La société française et l'autorité |
René
RÉMOND (*)
(*) Président de la Fondation nationale des sciences
politiques.
| Lattitude
des Français face à lautorité, au cours de leur
histoire, participe dun double héritage
contradictoire : le culte de lÉtat et une
inclination à la contestation. Après la commotion de 68, comparable sur ce point à celle de 89, lÉtat a peu à peu cessé de contrôler les conduites personnelles, en même temps quun consensus sinstallait sur des règles constitutionnelles instituant un pouvoir à la fois républicain et monarchique. Le développement de nouvelles formes de violence marque cependant que la réconciliation de la société française avec lautorité est loin dêtre accomplie. |
La notion dautorité est très ancienne. Létymologie latteste : le mot qui nous vient du latin, auctoritas, témoigne que le concept existait déjà dans lAntiquité. Lidée et le mot nous ont été légués par Rome avec la notion dÉtat. Mais, si le concept a pris dans la tradition juridique romaine un sens précis et un contenu spécifique, la chose et lidée ne sont pas propres à Rome. Avant dêtre une notion, lautorité a été une réalité, un fait social dans toutes les sociétés. Cest une donnée apparemment universelle.
Elle répond à la conviction fondée ou non, cest une question et on y reviendra quaucun groupement humain, si petit quil soit, de la famille à la société la plus vaste et la plus complexe, ne peut se passer dautorité : elle est indispensable pour maintenir la cohésion du groupe, pour imposer aux volontés individuelles le respect dun intérêt présumé supérieur ; autrement ce serait la dissolution du groupe, la perte de la liberté collective, dès lors assujettie à une domination extérieure. Ladmission de lautorité comme une nécessité, un impératif catégorique, saccompagne est-ce inévitable ? Cest une deuxième question dun autre postulat : lautorité, ne pouvant être le fait de tous, implique un partage et une séparation tranchée entre un petit nombre appelé à détenir lautorité et à lexercer et tous les autres, voués à lobéissance, sauf à être rejetés par le groupe. Aussi la notion dautorité est-elle ordinairement associée à celle de hiérarchie et dinégalité : il en est pour commander et dautres dont le lot est dobéir. Dans ces conditions, comment sétonner que la notion dautorité ne fasse pas naturellement bon ménage avec les valeurs proclamées et instaurées par la démocratie et quelle inspire aux démocrates moins de sympathie que de répugnance et dinquiétude ?
Lidée même dautorité, avec pour conséquence quune minorité doive lexercer dans lintérêt du groupe et subsidiairement aussi de celui des individus qui le composent, nest pourtant pas nécessairement en contradiction avec la conception et la pratique de la démocratie. Les détenteurs de lautorité peuvent ne pas être toujours les mêmes : sils se renouvellent à des rythmes rapprochés, surtout sils tiennent leur pouvoir du choix par tous, si donc ils lexercent par délégation, lautorité trouve son fondement et son principe dans la référence à la démocratie. Sur ce point aussi il faudra revenir à la lumière de lexpérience.
Mais il est vrai et cest ce qui explique une défiance tenace des démocrates pour lidée dautorité quelle a été traditionnellement associée à une vision élitiste de la société. Surtout, elle dérivait dune interprétation religieuse qui conférait à toute autorité une légitimité indiscutable. Selon ladage " Omnis potestas a Deo ", quiconque détenait une parcelle dautorité la tenait directement de Dieu ; il lexerçait donc par délégation. Cette relation de toute autorité à une origine religieuse ne garantissait pas que toute décision était conforme à la volonté divine, mais il nappartenait pas aux inférieurs, aux subordonnés, de la contester ni de douter de sa sagesse. Si le comportement des autorités contrevenait à la morale, cétait une affaire entre leur conscience et Dieu : cette délégation ne les affranchissait pas de leurs devoirs ; au contraire, elle aggravait leur responsabilité, mais le devoir des sujets était de respecter lautorité en raison de son origine et de lhonorer et de lui obéir. Cette obligation valait aussi bien pour les enfants, qui devaient témoigner à leurs parents respect et obéissance même si ceux-ci méconnaissaient leur devoir, que pour les sujets et, dune façon générale, pour tout inférieur soumis à lautorité de supérieurs. Tel était en particulier le système qui régissait les rapports dans la France dAncien Régime. Cest par réaction contre cet ensemble de principes et en rupture avec les comportements et les pratiques qui en découlaient que sest constituée la société moderne, remettant en question la notion même et lexercice de lautorité.
Car, sil est vrai que la notion dautorité est bien une notion universelle, elle a connu toute sorte de variations à travers les âges, en fonction de lévolution des esprits, et sur le noyau commun se sont greffées presque autant de variantes que de peuples. Dans son rapport à lautorité, chaque peuple a une tradition propre, qui sest constituée au cours de son histoire. Cest à inventorier les composantes principales de cet héritage et à rappeler corrélativement les principales expériences de notre pays et les changements qui en ont résulté que seront consacrées les pages suivantes.
Un héritage contradictoire
La notion dautorité et, par voie de conséquence, les attitudes des Français à son endroit restent aujourdhui encore profondément marquées par le passé, en des sens contradictoires. Les bouleversements des deux derniers siècles depuis la Révolution de 1789 nont pas tout effacé des habitudes antérieures, en particulier des siècles de monarchie absolue et administrative : nous gardons dans notre pensée, comme dans nos comportements, quelque chose de lhéritage. La ferveur quinspirait la personne du souverain sest reportée sur lÉtat. Cest la conséquence du rôle historique tout à fait original joué par lÉtat dans la formation de la nation ; le fait que la France soit, avec lAngleterre, le plus vieil État dEurope nest pas indifférent. LÉtat, parce quil sidentifie à la nation plus quailleurs, continue à inspirer une révérence exceptionnelle. On sétonne parfois de la reconstitution autour du chef de lÉtat dun phénomène de Cour, qui nest pas sans rappeler la Monarchie de Versailles ; mais, outre que cest un trait constant de la nature humaine sous tous les régimes, cest probablement la résurgence de vieilles habitudes qui navaient jamais tout à fait disparu.
Mais un autre trait, de sens contraire, a concouru simultanément à loriginalité du caractère national : un tempérament frondeur, une inclination à contester toute décision prise par lautorité, une propension à tenir tête au pouvoir central, qui ont suscité au long des siècles une interminable succession de révoltes, de jacqueries, dinsurrections urbaines, de mouvements antifiscaux. La défense des libertés locales a inspiré la résistance des villes et des États provinciaux à laction des intendants qui sévertuaient à faire appliquer les ordonnances royales, aussi bien que les insurrections de la Capitale prompte à dresser des barricades au temps dÉtienne Marcel, de la Ligue ou de la Fronde. Cette revendication dindépendance sexerçait aussi bien contre lautorité religieuse que contre lautorité politique, contre lÉglise comme contre la Couronne : le catholicisme, en France, sest toujours distingué par une nuance danticléricalisme plus prononcée quailleurs, qui était moins opposition à lÉglise que refus de se soumettre à lautorité des clercs en dautres domaines que la foi ou la morale.
Les événements de la Révolution sont le triomphe de la liberté sur le pouvoir absolu et du même coup la défaite, au moins provisoire, de lautorité. Toute luvre de réorganisation de la société et pas seulement dans lordre politique sopère, dans un premier temps, sous le signe de la liberté et aux dépens de lautorité : dans la famille, le couple, le métier. Lautorité est atteinte dans ses fondements traditionnels ; elle est dépouillée de sa légitimité sacrale ; est récusée sa référence religieuse. Au principe de légitimité par une délégation de Dieu sen substitue un autre, en relation directe avec le transfert de souveraineté : il nest plus désormais dautre légitimité que celle conférée par le choix libre du peuple souverain par lélection : le sacre est remplacé par la délégation temporaire, toujours précaire, par le corps électoral.
Mais, de ce grand mouvement qui était dirigé initialement contre elle sous toutes ses formes, lautorité par un retournement imprévisible est sortie renforcée. Désormais détachée de ses sources religieuses, libérée de lhypothèque que faisait peser sur elle la référence à une vision théologique répudiée par lesprit du siècle, lautorité puise une légitimité nouvelle dans son origine démocratique : puisquelle procède du peuple souverain, quelle sexerce en son nom et dans son intérêt présumé, elle simpose avec une force qui ne rencontre plus de résistance, ni ne connaît de limites. Ce nest pas un hasard ni un paradoxe si la période de la Révolution a connu le gouvernement le plus autoritaire de notre Histoire, avec le Comité de Salut public. LÉtat étant dorénavant lexpression du peuple souverain, lui désobéir cest se rebeller contre celui-ci ; cest le pendant du crime de lèse-majesté. La réorganisation du pouvoir par Bonaparte consacre la restauration de lautorité en politique et les régimes qui lui succéderont sattacheront tous, même sous des inspirations diverses et parfois contraires, à préserver lautorité.
Parallèlement, la reconstruction de la société sous le Consulat rétablit lautorité dans la société aussi ; le code Napoléon rétablit lautorité du mari sur sa femme, des parents sur les enfants. Partout prévaut le principe dautorité. Si lautorité reste un sujet de controverse, si les familles politiques se divisent à son propos, leurs différends ne portent pas tant sur sa nécessité, que presque aucune école de pensée ne discute dans son essence, que sur ses fondements religieux ou philosophiques, son origine, ses implications. Pour la droite, lautorité garde un caractère sacré : elle trouve son principe en Dieu. En contester le principe, en ébranler le prestige, cest se révolter contre la Providence, cest porter atteinte au plan de Dieu. Pour la gauche, lautorité est lexpression de la volonté démocratique : elle nest donc pas incompatible avec la liberté. Pour les conservateurs, lautorité se justifie par elle-même. Pour les libéraux, lautorité nest respectable que si elle agit en conformité avec les principes de la démocratie et les valeurs quelle professe. Pour les premiers, lautorité est une valeur absolue ; pour les seconds, sa valeur est relative tant à ses origines quà ses effets. Dans le système de lintransigeantisme catholique, qui sest constitué en partie par réaction contre laffirmation des Droits de lHomme et qui est au XIXe siècle lexpression majoritaire et seule autorisée par le magistère de la pensée de lÉglise sur la société, lautorité fait partie des valeurs respectées au même titre que lordre ou la hiérarchie ; elle appelle obéissance et discipline. Le culte de lautorité sétend au domaine des idées et à leur transmission : il soppose à lesprit critique, au libre examen dénoncé comme esprit dinsoumission et de révolte contre la vérité aussi bien que contre lordre. Lécole dAction française, qui traduit en politique ce système de croyances, oppose lautorité bienfaisante à lanarchie, dont elle dénonce les funestes effets dans la conduite des sociétés. La gauche, libérale ou radicale, lui oppose, en particulier dans la crise qui éclate à loccasion du procès Dreyfus, les droits de la raison critique.
Par la suite surviendra un armistice et sétablira un modus vivendi ; avec le temps et la pratique de la démocratie, une manière de compromis sinstaure entre liberté et autorité, sur lequel vivra la IIIe République jusquà la Seconde Guerre mondiale. Lépreuve de la défaite de 1940 aura des conséquences sur le rapport entre lopinion et la notion dautorité. En effet, la Révolution nationale, pensant tirer les leçons du désastre, dénonce les méfaits du courant de pensée qui contestait le principe dautorité, entend en prendre le contre-pied et remet en honneur le culte de lautorité. Désormais, celle-ci sexerce de haut en bas, sans référence à lorigine populaire. Le maréchal Pétain exige de tous les Français une obéissance inconditionnelle, aveugle : " Désormais, je vous tiens le langage dun chef ; cest lui que lHistoire jugera. " Ce qui implique que les contemporains nont pas à se faire juges. Cette exigence invoque les circonstances et le caractère exceptionnel de linstitution, qui ne se prête certes guère à la discussion ou à la délibération, mais elle se réfère tout autant à un système de pensée qui met lautorité au centre de la vie politique et en tête des valeurs honorées. Or, lexpérience est un naufrage : à mesure que la guerre se prolonge, que la politique se radicalise, de plus en plus de Français sont conduits à se faire une opinion personnelle, à juger par eux-mêmes, à considérer que toute décision de lautorité nest pas ipso facto légitime. Telle est la signification de linitiative prise par Charles de Gaulle quand il décide de ne pas tenir pour légitime larmistice signé par un gouvernement qui a pour lui les apparences de la légalité : sa rébellion introduit dans lespace politique la distinction entre légalité et légitimité. De ce geste date un nouveau chapitre dans les relations entre lautorité et lesprit public. Lexemple fera tache dhuile : les fonctionnaires, même ceux quon appelle fonctionnaires dautorité, les simples citoyens, sont conduits par un impératif de conscience à désobéir aux ordres du gouvernement. LÉglise même, qui faisait traditionnellement aux fidèles un devoir dobéir au gouvernement établi et de lobéissance une vertu, est amenée à les en délier. À loccasion de la loi instituant le Service du travail obligatoire en 1943, consulté par les jeunes chrétiens, ouvriers, paysans, étudiants de son diocèse, le cardinal Liénart, évêque de Lille, répond quils ne sont pas tenus en conscience dobtempérer à la loi qui les contraint à partir en Allemagne travailler pour lennemi : ainsi lautorité religieuse reconnaît-elle le devoir de désobéissance. Lautorité nest plus sacrée : elle nest pas toujours justifiée. Dans le même temps, en sens inverse, la solidarité trop longtemps affirmée dune grande partie de lépiscopat avec le gouvernement de Vichy a conduit nombre de catholiques, clercs et laïques, à passer outre aux consignes de la hiérarchie, pour se faire juges de leur devoir. Cest de ce temps que date, probablement, la première fêlure dans la longue tradition dobéissance qui faisait des catholiques la communauté la plus soudée et la plus cohérente de la société française.
Lébranlement de la notion et des habitudes dautorité se prolongera au-delà de lépreuve de la Seconde Guerre mondiale : le débat rebondira à chacune des crises nationales que traversera la France après 1945. Ainsi, lors de la guerre dAlgérie, si une partie de ceux qui sopposèrent à la politique du général de Gaulle sur le sujet et essayèrent de toutes leurs forces de faire obstruction à la marche vers lindépendance le fit par antigaullisme et nostalgie de la Révolution nationale, dautres ont retenu la leçon du 18 Juin et pensé agir par fidélité à lexemple donné par lui.
La commotion de 68
Lautorité a connu une nouvelle épreuve avec le mouvement de 1968, dont linspiration fondamentale était essentiellement de contestation de lautorité, sous toutes ses formes et dans toutes ses expressions. Contestation du savoir acquis et de ses modes de transmission traditionnels dans linstitution universitaire, auxquels on oppose la maxime " Tous enseignants, tous enseignés ", qui récuse toute distinction et nie lautorité de la compétence scientifique. Puis, par extensions successives, rejet de toute autorité, des juges, de la loi, de toute administration, des gouvernements, des patrons dans lentreprise, des chefs dans larmée. La récusation de lautorité sétend même aux systèmes philosophiques qui avaient jusque-là inspiré les mouvements révolutionnaires et aux appareils qui les traduisent dans laction politique ; cest le sens de la dénonciation, par les contestataires de 1968, du parti communiste, de lexpérience soviétique, du stalinisme stigmatisé comme un révisionnisme bureaucratique. Jamais les pensées utopiques qui récusent toute référence à la nature des choses, aux contraintes de la réalité, aux lois de léconomie, à la permanence de la nature humaine nont été à pareille fête. À quoi bon une autorité ? On simagine que la connaissance progressera par la mise en commun des questions de chacun ; de laccumulation des ignorances sortira un savoir nouveau. En économie, pas besoin de dirigeants : cest le succès de lidée dautogestion, dont laventure de Lip écrira le chapitre le plus attachant. Dans sa radicalité, le mouvement de 1968 sen prend à toute institution soupçonnée dexercer une pression autoritaire sur les individus. Le concept de pouvoir connaît alors un usage illimité : on voit partout du pouvoir et on le dénonce ; pouvoir dans la famille exercé par les parents sur les enfants, pouvoir des enseignants sur les élèves et les étudiants, pouvoir des juges. On rêve de fonder la société de demain sur labolition de lautorité. Jean Boissonnat a justement, selon moi, parlé de deuxième révolution individualiste à propos de lesprit qui triomphe alors, la première étant celle de 1789. De fait, même après que le fleuve sera rentré dans son lit et quaura été rétabli le minimum dautorité indispensable au fonctionnement de la société et aux rapports entre les individus, il est resté quelque chose de la commotion de 68 ; on a beaucoup dit depuis quon ne pouvait plus gouverner ni diriger une entreprise, ni commander des hommes, ni juger tout à fait comme avant. À cet égard, dans lhistoire des rapports entre lopinion et lautorité, 68 a inauguré une ère nouvelle, comme avait fait naguère la Révolution de 1789.
De cette aspiration des individus à lautonomie, de la revendication de décider par soi-même en dehors de toute règle imposée par une autorité supérieure, les effets se font sentir dans tous les domaines de lexistence, y compris la cellule familiale. À vrai dire, le mouvement navait pas attendu la secousse de Mai 1968 : à linitiative des gouvernements de la Ve République, le législateur avait commencé de modifier substantiellement le droit concernant les rapports entre époux et les relations entre parents et enfants. La femme nétait plus léternelle mineure définie par le code civil, qui la faisait passer de la dépendance du père à celle du mari. Lautorité maritale notez le terme qui implique référence à lautorité du mari sur sa femme jusque-là est supprimée. Lautorité parentale est désormais partagée à égalité entre le père et la mère : la notion de chef de famille, qui était un monopole masculin, disparaît. En 1985 est instituée légalité des époux dans la gestion des biens des enfants mineurs.
Vers une réconciliation ?
Plus significatif encore est le retrait de lÉtat de la réglementation et du contrôle des conduites personnelles. Traditionnellement, même dans une conception héritée de 1789, lÉtat était responsable des bonnes murs, garant de lordre juridique et de lordre moral, les deux ne faisant quun et le premier décalquant dans les codes civil et pénal les impératifs moraux. LÉtat nétait pas neutre, et lon ne concevait pas quil pût le demeurer en ces matières : il défendait lindissolubilité du mariage, veillait à la fidélité conjugale et sanctionnait les infractions ; il poursuivait ladultère, punissait les murs réputées contre nature et contre la morale, infligeait un statut inférieur aux enfants nés hors mariage, a fortiori adultérins, qui expiaient toute leur vie la faute de leurs parents. Cétait autant dinterventions de lautorité dans la vie privée, contrôlant les conduites individuelles.
Depuis une trentaine dannées, cette conception est battue en brèche et la puissance publique a manifestement renoncé à réglementer les comportements et plus encore à sanctionner ce qui était jadis considéré comme déviations ou aberrations. En autorisant en 1967 la contraception, en légalisant en 1975 linterruption volontaire de grossesse, en donnant son aval aux procréations médicalement assistées, lÉtat a accepté la dissociation entre la sexualité et la transmission de la vie. Une loi de 1979 a effacé les discriminations entre filiation légitime et filiation adultérine et abrogé les inégalités qui en résultaient. La notion de famille, auparavant réservée aux seuls couples régulièrement unis devant un officier détat civil et ayant des enfants, englobe aujourdhui les familles dites monoparentales. Les différences entre couples mariés et concubins tend à seffacer de plus en plus. On envisage linstitution dun contrat dunion civile ou sociale dont pourraient bénéficier tous ceux qui vivent à deux, quelle que soit leur relation, et qui leur accorderait la plupart des avantages dont bénéficiaient les seuls couples reconnus légalement. Cest dire que lautorité a cessé dintervenir dans lorganisation de la vie privée. Il est remarquable que ces bouleversements ont été le fait de majorités autant de droite que de gauche : quelques-unes des dispositions les plus révolutionnaires et les plus grosses de conséquences ont été adoptées sous la présidence du général de Gaulle par des assemblées de droite. Signe dun large consensus pour réduire le champ dintervention de lautorité.
Conclure de ces tendances et de ces innovations que la société sachemine vers la disparition de toute autorité serait ne pas tenir compte dautres orientations, en particulier dans lordre politique. Lavènement de la Ve République marque en effet une tendance en sens contraire, au renforcement de lautorité : linstauration dune fonction présidentielle, appelée dans lesprit des fondateurs à être le principal pouvoir, laffaiblissement de la représentation nationale, lexténuation de la délibération parlementaire sinscrivent dans un mouvement de caractère autoritaire. On a pu, non sans raison, définir le régime établi par la Constitution de 1958 comme une monarchie républicaine : républicaine parce que tous les pouvoirs, y compris celui du président de la République, sont désignés directement par le suffrage démocratique, mais monarchie aussi, car le pouvoir dispose dune grande autorité. Or cette mutation a été bien acceptée par les citoyens : non seulement ils avaient approuvé en son temps à 80 % le projet qui leur était soumis, mais, depuis, ladhésion aux institutions na fait que se renforcer ; les neuf dixièmes de nos concitoyens sont attachés à ce quil y ait à la tête de lÉtat un pouvoir fort. Lautorité nest plus rejetée systématiquement ni synonyme de réaction contraire à la liberté : lopinion a pris conscience quil ny avait pas incompatibilité entre la démocratie et lautorité. Davantage, même : la liberté a besoin dautorité, lautorité est une condition pour le bon fonctionnement de toute société.
Cette révolution des esprits se manifeste dune autre façon : nous venons de prendre acte de ladhésion de la très grande majorité à la Constitution ; cela aussi est un fait relativement neuf. Traditionnelle-ment, des fractions non négligeables de lopinion contestaient la loi fondamentale et militaient pour le renversement du régime. Il nen est plus ainsi aujourdhui : si ceux qui préconisent des modifications sont nombreux, il ne sagit généralement que dune toilette du texte, destinée à rendre la Constitution plus performante et à ladapter à des conditions changeantes, non pas de la subvertir ou de lui en substituer une autre dinspiration différente. Signe que lopinion a pris conscience de la nécessité dune règle à laquelle on fasse référence. Cest encore une forme de lautorité, que la règle acceptée et reconnue. Assurément, la règle nest acceptée que si elle a été librement débattue, instaurée dans des conditions qui fondent sa légitimité et si son application est conforme aux intentions qui ont présidé à son établissement. Ce changement profond inaugure sans doute un nouveau chapitre de lhistoire des relations entre la société française et la notion dautorité.
Est-ce à dire que la réconciliation avec lautorité soit aujourdhui accomplie et unanime ? Le soutenir serait être aveugle aux désordres qui troublent lordre social. Des secteurs entiers dans nos agglomérations constituent des zones de non-droit : cest bien le refus de lautorité. Dans le même temps où lon constate un apaisement des querelles proprement politiques et des affrontements idéologiques, on enregistre dautres formes de violence, à tel point quil a fallu forger un mot pour qualifier cette sorte dinfractions : elles portent atteinte à la civilité ; progrès de la violence verbale dans les rapports individuels, en particulier entre élèves dans les établissements scolaires. Lenseignement est particulièrement touché par cette progression de la violence. Le secteur qui devrait être le lieu par excellence de lapprentissage de la vie en société, de lacceptation dune règle qui garantisse la paix civile et la concorde entre les individus est devenu un lieu de violence : la société y introduit tous ses conflits et toutes ses tensions. Plus possible de tenir lécole en dehors, den faire un sanctuaire préservé. Mais comment alors en faire un lieu déducation civique qui enseigne le respect dune autorité consentie ? Cette question ne concerne pas seulement les enseignants : elle est posée à tous et de la réponse qui lui sera faite dépend largement lavenir de lautorité dans notre société et la survie dune communauté de citoyens.
René RÉMOND
Ville
École Intégration n° 112 - mars 1998
© MENRT, CNDP 1998