L’envoi du manuscrit à l’éditeur et sa publication
Après réception des épreuves de l’opus 131, le 2 août 1826, l’éditeur Schott de Mayence écrivait à Beethoven pour savoir si le quatuor expédié était bien une œuvre originale. Beethoven répondit dans une lettre datée du 19 août 1826, où il rassurait l’éditeur en ces termes : « C’est par jeu que j’ai écrit qu’il était fait de morceaux assemblés, il est absolument tout flambant neuf ». En dehors de cette apparente mystification, la nouveauté avait de quoi intriguer l’éditeur comme les générations à venir. L’œuvre, qui comptait sept mouvements sans ruptures et aux proportions surprenantes, n’obéissait plus au traditionnel schéma du quatuor classique en quatre mouvements. Toutefois, cet aspect expérimental avait déjà été initié dans les quatuors opus 130 et opus 132. Beethoven n’avait-il pas fait éclater le carcan de la symphonie en mêlant à son orchestre des solistes et des chœurs dans le dernier mouvement de sa Neuvième Symphonie ?
Le Quatuor opus 131 sera publié un mois après la mort de Beethoven, en avril 1827.
Page de titre de la première édition de l'« opus 131 », chez Schott à Mayence. Beethoven-Haus Bonn.
La diffusion de l’œuvre : les exécutions des premières années (1827-1835)
Le Quatuor opus 131 aurait été interprété devant Beethoven. Mais en dehors du mouvement des archets, que pouvait-il donc bien percevoir de cet ouvrage quelques mois avant sa mort, alors qu’il était atteint d’une surdité née trente ans plus tôt ?
L’opus 131 fut donné à plusieurs reprises chez l’éditeur viennois Artaria au début du mois d’août de l’année 1827 (Artaria publia l’opus 130, 133 et 134 – arrangement pour piano à quatre mains de la Grande Fugue opus 133). Karl Holz rapporte que l’éditeur a été « enchanté, et a trouvé la fugue totalement compréhensible après une troisième audition » (cité par M. Solomon, Beethoven, p. 439).
Quant à la presse, les jugements restent divisés;
Lire « La réception du « Quatorzième Quatuor » dans la presse contemporaine » (PDF, 13 ko).
Le musicographe belge François-Joseph Fétis fait part de son agacement face aux libertés sonores et formelles prises par le compositeur. Il voit notamment dans l’entraînant Finale du Quatuor un emprunt à une vieille chanson française (en ne mentionnant ni le texte ni la source !) et juge sans appel de la mauvaise qualité de l’œuvre.
Rencontre entre Schubert et Beethoven pendant une promenade dans les jardins à Vienne. Gravure, anonyme, début XIXe siècle. Vienne, Kunsthistorisches Museum.
Sur cette illustration, Beethoven (en bas à gauche, penché vers la droite), croise à distance Schubert (en bleu, également penché). De nombreuses occasions semblent s’être présentées dans divers endroits mais Schubert raconte avoir été sous l’emprise d’une intimidation telle qu’il n’osa pas aborder le maître. Cette « rencontre intéressante », fantasmée par l’auteur de cette illustration, n’eut donc jamais lieu.
A-t-il repris en les modifiant les termes du compte rendu de la première audition du 5 juin 1828 à Halberstadt ? « Les mélodies populaires de ce finale lui donnent un élan irrésistible très particulier. » (Cité par I. Mahaim, op. cit., tome II, p. 400.) La première audition mondiale se fit à Halberstadt, en Allemagne, le 5 juin 1828, par le Quatuor Müller senior constitué par quatre frères (Carl M., premier violon ; Georg M., second violon ; Gustav M., alto ; Theodor M., violoncelle).
Portrait du violoniste français Pierre Baillot (1771-1842).
Au mois de novembre 1828, une audition du quatuor eut lieu en privé pour Franz Schubert (1797-1828), quelques jours avant sa mort. Le musicographe allemand Ludwig Nohl (1831-1885), proche de Schubert, a fait le récit de l’état d’exaltation dans lequel « le Roi du Lied » fut transporté après l’avoir entendu.
Lire le témoignage de Ludwig Nohl.
Quelques mois plus tard en France, Hector Berlioz (1803-1869) témoignait du malaise qui s’installa à l’écoute des premières mesures de l’opus 131. La première audition à Paris en mars 1829 se fit devant un public de deux cents personnes par le Quatuor Baillot (Pierre Baillot, premier violon ; Jean-Joseph Vidal, second violon ; Chrétien Urhan, alto ; Louis Norblin, violoncelle).
Karl Holz (1798-1868). Miniature par Betty Fröhlich. Beethoven-Haus Bonn.
On y interprétait également le Quatuor opus 135. Berlioz rend compte des avis partagés, véritablement hostiles pour les uns, ou particulièrement exaltés pour une poignée d’autres aux côtés desquels il se range.
Lire le témoignage de Berlioz.
L'œuvre ne sera exécutée à Vienne qu’en mars 1835, par un quatuor composé de Leopold Jansa (V. 1), Karl Holz (V. 2), Karl Queisser (A.) et Joseph Linke (Vc.). L’opus 131 sera repris à Berlin en novembre de la même année par le Quatuor Zimmermann.
K. Holz et J. Linke furent aussi membres du Quatuor Schuppanzigh, la formation de chambre des premières heures viennoises chez le prince Lichnowsky, qui assura les créations des œuvres de Beethoven.