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« La Mort aux trousses » dans l’œuvre d’Hitchcock
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Situé entre Vertigo (1958) et Psychose (1960), La Mort aux trousses (1959) pose un problème paradoxal. Simple divertissement ou, au contraire, vecteur d’une signification plus profonde ? Message caché derrière le caractère des personnages, exploitation de certains symboles ? À ce jour, ces questions restent en suspens. Que penser du héros Roger Thornhill et de sa mutation psychologique ? Immature au départ, confronté à son double virtuel George Kaplan, il va évoluer dans l’adversité et par amour pour la belle espionne Eva Kendall, du stade infantile initial, vers une émancipation du giron maternel et l’affirmation de soi.
 © Collection Christophe L. |
Cette ambiguïté entre le prétexte et le fond, entre la « légèreté » du scénario et la maîtrise de l’art et la manière de le traiter, n’est certainement pas étrangère à la pérennisation du succès de nombreux films d’Alfred Hitchcock, même si celui-ci a mis du temps à se faire comprendre et accepter. La polémique entre mercantilisme et génie artistique reste ouverte.
La Mort aux trousses est né du désir d’Hitchcock de tourner un thriller comportant un meurtre aux Nations unies et de son intérêt pour une anecdote issue de la seconde guerre mondiale. Deux secrétaires d’une ambassade d’Angleterre, pour tromper leur ennui, avaient créé de toutes pièces un espion fictif et les informations, émises au hasard, avaient eu le bonheur de leurrer les nazis. L’écriture du scénario par Ernest Lehmann débute en 1957 pendant le tournage de Vertigo ; le tournage de La Mort aux trousses commence dès août 1958, la première projection ayant lieu en juillet 1959. Le succès immédiat assure la prospérité d’Alfred Hitchcock, renforcée encore par le film suivant, Psychose.
Hitchcock et le public
La relation entre Hitchcock et son public influe sur le choix des scénarios et sa manière de filmer. Le spectateur, selon Hitchcock, doit éprouver l’angoisse de l’attente et de l’ambiguïté, qui comble et effraie simultanément, en chatouillant l’épigastre de tout un chacun. Prenons pour exemple la scène diurne (et non nocturne comme à l’accoutumée), où Roger Thornhill, seul au milieu d’une plaine du Middle West, craint d’abord la menace provenant d’un simple quidam et de véhicules en fait anodins, alors qu’en réalité, le véritable danger apparaîtra dans le ciel. Happé par l’anxiété, se doutant de ce qui va arriver, le spectateur est intégré dans le film, le réalisateur jouant avec lui.
 © Collection Christophe L. |
Le cinéma d’Hitchcock s’appuie sur notre imagination et même nos cauchemars. Le spectateur passif doit devenir actif. L’intérêt est moins dans l’histoire que dans la manière de la filmer. Aussi la vraisemblance de ses scénarios n’est-elle pas toujours digne d’éloges, ce dont il n’avait cure. D’ailleurs, ne disait-il pas « Je hais messieurs les vraisemblants…1 ». Dans La Mort aux trousses, qui est un parfait exemple d’histoire tarabiscotée, il nous emmène aussi dans un univers émotionnel. Le spectateur se retrouve en osmose avec le héros, prêt à le suivre n’importe où, sans trop tenir compte de la crédibilité des situations. Pour autant, le réalisateur ne néglige pas la logique interne du film, ne serait-ce que dans les pérégrinations de Roger Thornhill. Ainsi, bien que North by Northwest (littéralement « Nord par Nord-Ouest ») ne constitue pas une direction indiquée sur une boussole, le périple géographique du héros le conduira malgré tout vers le nord-ouest, depuis New York jusqu’à Chicago, puis dans le Middle West, avant de se terminer, après un petit crochet, dans les montagnes du Dakota du Sud, sur le célèbre mont Rushmore, où depuis 1927 (date de début des travaux), sont sculptées les figures de quatre présidents emblématiques des États-Unis (George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln). Ce film, ainsi que plus tard la pochette du disque « In Rock » du groupe Deep Purple, vont rendre ce site mondialement célèbre.
La conception cinématographique d’Alfred Hitchcock
 © Collection Christophe L. |
Nous retrouvons dans La Mort aux trousses certaines caractéristiques de la pensée du réalisateur. De par ses origines britanniques, Hitchcock refusait toutes formes d’excès ou d’outrances. Il était plutôt enclin à la litote et à l’euphémisme (ce qu’il appelait « understatement »). Des événements dramatiques peuvent, selon lui, être filmés de façon légère, ce qui renforce d’autant l’impact des coups de théâtre bien choisis et bien amenés. L’état d’ébriété de Thornhill, filmé de manière plaisante, va ainsi s’enchaîner le lendemain sur la disparition des indices de son passage chez le pseudo Townsend, amplifiant de la sorte les soupçons de la police sur la cohérence et la véracité des propos du héros. Par ailleurs, la fameuse histoire du Mc Guffin2 qu’Hitchcock aimait à raconter, et qu’il évoque entre autres dans son entretien avec François Truffaut, se retrouve pleinement ici : un point autour duquel est censé s’organiser l’action, mais qui en fait, n’existe pas. L’action va donc graviter autour d’un axe principal, provoquer le mouvement, le suspense, tout en reposant sur du vide ; l’arrivée a peu d’intérêt, seule importe la course. George Kaplan ne se rapproche-t-il pas ainsi du rôle de l’Arlésienne (héroïne virtuelle d’un opéra de Georges Bizet d’après une nouvelle d’Alphonse Daudet : celle dont on parle et qu’on ne voit jamais) ?
Les décors, naturels ou non, sont utilisés chez Hitchcock comme des clichés, qui ont une importance capitale dans la trame de l’histoire. L’action est censée se situer dans un décor familier au spectateur, ce qui permet au réalisateur de surprendre son public par rapport à un cadre connu de lui, en instillant des situations ou événements inattendus, comme en témoignent les scènes dans la plaine ou sur le mont Rushmore. Plus que la direction des acteurs – Hitchcock avait pu choquer en les comparant à du « bétail » (songer aux épreuves qu’il fait endurer à Roger Thornhill, alias Cary Grant) –, c’est la direction, voire la manipulation, des spectateurs qui lui importait. Il anticipait les réactions de ceux-ci, leurs émotions, leurs attentes. Dans le choix des plans et séquences filmographiques, Hitchcock s’ingéniait à glisser des éléments perturbateurs qui ravissaient un public fervent amateur de sensations fortes.
De Londres à Hollywood
Né près de Londres en 1899, Hitchcock fait ses premiers pas au cinéma en Angleterre (Les Trente-Neuf Marches, L’homme qui en savait trop). On retrouve son côté dandy et « british » dans l’élégance des trois principaux héros de La Mort aux trousses : Roger Thornhill (Cary Grant), Philipp Vandamm (James Mason) et Eve Kendall (Eva Marie Saint). Il arrive à Hollywood en 1940 et y réalise dans la foulée Rebecca avec la volonté de s’intégrer comme cinéaste « américain ». À une période d’adaptation dans les années 1940 succède la concrétisation de cette volonté dans les années 1950. Ainsi, il décrit en 1954 la société américaine, réduite et condensée dans la vie des habitants d’un immeuble (Fenêtre sur cour). La Mort aux trousses lui donne au contraire l’occasion d’explorer les grands espaces et le mouvement. La mise en scène urbaine, avec ses divers protagonistes, et les décors de sites naturels célèbres lui permettent de rendre une sorte d’hommage à l’Amérique, ses grands hommes (cf. le mont Rushmore) et sa société fourmillante.
Régis Kryzaniac
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