Alfred Hitchcock, Bernard Herrmann : « La Mort aux trousses »
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Le thème de Kaplan-Thornhill

N° 1 « Overture » / N° 7 « The Wild Ride »
Dans le film au début (séquence 1 / DVD chapitre 1).
Dans le film à 14' 31" (séquence 3 / DVD chapitre 6).

Le premier acte est encadré musicalement par deux pièces quasi identiques : le générique et « Wild Ride », construites sur le thème principal de la musique de Bernard Herrmann. Toutefois, ce thème ne prend son sens symbolique qu’à la fin du premier acte : grâce aux images, deux personnalités prennent corps et alternent.
Le tempo rapide des deux pièces trouve sa justification à l’écran :
– dans le générique, il évoque la circulation intense des véhicules qui se reflètent sur le bâtiment émergeant des lignes dessinées, puis sur les pas de la foule ;
– dans « The Wild Ride », il souligne la course folle sur la route de montagne.

Avec ses deux idées, A et B, le thème présenté dans le n° 1 « Overture » et le n° 7 « The Wild Ride » montre la double identité du personnage principal, Roger Thornhill / George Kaplan :
– celui pour qui on le prend, Kaplan, un personnage virtuel (idée A) ;
– celui qu’il est réellement, Thornhill, un personnage réel (idée B).

À noter que dans la première séquence, à 2' 02", la porte d’un autobus se ferme au nez d’un figurant célèbre qui vient d’être cité dans le générique et que le spectateur attend : Alfred Hitchcock lui-même.


Si musicalement, le n° 1 « Overture », qui soutient le générique, n’apporte pas grand-chose à l’image, le n° 7 « The Wild Ride » mérite une approche plus approfondie (dans le film, de 14' 31" à 16' 53").

La première idée musicale, A, en deux cellules caractérisées (les deux premières mesures)

est entendue lorsque le spectateur voit les espions poursuivre celui qu’ils prennent pour Kaplan. Les images montrent tantôt le pseudo Kaplan, au bord de l’inconscience au volant, tantôt les deux ravisseurs qui attendent la chute, fatale, sur les rochers.

En revanche, quand la caméra montre Thornhill, ivre au volant, apparaît une seconde idée, B, elle aussi en deux cellules caractérisées (les deux premières mesures).

Elle donne un air espiègle et puéril au personnage qui ne semble pas prendre conscience de la situation dramatique dans laquelle il se trouve. Il ne faut pas oublier qu’à sa manière, Hitchcock sait manier l’humour. La musique de Bernard Herrmann y contribue amplement, grâce aux dissonances de la seconde mesure.

Le traitement des deux idées musicales est caractéristique de l’écriture du compositeur : Bernard Herrmann utilise des cellules courtes qu’il fait glisser chromatiquement. Il n’emploie ainsi jamais une relation tonique-dominante qui amènerait un repos mais, au contraire, joue constamment sur une absence de résolution. Ces cellules sont pour lui autant d’entités musicales qu’il peut combiner par rapport à l’image, créant ainsi la sensation de course folle sur la route de montagne. Un effet de chaos est donné aussi bien par le montage visuel, rapide et haletant (Kaplan, Thornhill, les ravisseurs semblent apparaître à l’écran de manière aléatoire), que par la bande-son, qui mélange les cellules musicales (voire même leur squelette rythmique seul) et les bruitages.
En effet, l’introduction de la pièce « The Wild Ride » semble naître du bruit du moteur de la voiture qui démarre. Les bruits de klaxons et de freinage des voitures croisées par Thornhill et ses poursuivants ne sont que des indicateurs liés à l’image. Plus tard, la sirène de la voiture de police qui prend en chasse Kaplan (c’est l’idée A entendue à ce moment-là qui l’indique au spectateur) s’insère dans la musique et devient même l’élément liant entre la pièce n° 7 et la pièce suivante, le n° 8 « Car Crash ».

La poursuite se termine sur une nouvelle pointe d’humour. L’écriture musicale étant dans un processus de non-résolution, c’est donc à l’image que revient la tâche d’interrompre la course folle par un carambolage qui implique la voiture de police sur la coda de la pièce.


« The Wild Ride » est une pièce légèrement plus longue que le générique : on voit là toute la maîtrise de Bernard Herrmann pour faire concorder sa musique avec les événements visuels.
N° 10 « Two Dollars » / N° 13 « The Elevator »
Dans le film à 25' 07" (séquence 5 / DVD chapitre 8).
Dans le film à 31' 31" (séquence 6 / DVD chapitre 11).

Drôle de personnage que Roger Thornhill qui, adulte, ne semble pas encore sorti des jupes de sa mère. Pendant la première demi-heure en effet, il ne prend aucune décision par lui-même : sa secrétaire est même au courant des messages qu’il adresse à sa maîtresse… sa mère sent son haleine d’ivrogne…

Clara Thornhill, sa mère (Jessie Royce Landis)
Maggie, sa secrétaire (Doreen Lang)

Il est à noter que Hitchcock fait disparaître ces deux personnages lorsqu’ils n’ont plus d’utilité pour la compréhension du scénario : la secrétaire, dès la première séquence ; la mère, visuellement, lorsque Thornhill s’enfuit de l’hôtel Plazza (il lui parlera encore une fois au téléphone avant de quitter New York par le train… dans lequel il rencontrera Eve).

Lorsque les idées A et B qui composent le thème de Kaplan-Thornhill apparaissent séparément, cela nous indique « qui agit » : dans le n° 10 et le n° 13, les réactions du personnage sont celles de Thornhill, le grand garçon, qui réagit aux remarques de sa maman.
La première de ces pièces, le n° 10 « Two Dollars », fait appel à l’idée B, à des hauteurs différentes mais dans un tempo plus lent qui donne un côté penaud, résigné à Thornhill, le gamin rappelé à l’ordre par sa maman, même si l’orchestration conserve une couleur enjouée. Le bruit d’un sécateur s’intègre à l’idée B, anticipant sur l’image : la caméra et le changement de caractère de la musique nous montrent Valerian, l’un des ravisseurs, dans le rôle d’un jardinier.
Au moment où Thornhill se dirige vers l’ascenseur en emportant une photo, l’idée B est développée sous forme de cellules dupliquées dans la pièce n° 13 « The Elevator ». La présence des ravisseurs est soulignée par une succession d’octaves, progressant par demi-tons, participant ainsi à la tension dramatique.
On peut trouver une relation similaire dans Vertigo : « Tu es un grand garçon maintenant ! », dit Midge à Scottie, un thème récurrent semble-t-il chez Alfred Hitchcock : celui de l’homme apparemment viril mais qui vit dans l’ombre de sa mère ou de son ex-fiancée… Le caractère burlesque de l'idée B –Thornhill donne au personnage cette dimension comique, puérile.
Un quart d’heure plus tard, dans le film, Thornhill tombe dans les bras d’Eve…
Il fuit le giron maternel, personnifié par la mère mais aussi par la secrétaire, vers l’amour d’Eve qu’il lui faudra conquérir.
N° 16 « The Knife »
Dans le film à 36' 19" (séquence 7 / DVD chapitre 13).

Dans le déroulement du film, Bernard Herrmann choisit telle ou telle idée musicale selon le costume endossé par le personnage. Ainsi, dans la séquence qui se déroule aux Nations unies, celui-ci s’étant présenté sous le nom de Kaplan, la musique utilise l’idée A associée à cette personnalité.
« The Knife », pièce courte, en trois sections, apporte à l’image une dimension intéressante.

Après le lancer de couteau, la pièce commence lorsque Valerian s’éclipse.


La seconde section, dramatique, montre Kaplan tenant le couteau au milieu du public de la salle d’attente.


L'idée A, modifiée, amplifiée, rythmée par les timbales, apparaît clairement sur une superbe plongée sur le parvis de l’ONU. Cette plongée est un symbole de danger, celui que Thornhill, pris au piège, fuit.



La courte coda soutient le fondu enchaîné qui nous fait passer des Nations unies à l’USIA (United States Intelligence Agency).


N° 22 « The Station »
Dans le film à 59' 30" (séquence 11 / DVD chapitre 21).

Cette pièce de 49 secondes, « The Station », située à la moitié du film (59' 30"), est intéressante à plus d’un titre :
– c’est la première pièce musicale qui enchaîne trois thèmes : le thème de l’Amour, le thème de la Poursuite qui apparaît pour la première fois et l’idée B / Thornhill ;
– elle relance, d’une certaine manière, après la parenthèse calme, intime, amoureuse du trajet en train entre New York et Chicago, l’action et la recherche de Kaplan.

Nous proposons, pour ce passage du film, une séquence pédagogique à mettre en œuvre après s’être imprégné du thème de l’Amour et de celui de Kaplan-Thornhill.
N° 25 « The Crash »
Dans le film à 1 h 11' 52" (séquence 12 / DVD chapitre 26).

La première note de la mélodie descendante des cuivres correspond à l’impact de l’avion dans le camion-citerne. Plus que le thème lui-même, c’est le squelette rythmique qui en est conservé ici. Bernard Herrmann sous-entend que Kaplan est mis en cause. Thornhill, qui ne sait pourtant pas qu’il est pris pour un autre, réagit aux stimuli adressés à ce personnage virtuel : il fuit après l’assassinat à l’ONU ou après le crash de l’avion. L’aspect répétitif des différentes cellules que le compositeur mélange construit l’angoisse de l’explosion. La fin de la pièce « The Crash » ramène Thornhill, à nouveau en fuite, à Chicago.
N° 45 « The Gates » / N° 46 « The Stone Faces » / N° 48 « On the Rocks »
Dans le film à 2 h 04' 06" (séquence 19 / DVD chapitres 42 à 44).
Dans le film à 2 h 04' 50" (séquence 19 / DVD chapitres 42-43).
Dans le film à 2 h 07' 12" (séquence 19 / DVD chapitre 44).

À noter : les plages n° 44 à n° 50 du CD sont enchaînées. Hitchcock et Hermann n’accordent aucun répit au spectateur pendant toute cette scène finale très tendue.
Les éléments musicaux mis en œuvre dans le n° 45 « The Gates » sont réduits à leur plus simple expression : une cellule mélodique descendante sur le rythme initial de l’idée de Kaplan et une pédale de si b martelée par la timbale. L’anxiété de Thornhill et Eve en fuite est montrée par la répétition haletante de ces éléments. Ce n’est plus Kaplan qui fuit ni Thornhill seul poursuivi par les truands, mais un couple d’amoureux. Cela explique certainement pourquoi Bernard Herrmann a fait le choix de ne pas utiliser l’une ou l’autre idée musicale en entier mais une simple cellule rythmique.
En revanche, lorsque les sculptures de pierre du mont Rushmore sont le théâtre de la poursuite, dans le n° 46 « The Stone Faces », le motif de Kaplan revient dans son intégralité : Vandamm et ses acolytes tentent de le capturer.
C’est sur l’image de Leonard accroché à la falaise que débute la pièce n° 48 « On the Rocks ». La parenté formelle et thématique de cette pièce avec « Overture » et « The Wild Ride » est indéniable. Le travail de l’orchestration et les idées musicales parfois réduites à leur rythme ou à leur squelette harmonique donnent à la musique une autre couleur qui accentue le côté tragique des images.

Marie-Thérèse Corbat
Claire Dolibeau
Sylvie Masson

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