La parole aux auditeurs ! Ils sont six, interrogés par le Groupe de recherches musicales (INA), à s'être livrés à une expérience d'écoute. Leurs témoignages ont permis de dégager quatre points de vue sur Le Plein du Vide, ici présentés.
Objectif de l'analyse
Un objectif de l'analyse musicale est d'essayer de répondre à l'une des questions suivantes :
1. Comment telle musique a-t-elle été produite, c'est-à-dire conçue et composée, ou encore - si l'on s'intéresse à la musique enregistrée - interprétée, voire enregistrée ?
2. Comment est-elle perçue, et au-delà, quel sens évoque-t-elle, quel intérêt suscite-t-elle, quelles sensations, voire quelles émotions ?
Il y a donc deux domaines d'analyse, a priori indépendants, même s'ils se recoupent en partie : la production et la réception. Soit on considère l'œuvre (partition ou enregistrement) comme résultat d'une série de décisions et d'actes de production, soit on la considère comme objet d'une réception (on parle quelquefois d'analyse poïétique dans le premier cas, esthésique dans le second). C'est de ce dernier objectif qu'il est question ici.
Il n'y a pas une unique manière de percevoir une musique. Cependant, si l'on recueille des « témoignages d'écoute », on observe toujours des recoupements. Certains « points de vue », correspondant à des stratégies et motivations d'écoute particulières, apparaissent de façon récurrente et permettent de dégager des « traits » et configurations « pertinents » de ces point de vue.
Un peu de vocabulaire
« Point de vue » n'est pas ici synonyme d'opinion. C'est un angle sous lequel on considère l'objet analysé. À titre de comparaison, on peut décrire une automobile du « point de vue » des performances ou du « point de vue » de l'esthétique. La couleur sera pertinente du point de vue de l'esthétique, mais n'aura aucune relation avec les performances. Réciproquement, la puissance, pertinente du point de vue des performances, ne l'est pas du point de vue de l'esthétique. On peut répertorier, chez les acheteurs potentiels, des attentes et des stratégies d'appréciation, qui déterminent des points de vue d'analyse.
L'auditeur de musique, lui aussi, est guidé par des attentes, qui induisent des orientations d'écoute, qui elles-mêmes déterminent des priorités, des hiérarchies, et « construisent » l'objet perçu de différentes manières. Ce sont ces constructions et les processus qui les ont permises que l'analyse de la réception (esthésique) essaye de décrire.
Le dispositif d'enquête
Pour juger de ce qui est pertinent du point de vue de la réception, il faut commencer par donner la parole aux auditeurs. Autrement dit : il faut recueillir des témoignages d'écoute et constituer un corpus de témoignages. C'est ce que nous avons fait au Grm (Groupe de recherches musicales), en proposant à six auditeurs de se livrer à une « expérience d'écoute » d'une heure environ1.
Comment se déroule l'expérience ? Les auditeurs sont reçus tour à tour (en l'occurrence, Maÿlis Dupont a conduit les entretiens) dans un local bien insonorisé. La pièce est diffusée en entier2, puis l'auditeur est invité à répondre à la question suivante : « Pouvez-vous décrire ce que vous avez entendu, remarqué ou apprécié ? » Suit une deuxième écoute, cette fois jusque vers la moitié de la pièce, aux environs de sept minutes, afin que l'expérience ne soit pas trop longue. La même question est posée à l'auditeur, qui peut reprendre, préciser ou nuancer ce qu'il a déjà dit. Vient une troisième écoute, de la première moitié de la pièce à nouveau. Cette fois, l'auditeur est invité à commenter son écoute en direct. Décrivant au fur et à mesure ce qu'il entend, il peut re-situer assez précisément les éléments, impressions ou effets dont il a déjà parlé.
Les enregistrements de ces témoignages sont retranscrits, afin qu'on puisse en user plus aisément, puis ils sont analysés dans le but de repérer des conduites d'écoute communes à plusieurs auditeurs. C'est par recoupement des témoignages que l'on dégage les différents points de vue d'analyse.
Un point de vue est rarement dégagé par un seul auditeur. Le travail sur ce corpus nous a permis de cerner quatre « écoutes-types », quatre façons d'écouter la pièce, ou encore quatre points de vue sur la pièce.
On notera que les auditeurs interrogés sont des « experts », compositeurs eux-mêmes ou enseignants. Cependant, c'est bien comme auditeurs que nous les avons interrogés, même si les points de vue recueillis trahissent sans doute cette « expertise ». Rien n'interdit, bien sûr, d'étendre ce type d'expériences à tout autre auditeur, au contraire ! En diversifiant l'échantillon, ou en le grossissant simplement, on pourra : 1) conforter, préciser ou nuancer un peu les points de vue recueillis, et 2) en observer de nouveaux.