L'organisation interne : analyse musicale et ses relations à l'image > Musique et bruitages 
 


 
Musique et bruitages

L’analyse de la bande-son de La Mort aux trousses est particulièrement intéressante en ce sens qu’elle nous renseigne sur les procédés qu’utilisent compositeurs et bruiteurs à cette époque lors de l’adaptation sonore d’un film. Si sons (bruitages) et musique (thèmes, motifs…) sont deux univers sonores différents, leur association (ou mixage) à des points stratégiques du film renforce efficacement les multiples sentiments suscités chez le spectateur.
Il ne s’agit pas ici d’aborder l’analyse intégrale de la bande-son mais de tenter de mettre en évidence l’impact significatif du traitement sonore sur certaines scènes ou séquences du film.

Sorte de fondu enchaîné sur le plan audio (au début du film à 2' 03", séquence 1 / DVD chapitre 1) : les bruits de la rue se font progressivement entendre avant même que le générique ne se termine tumultueusement (dissonances, rythme heurté, cuivres graves et orchestre…) en adéquation avec l’agitation de la rue (masse désordonnée de piétons en mouvement, trafic routier…).
La fin du générique est marquée par l’apparition symbolique d’Alfred Hitchcock (le cameo en langage cinématographique), qui rate le bus. Le décor et l’ambiance de la rue (marquée en particulier par le bruit du moteur de bus qui démarre) cèdent alors la place à ceux du hall que traversent Thornhill et sa secrétaire (bruits de pas, ouverture des portes d’ascenseurs).


Le début sforzando des accords de « Kidnapped » (dans le film à 5' 52", séquence 1 / DVD chapitre 3) coïncide avec les gestes de violence montrés par les images. La musique, qui se déclenche subitement, joue ici un rôle dramatique similaire à un effet sonore, dans la mesure où elle intervient à un moment-clé de l’action en produisant un effet percussif violent (procédé que l’on retrouvera maintes fois au cours du film) :
1er accord : le revolver est porté sur la poitrine de Thornhill = effet de violence

2e accord : plan suivant avec à nouveau l’apparition du revolver (effet d’éloignement).
3e accord : entrée forcée dans la voiture des espions.
4e accord : tentative subite d’évasion de Thornhill.

Les crissements de pneus (dans le film à 7' 07", séquence 2 / DVD chapitre 4) se mêlent au thème inquiétant de « Kidnapped » accentuant l’aspect dramatique de la situation (procédé classique utilisé dans les scènes d’action au cinéma). On retrouvera ces crissements un peu plus tard, dans la descente folle en voiture avec le thème de « Cheers ».

Musicalement, « Kidnapped » (dans le film à 7' 28", séquence 2 / DVD chapitre 4), fondé sur le retour perpétuel d’une figure traitée en marche mélodique descendante (qui donne l’impression de tourner en rond), est joué tantôt fort, tantôt doux. Il fait ainsi ressortir et alterner les sentiments de suspense, de peur, mais aussi d’interrogations suscités chez le héros.


Le début des trois accords de la musique de « Cheers » (dans le film à 13' 39", séquence 2 / DVD chapitre 4) correspond à la scène du verre (au moment précis où l’alcool est versé dans le verre). On retrouve l'émergence de la musique à ce moment précis du film.


La musique jouée f (forte) lors de la course poursuite (dans le film à 14' 30", séquence 3 / DVD chapitre 6) traduit l’affolement de la situation (thème mouvementé et syncopé de Kaplan-Thornhill). Ce phénomène est accentué par les bruitages : crissements de pneus, bruits de freins, effets panoramiques des klaxons dans la descente folle en voiture.


À la sortie de la villa de Glen Cove (dans le film à 25' 30", séquence 5 / DVD chapitre 8), le travelling qui mène l’œil du spectateur de la voiture au pseudo « jardinier » est accompagné des coups de sécateur et du thème de Thornhill (calme au départ et mystérieux). Ils s’intensifient jusqu’à ce que l’image nous révèle l’identité du jardinier. Le suspense est ainsi garanti par le mariage de ces trois éléments (travelling/musique/bruitage).



Scène du meurtre aux Nations unies (dans le film à 36' 19", séquence 7 / DVD chapitre 13). Le soupir de la victime est immédiatement suivi d’un motif en glissando et joué sforzando. L’effet coup de théâtre est accentué par la musique.


Scène de l’avion (dans le film à 1 h 04' 07", séquence 12 / DVD chapitre 23). Cette scène est marquée par l’absence de musique. Le lieu, aride et quasi désertique, ressemble à un « no man’s land ». C’est le bruit des moteurs de rares véhicules (voitures, bus) que le spectateur entend avant l’arrivée vrombissante de l’avion. Les effets panoramiques et stéréophoniques indiquent le sens des véhicules au spectateur.


L’effet saisissant de spatialisation (dans le film à 1 h 09' 04", séquence 12 / DVD chapitre 25) de l’avion est rendu par des variations progressives des intensités combinées aux effets panoramiques : les effets crescendo ou decrescendo du moteur produisent les sentiments de rapprochement ou d’éloignement tandis que les panoramiques rendent l’impression des multiples virevoltes de l’engin. L’aspect dramatique de cette scène dépend uniquement du bruitage (moteurs, freins, klaxons…) jusqu’au retour de la musique sur des accords sforzando au moment même où l’avion « se crashe » de plein fouet dans le camion citerne. Ce retour de la musique marque l’épilogue de cette scène.


La note finale tenue aux contrebasses de la pièce n° 33 « The Airport » (dans le film à 1 h 32' 52", séquence 16 / DVD chapitre 34) est prolongée par le bruit grave d’un moteur d’avion dans l’aéroport. Ce passage de relais permet d’assurer la transition entre l’intérieur de l’aéroport (le hall) et l’extérieur (piste d’atterrissage). Une fois de plus, le mixage d’une note avec un bruit (à hauteur quasiment déterminée) accompagne le passage d’un plan à un autre.


En conclusion, le traitement sonore mêlant bruits naturels et musique est fondamental dans La Mort aux trousses. Traitée sous forme de leitmotivs (comme dans les opéras de Wagner), la musique renseigne ainsi le spectateur sur la psychologie des personnages et crée également les diverses ambiances du film, mais elle participe aussi de manière active à l’action dans la mesure où elle intervient aux moments cruciaux du film en se mêlant, se superposant aux bruits ou encore en se déclenchant tel un phénomène sonore violent. L’association des deux mondes renforce donc le caractère dramatique de certaines situations. Bruits, avec ou sans musique, rien n’est laissé au hasard…

Didier Fidalgo

© SCÉRÉN - CNDP
Créé en décembre 2007. Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.