplémentaire quun troisième modèle normatif est venu compliquer le tableau. Notre fin du XXe siècle voit en effet saffirmer une nouvelle ligne de réforme des institutions, dinspiration néo-libérale, en lien avec un nouvel enrichissement du contenu pratique de la citoyenneté au quotidien. La satisfaction de lusager est vue à la fois comme un critère de bon fonctionnement de linstitution et comme une ressource pour son amélioration. On pense optimiser lefficacité des services publics en élevant leur exposition à lusager (Warin, 1997). Dans cette perspective, le parent délève nest plus seulement compris, en tant que tel, comme " assujetti " et " partenaire ", le voilà encore " client ". Il lavait toujours été en principe, puisque la faculté de recourir à lenseignement privé lui était garantie. Mais ce principe nentrait pas dans la doctrine scolaire elle-même.
" Assujetti ", " partenaire ", " client ", trois normes contradictoires de la relation des maîtres et des parents sentremêlent aujourdhui dans le discours sur lécole publique, ainsi que dans les politiques poursuivies. Selon notre hypothèse, cette situation est éminemment favorable au grief réciproque.
La sujétion
Cette modalité de la relation entre école et parents est réputée " républicaine ". En réalité, elle perpétue la relation autoritaire instaurée par lEmpire entre lÉcole de lÉtat et les citoyens, tandis que la République, à ses débuts au moins, la reconsidérée. Aujourdhui, des composantes cruciales de lorganisation scolaire demeurent régies par le modèle rationnel-bureaucratique centralisé qui est congruent avec ce type de relation aux usagers : notamment, la gestion de carrière des agents (à lancienneté à léchelle nationale ou départementale) et leur statut réglementaire (définition du service qui ninclut pas la relation aux familles ou aux élèves en dehors des cours, principe de la liberté pédagogique, etc.). Les programmes nationaux découpés en objectifs-normes entretiennent le primat du cours dispensé sur les apprentissages réalisés par les élèves (" faire le programme "). Le mode de contrôle cautionne lindividualisme, etc. Vis-à-vis des parents, ces fonctionnements induisent une sorte de distance dominatrice, que la différenciation sociale de lhabitat peut venir creuser encore plus.Le partenariat
Une des innovations symboliques de la loi dorientation du 10 juillet 1989 est quelle légalise la notion de " communauté éducative " et de " partenaires " de lécole. Elle stipule dès son article 1 : " La communauté éducative rassemble les élèves et tous ceux qui, dans létablissement scolaire ou en relation avec lui, participent à la formation des élèves. " Le Rapport annexé précise que les parents sont " membres à part entière de la communauté éducative ", " partenaires permanents de lécole ou de létablissement scolaire ". Dans le paragraphe consacré au rôle des enseignants, les parents figurent en tête des catégories dacteurs sociaux avec lesquels ils doivent entretenir des relations. Le renouveau du vocabulaire va de pair avec lextension du domaine dans lequel les parents sont appelés à faire entendre leur voix : " Leur droit à linformation et à lexpression doit être absolument respecté ", pose le Rapport annexé. Dans larchitecture des dispositions nouvelles, le projet décole ou détablissement, qui actualise lexistence de la " communauté éducative ", doit donner consistance au partenariat entre lécole et les parents.Néanmoins, la nouvelle réglementation ne donne pas de traduction positive à une obligation réciproque. La participation des parents à lécole ne demeure formellement organisée que dans le cadre des conseils auxquels ils sont représentés par des délégués élus. Ce système de représentation, notoirement en crise (Henriot-van Zanten, 1992), reste en létat. Les textes posent que le projet reçoit la diffusion la plus large possible, mais les modalités concrètes de diffusion ne sont pas spécifiées. Un parent qui souhaiterait ne serait-ce que le lire pourrait être embarrassé pour faire valoir son droit.
Cest dans le cadre de la " lutte contre lexclusion ", qui sorganise le cas échéant sur une base territoriale, que le partenariat des parents a été préconisé ces dernières années avec le plus de vigueur. Le ministère de lÉducation nationale place les parents au premier rang des multiples partenaires impliqués dans la réalisation du projet de ZEP. Il sagira dexaminer ensemble " les moyens de la réussite scolaire ", sujet qui " ne peut être abordé quaprès une reconnaissance mutuelle de co-éducation, donc dans un schéma différent du couple " maître/élève " ", note Alain Bourgarel (1991 : 49). Ainsi défini, le partenariat devient en lui-même un but, il est une méthode de changement. Mais force est de reconnaître que ce nest pas lopinion courante dans le milieu enseignant, ni au ministère, ni dailleurs dans le pays. Le Rapport annexé à la loi dorientation de 1989 concentre les ambiguïtés à cet égard. Dans le contexte de la relance des zones déducation prioritaires, il saisit dabord les parents en tant quimpliqués dans la genèse de léchec scolaire et relevant des mesures à prendre pour y remédier, tout en les désignant comme " partenaires ".
La satisfaction
Cest la norme qui anime le " renouveau du service public ", vaste entreprise encadrée dune Charte depuis 1992. Le changement se réfère à l" équité " et à l" efficacité " du service, affirme que " lusager (doit être) placé au centre de la préoccupation de tous les services publics ", pose que ladministration " a une obligation de résultat ", préconise des " principes nouveaux " : " transparence et responsabilité, simplicité et accessibilité, participation et adaptation, confiance et fiabilité ". Un tel discours nest pas " libéral " au sens antiétatique ou anti-interventionniste du terme. Mais il dénie la prééminence de la rationalité bureaucratique sur les droits, besoins et demandes des usagers. " La légitimité des services publics est fondée sur leur utilité sociale ", écrit la Charte, qui rappelle larticle 15 de la Déclaration des droits de lhomme et du citoyen : " La société a droit de demander compte à tout agent public de son administration ".Deux réformes initiées par la Ve République ancrent la nouvelle philosophie néo-libérale du service public dans lorganisation scolaire : cest lassociation au service public détablissements privés conventionnés et lextension de lautonomie des établissements publics (2). Cest aussi le modèle promu dans les cadres internationaux dexpertise scolaire, notamment lOCDE.
Clients, ou partenaires, ou assujettis : politiques et processus
Sujétion, partenariat, satisfaction : ces trois normes de la relation entre maîtres et parents sous-tendent des modèles scolaires potentiellement antagonistes. Pourtant, la politique scolaire daujourdhui organise leur composition plus quelle ne fait de choix tranchés en faveur (ou au détriment) de lune ou de lautre. Cela ménage, à linitiative des autorités ou des familles, une pluralité dusages sociaux dun système scolaire qui reste formellement peu différencié.
Une libéralisation vécue mais peu dite
Loption néo-libérale est aujourdhui dans les faits lorientation la mieux partagée au sommet du système. Les grands thèmes de la loi de 1989 (centration sur lélève, autonomie des établissements, efficacité, évaluation, formation des enseignants ) sont communément acceptés tant par les experts du secteur que par les fédérations de parents délèves du public, et, faut-il ajouter, par les cadres nationaux du privé. Il en va de même des 155 propositions pour un nouveau contrat de François Bayrou (mai 1994), qui relèvent du même référentiel. Cette orientation est celle qui neutralise le mieux les grands clivages organisationnels du secteur : État/partenaires, public/privé (conventionné), syndicats enseignants/fédérations de parents, PEEP/FCPE.Cet effet " pensée unique " est significatif dabord de lunification réelle du marché des idées en matière dorientation des systèmes de formation. Le consensus des cadres français, de ce point de vue, est lexpression dun consensus mondial, et dun rapprochement intereuropéen. Le Centre pour la recherche et linnovation dans lenseignement (CERI) de lOCDE, notamment, a accumulé sur plus de trente ans un ensemble important de travaux autour des problématiques de la démocratisation et de la qualité qui sont centrales pour tous les pays membres. Ces travaux sefforcent de faire ressortir des préconisations acceptables par tous, tout en faisant la part des particularismes nationaux.
Sur la place des parents dans les systèmes éducatifs, ils débouchent sur un libéralisme tempéré, que lévolution française entérine à sa façon, quelle que soit la couleur du gouvernement. Lidée est quun certain rééquilibrage des pouvoirs au profit des " consommateurs ", au détriment des " fournisseurs ", peut améliorer indirectement la qualité des écoles, en favorisant dune part le soutien des parents et des élèves, et dautre part une mobilisation des agents scolaires et une direction plus active dans les établissements, deux facteurs reconnus positifs. Cette voie de réforme se traduit notamment par louverture des possibilités de choix offertes aux parents. Toutefois, souligne le CERI (citant Robert Ballion), dans un cadre uniforme de scolarisation, le choix aggrave la ségrégation sociale et renforce les hiérarchies éducatives, mais naméliore ni les chances daccès à lenseignement, ni la qualité globale de celui-ci. Il faut donc, si lon sengage dans la voie dune politique de choix (mise en compétition des établissements), léquilibrer par une diversification accrue de loffre (pluralisme des formules offertes par les établissements). Cest en gros la voie suivie en France avec les mesures de désectorisation partielle des établissements du second degré, la politique de projet détablissement et de projet décole, lenrichissement de linformation diffusée par le service des statistiques du ministère, et lintégration implicite du réseau privé conventionné dans un " marché scolaire " commun, sinon unifié.
Ce choix dorientation sappuie aussi sur des considérations négatives : une régulation du système par la voix des parents demeure improbable. Les parents font facilement les frais des alliances entre agents scolaires, et largument " républicain " qui dénie leur capacité à parler au nom de lintérêt général (seule une logique " domestique " les inspirerait) nest jamais loin. Ce type dargument est particulièrement prompt à venir au plan local où, " quelles que soient la pertinence ou la légitimité des demandes et des revendications des parents, elles se trouvent presque automatiquement dévalorisées " dans le fonctionnement des organes participatifs des établissements (Dutercq, 1995). Le ministère ne lignore pas, qui a préféré jusquici laisser se développer lexit en direction du privé (et retour) ou bien en direction dautres établissements du public, plutôt que de modifier un système participatif notoirement défaillant.
La promotion de la norme libérale de satisfaction des usagers est ainsi assurée en pratique par louverture de nouveaux degrés de liberté aux familles. Mais tacitement pour lessentiel. Cette norme est par trop éloignée de lacception admise de la laïcité et de légalité " républicaines " pour circuler dans la communication publique.
Dores et déjà, pourtant, un jeune sur deux ou trois " passe dans le privé " à un moment ou à un autre de sa carrière scolaire (3). Ce mouvement devrait saccentuer à lavenir, y compris dans les milieux populaires. Pour lheure, on trouve au premier rang des " minorités choisissantes " les enseignants eux-mêmes, suivis des professions libérales, chacun jouant de la palette des choix (recours à un autre établissement public, recours au privé) en fonction de ses intérêts et de ses préférences idéologiques (Héran, 1996) (4).
Le partenariat citoyen des parents : un échec
Le mot " partenaire ", aujourdhui très fréquent, na pas forcément beaucoup dincidences pratiques. Cest essentiellement dans des instances tournées vers la prospective, notamment le Commissariat général au Plan, que le contenu dun possible partenariat entre usagers et institutions publiques a été élaboré, ces dernières années, en tant que mode daction de lÉtat dans la " lutte contre lexclusion ". Prenant acte de la " crise defficacité " de laction publique en regard des principes dégalité et dintérêt général qui demeurent le gage et la justification de la démocratie, cette réflexion pose que lÉtat doit se faire " stratège " en adoptant non seulement des buts justes, mais des modes daction fondés dun point de vue démocratique, ce qui implique de " renoncer à toute prétention tutélaire à légard de la société, pour placer le citoyen au cur de la logique de laction publique " (Plan, 1993 : 101). Cest dans ce cadre que limpératif dassociation des usagers aux services publics sur une base de dignité civique et de partenariat prenait toute sa légitimité.Dans lÉducation nationale, la politique des ZEP, telle que consolidée en rapport avec la politique de la ville, en 1990, a dabord repris le thème de la participation des habitants, mais mezzo voce. Les circulaires qui ont recadré laction en ZEP après 1992 nen parlent pas, la Charte de laccompagnement scolaire (1992) non plus.
Les rares expériences qui ont tenté, dans les années 1990-1992, dassocier les parents à lécole dans un partenariat civique se sont avérées particulièrement précaires. Le processus de rencontre entre parents et enseignants quelles supposaient sest heurté à des obstacles nombreux et solides : manque despace de rencontre, manque de disponibilité des enseignants, resserrement de léventail des questions permises aux parents, ou faible enjeu des tâches qui leur étaient confiées. Il est souvent mal admis des agents scolaires que les parents portent une initiative collective, même lorsque celle-ci repose sur une proximité idéologique avec les enseignants (Bourgain, 1991). Lintérêt individuel pour agir au nom de son propre enfant est en pratique le seul motif daction reconnu aux parents dans lespace scolaire, et les parents délégués (ou les habitants mobilisés dans le cadre de la politique de la ville) sy voient sans cesse ramenés. Un autre facteur essentiel du processus de rencontre entre agents scolaires et habitants dépourvus de capital scolaire et social est la nécessité dune instance de médiation capable de neutraliser le jeu de la catégorisation sociale, qui invalide ordinairement les habitants à leurs propres yeux et aux yeux des institutions.
L" Université du citoyen ", à Marseille, a été lune des actions fortes visant à instaurer un partenariat civique entre des habitants et des écoles (Condro, 1994). Elle était due à linitiative dun éducateur de justice placé en mission expérimentale de " médiateur social " auprès du préfet, relayé par des " équipes techniques " de quartier (dont faisaient partie les coordonnateurs des ZEP concernées), lesquelles prenaient en charge la préparation et la régulation concrète des travaux. Contrôlant à peu près les obstacles de lespace, de la présence des habitants et de la médiation citoyenne, laction a fini par achopper sur la question du mode darticulation du cadre expérimental ainsi établi avec le cadre institutionnel normal. Durant les années où une volonté politique légitimait ce genre dexpériences, elles nont été portées quau travers dopérations ponctuelles et transitoires, conçues et financées dans le cadre des dispositions spéciales de la politique de la ville.
En réalité, si une relation de coproduction entre partenaires a trouvé place quelque part dans cet édifice, cest plutôt au palier de décision supérieur, articulé sur le triangle préfet (relayé par le sous-préfet chargé de la politique de la ville)-maire-inspecteur dacadémie directeur des services départementaux de lÉducation nationale, palier dont les habitants sont absents, ainsi dailleurs que les enseignants.
Des rôles délèves pour les parents : le néo-républicanisme dans les zones défavorisées
Après labandon dune solution civique volontariste dans les zones en difficulté, lÉducation nationale, qui est le service dÉtat instructeur des projets relevant du volet éducation-formation de la politique de la ville, sest retrouvée très naturellement placée à la commande du réseau élargi des opérateurs intervenant dans le domaine éducatif (qui comprend aussi les associations dispensant laccompagnement scolaire, notamment). Ce repositionnement hégémonique, dans un contexte favorisant loctroi de ressources sur une base locale pour des actions " parents ", a induit des opérations éparses qui manifestent une forte résurgence de lidéologie scolaire " républicaine " à lendroit des parents. Largument ethnique y sert de justification, dans une approche à la fois généreuse, condescendante et assimilationniste.
Les inventaires dactions école-parents montées dans les ZEP montrent ainsi une variété dexpériences tendant à instruire les parents ou à les éduquer à leur " métier de parents ". Citons, pour donner idée de léventail des actions montées dans ce cadre : des opérations dalphabétisation pour les mères, linformation sur lécole avec traduction, laccueil en maternelle, léducation nutritionnelle, lincitation à lusage du jouet, linformation sur le système scolaire, linformation sur le travail de lélève par carnet de correspondance adapté, ou par film vidéo, le contage dans les classes par des mères, le carnaval interculturel, etc. Nombre dactions se présentent sous lemblème de la " médiation " entre parents et école, mais relèvent dune attitude de démarchage, plutôt que de lengagement dans un processus de rencontre et de gestion de conflit.
Les actions inventoriées sont donc ponctuelles, utilitaristes dans la perspective de lécole, et souvent indirectement stigmatisantes. Le parent (ordinairement la mère) est dans la plupart des cas invité à se reconnaître comme manquant de quelque chose dutile pour la scolarité de son enfant, il lui est proposé de se placer en position de bénéficiaire dune action spécifique, sans quil ait à faire valoir son propre avis sur la question. Le paradoxe est quil ne peut répondre à ce genre dinvite que sil est en réalité déjà proche de la perspective scolaire, et capable de surmonter son appréhension pour sen approcher encore. Mais ses propres compétences éducatives, ses efforts et ses ambitions sont largement méconnus ou tenus en suspicion dans le type de dispositif mis en place. Dautant que le " problème immigré " se formule avec plus ou moins de retenue dans la motivation des actions et dans leur orientation : la catégorisation ethnique concourt à naturaliser implicitement limputation de handicap.
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Au total, sous le thème consensuel à résonance civique de la " coopération des parents et des maîtres ", comme disait Crouzet au début de ce siècle, ou du " partenariat des parents et de lÉcole ", comme on dit aujourdhui, se vit, selon les cas, une forme non dite et mesurée de libéralisation du rapport des familles à lécole (qui va de pair avec le fait que lÉtat renonce à des innovations touchant au statut des parents dans lécole, donc indirectement à celui des enseignants), ou une résurgence de la logique impositive et paternaliste (favorisée par la disponibilité des ressources de la politique de la ville). Dans les ZEP, la visée néo-républicaine à lendroit des parents, notamment immigrés, a retrouvé un tonus quelle a perdu ailleurs.
Mais le non-dialogue demeure la forme de base du rapport entre enseignants et parents. LÉcole ménage à ses professionnels un espace très largement soustrait à toute obligation de rendre compte ou de répondre à des questions, bref de " coopérer ", collectivement et individuellement. Malgré les nouveaux emblèmes, comme " communauté éducative " ou " partenariat ", les politiques poursuivies entérinent cette situation et la contournent plutôt quelles ne tentent de la modifier, nous lavons vu. À cet égard, les relations entre parents et enseignants se sont aujourdhui alignées sur ce quelles étaient typiquement auparavant dans lenseignement secondaire.
Cest là une forme dexception massive à lévolution des idées en matière de citoyenneté et de service public aujourdhui, sauf à intégrer dans lanalyse lidée qui reste peu orthodoxe en France que le service public de léducation ne se réduit pas au secteur dÉtat.
De fait, à léchelle nationale, un scénario de modernisation interne de linstitution par petites touches, selon une logique à la fois accommodante pour les choix des parents des classes moyennes et prudente vis-à-vis des enseignants, semble prévaloir depuis la chute du ministère Savary sur la question du " grand service public unifié de léducation ".
Mais le débat sur le mode de collaboration entre les parents et lécole dans les quartiers défavorisés est à peine esquissé. Lidée de la spécificité dune politique scolaire " territorialisée " na guère trouvé décho au sein des hauts fonctionnaires et intellectuels qui suivent les questions déducation, et pas davantage parmi les experts de la " modernisation de lÉtat ". Un scénario de modernisation technocratique de linstitution y est pourtant plus improbable quailleurs, pour de simples raisons psychosociales. Comment amener les agents scolaires à se focaliser sur le résultat de leur action, ce que requiert le management public, sans élever leur niveau dacceptation vis-à-vis de leurs élèves ? Pour lheure, lincrimination des parents captifs de ces quartiers est banale chez les agents scolaires, et la réflexion annoncée sur la question par le ministère en 1998, à loccasion de la relance des ZEP, ne semble pas près daboutir.
Françoise LORCERIE
NOTES
(1) Voir par exemple Gilly et Broadfoot (1993) pour le cas anglais, Geiger-Jaillet (1997) pour lAllemagne, par-delà les bouleversements totalitaires qua connus ce pays.
(2) Les grandes dates législatives sont : 1959, loi Debré sur lenseignement privé ; 1984, échec de la loi Savary sur le grand service public unifié de léducation ; 1989, loi Jospin sur léducation.
(3) Alain Léger et Gabriel Langouët ont les premiers révélé lampleur du phénomène des flux dun réseau à lautre, comparés à la proportion délèves scolarisés dans le privé à un moment donné. Voir Trajectoires et réussites scolaires, Paris, éd. Publidix, 1991. Ils ont donné en 1997 des chiffres qui sapprochent des 50 %.
(4) À noter que lexercice du choix ne se réduit pas à lexit. Sa modalité la plus courante est le choix de la division, dans un système où celles-ci sont fortement hiérarchisées au sein de chaque établissement. Selon toute probabilité, lexit intervient lorsque les modalités internes de lexercice du choix ne donnent pas satisfaction aux parents " choisissants ".
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