Les compositeurs chinois depuis la Révolution culturelle
Malgré toutes les manifestations de l'Année de la Chine, la musique chinoise contemporaine reste mal connue du grand public. On peut pourtant répertorier une soixantaine de compositeurs d'origine chinoise dont les œuvres sont jouées et publiées à l'échelle internationale. Le propos, ici, est d'offrir une idée de l'éventail de leurs créations, tout en se limitant aux compositeurs nés en Chine continentale, excluant donc les Chinois de Hong Kong et de Taïwan ainsi que les émigrés de deuxième génération.
La situation avant la Révolution culturelle
Remarque préliminaire : Pour faciliter les éventuelles recherches discographiques, les noms des compositeurs chinois cités seront toujours écrits en majuscules dans le présent texte.
Ainsi que le montre le film Le Dernier Empereur, le début du XXe siècle vit la Chine perdre sa puissance face aux politiques coloniales des pays européens. La culture chinoise millénaire était donc dépréciée et la nécessité d'absorber la civilisation occidentale, fascinante en particulier par son avance technologique, semblait impérieuse.
Importée surtout à Shanghai par des musiciens russes depuis 1917, la musique occidentale s'était propagée en Chine. Les instruments de l'orchestre classique étaient enseignés au Conservatoire aussi bien que les instruments traditionnels. Pour la notation musicale, on utilisait autant la portée que les caractères chinois. Des pièces pour piano, de la musique de chambre, des symphonies furent écrites par des musiciens chinois comme ZHU Jian-er (né en 1922) qui avait étudié la composition en URSS, ou LUO Zhongrong (né en 1924), qui avait utilisé le folklore à la façon de Bartók. Tous deux enseignèrent ensuite la composition, l'un à Shanghai, l'autre à Pékin, et
Mao Tsetung, « Héros de notre temps ».-Estampe peinte par des professeurs de l'Institut des Beaux-Arts de Pékin, 1960.
formèrent la génération suivante. Importées par des musiciens juifs fuyant la montée du nazisme, les théories de Schoenberg parvinrent en Asie. SANG Tong (né en 1923) écrivit en 1947 les premières œuvres atonales chinoises.
Mais avec l'arrivée de Mao au pouvoir (1949), les compositeurs perdirent une grande partie de leur liberté : fonctionnaires, rouages de la machine révolutionnaire, ils furent chargés de créer une musique nationale populaire à partir du folklore, en utilisant le langage harmonique du XIXe siècle (dans les années 1950, la directive politique était : « Sauvegarder l'héritage national »).
Quelques pièces pour piano
À noter : il est possible d'écouter des extraits de la plupart des CD indiqués dans l'ensemble de cet article sur les sites de vente de CD.
ZHU Jian-er, Chinese Whispers, dans le CD Move record MD 3296.
LUO Zhongrong, New Piano Music from China, dans le CD WERGO 601 3850.
SANG Tong, Mongolian Folk Song, dans le CD NAXOS 855 4499.
L'impact de la Révolution culturelle
De nombreux témoignages sont parvenus jusqu'à nous de la période noire qui bouleversa la Chine pendant dix ans, de 1966 à 1976, et fit des ravages considérables sur les plans humain et culturel. Déjà, les campagnes de purification anti-droitistes s'étaient succédé en 1942 et 1957. En 1966, Mao déclare que la bourgeoisie est à l'intérieur du parti. Voici par exemple un discours d'étudiant mis en scène par SHAN Sa dans son livre Les Quatre Vies du saule :
Ceux qui représentent l'autorité se sont embourgeoisés et se reposent sur la docilité de la jeunesse. Rigides, conservateurs, nos professeurs, nos parents, certains de nos dirigeants sont devenus un obstacle à l'évolution de la société chinoise. Brisons les autorités, abattons les révisionnistes, les petits-bourgeois, les défenseurs de la féodalité !
Les intellectuels, accusés, battus, humiliés, obligés de faire leur autocritique, furent en masse déportés dans les campagnes pour faire les travaux des champs en guise de rééducation, à moins d'être acculés au suicide. Le grand écrivain P.A. KIN résume ainsi ce qu'il a vécu à cette période : « On m'a arraché ma peau d'homme et j'ai été impitoyablement déchu au rang de bœuf. » Dans le roman de François CHENG, Le Dit de Tanyi, deux amis, un peintre et un poète, tentent de survivre dans une région glacée et désolée du nord de la Chine où se situe leur camp de travail forcé.
Le film De Mao à Mozart montre un vieux professeur du conservatoire de Pékin qui avait été enfermé dans un placard pendant plusieurs mois parce qu'il enseignait le violon, instrument impérialiste. Le professeur de composition LUO Zhengrong subit ce genre de traitements et fut envoyé à la campagne. En fait, toute musique occidentale fut interdite. Les conservatoires fermèrent leurs portes et la nouvelle génération de musiciens dut interrompre ses études. C'est ce que montrent le livre et le film de DAI Sijie Balzac et la Petite Tailleuse chinoise. Même en musique chinoise traditionnelle, les seules œuvres autorisées se résumaient à huit opéras populaires et un ballet.
La Révolution culturelle marqua un coup d'arrêt à l'évolution musicale de la Chine. De nombreux artistes fuirent le pays, soit en Asie vers Hong Kong et Taïwan, soit en Occident, parfois en Australie ou en Allemagne, mais le plus souvent en France ou aux États-Unis.
La diaspora des années 1980
En 1976, l'environnement politique est bouleversé par la mort de Mao puis l'arrestation de ses successeurs (la « bande des quatre »), rendus responsables de la catastrophe de la Révolution culturelle. Un réformateur, Deng Xiaoping, prend le pouvoir et réhabilite les intellectuels. En 1978, le conservatoire de Pékin rouvre ses portes. LUO Zhongrong y reprend ses cours de composition. Malgré les épreuves innombrables d'un concours national-marathon, de nombreux candidats se présentent (17 000 pour 100 places). Il fallait vraiment des qualités exceptionnelles pour réussir ! Cela explique le nombre étonnant de compositeurs d'envergure internationale sortis des cours de ce conservatoire au début des années 1980. La plupart des étudiants demandèrent une bourse pour partir à l'étranger étudier les nouvelles techniques de composition ignorées en Chine. Ces compositeurs ont donc été regroupés sous l'étiquette « Cinquième génération » ou « New Wave » car ils ont été les premiers à employer la technologie moderne. Certains ne revinrent jamais dans leur pays. Le documentaire hollandais Le Silence brisé, de Eline Flipse, montre le parcours de cinq d'entre eux.
La branche française
Tous ces compositeurs, dont les études avaient été interrompues par la Révolution culturelle, sont venus en France, âgés de 30 à 40 ans déjà, attirés par l'art de la couleur sonore caractéristique de Debussy et de Messiaen. Même s'ils mettent parfois en œuvre les nouvelles technologies, leur style reste à dominante post-impressionniste.
Chen Qigang
Né en 1951, CHEN Qigang est issu d'une famille d'artistes. Son père était un lettré, peintre, calligraphe et joueur de erhu (violon chinois à deux cordes, photo ci-contre). Sa sœur jouait du piano classique. Il a donc été bercé autant par des accords parfaits et des rythmes réguliers que par de la musique traditionnelle chinoise. Entré au conservatoire à 13 ans, il apprend la clarinette, devient soliste d'un orchestre symphonique et commence à faire des arrangements pour ses amis. Pendant la Révolution culturelle, son père est arrêté et lui-même doit subir une « rééducation idéologique », enfermé dans une caserne durant trois ans. Après cela, il continue cependant à apprendre secrètement la composition, par correspondance.
Lorsqu'il se présente au concours d'entrée au conservatoire en 1978, il pratique la clarinette et l'écriture depuis quatorze ans. Il est reçu premier. En 1984, il obtient une bourse pour étudier à Paris. Là, un miracle se produit : à la suite d'une discussion avec un vieil homme à vélo qui lui donne l'adresse d'Olivier Messiaen, il obtient un rendez-vous. Le célèbre compositeur français est alors en retraite, mais en voyant les compositions de CHEN, il accepte de le prendre pour unique et dernier élève et transforme le jeune Chinois avide d'écrire comme ses contemporains européens en un compositeur au style personnel, à la croisée de l'Orient et de l'Occident, cherchant à la fois la richesse et la complexité musicale, mais touchant aussi avec justesse la sensibilité du public. Parallèlement, CHEN Qigang obtient tous les diplômes possibles au Conservatoire, à l'Ircam et à l'École normale ; il s'inscrit à tous les concours et rafle tous les prix.
Dans Iris dévoilée, il allie l'instrumentation et la couleur vocale des deux cultures. Pipa, erhu et zheng se mêlent à l'orchestre occidental. Trois solistes vocalisent, l'une comme dans l'opéra de Pékin, avec les gestes traditionnels associés à ce style, les deux autres à la façon du chant classique. Évoquant les multiples visages de l'éternel féminin (mélancolique, hystérique, admiratif, etc.) avec une touche d'humour, CHEN Qigang dispose ainsi d'une palette étonnante de traitements de la voix, nuage de pépiements agressifs dans Jalouse, ample vibrato miaulant dans Voluptueuse, vocalises sautillantes et énergiques dans Libertine ou fondues sur les voyelles dans Sensible. Son œuvre pour orchestre Wu Xing, sur les cinq éléments, illustre la conception chinoise d'un univers cyclique en utilisant différentes techniques d'expression. L'orchestre y est somptueux et séduisant. Le concerto pour violoncelle Reflet d'un temps disparu est de forme si libre qu'on en perd la notion du temps, qui s'écoule sans aucune métrique ; l'auditeur flotte dans un paysage en mosaïque de couleurs.
Malgré une période d'apprentissage à l'Ircam, CHEN Qigang a peu utilisé les possibilités de l'électronique (en 1992, dans Rêve d'un solitaire) : il préfère la palette orchestrale, qu'il maîtrise de façon extraordinaire.
Il habite actuellement à Paris et a pris la nationalité française.
Il résume ainsi son esthétique : « L'art doit rester libre et en aucun cas s'inscrire dans une norme. Nul ne détient la vérité absolue. Ce qui compte, c'est la liberté d'expression. »
Enregistrements de Chen Qigang disponibles
CD Virgin classics 7243 5 45549 26, Iris dévoilée, Reflet d'un temps disparu, Wu Xing. (Ce disque est facile à trouver dans le commerce et les œuvres sont facilement compréhensibles par tout public.)
CD Rem 311223XCD, Poème lyrique II pour baryton et ensemble instrumental, Yuan (les origines) pour orchestre, Yi (1986) pour clarinette et quatuor, Feu d'ombres pour saxo et orchestre.
AMBITUS AMB97969, Poème lyrique II pour baryton et ensemble.
CD ZEBRA 001, Nieuw ensemble (voir ci-dessous paragraphe sur MO Wuping).
MO Wuping
Né en 1959 à Hengyang dans la province du Hunan, il étudie le violon et devient musicien d'orchestre à l'Opéra du Hunan. Il y fait les arrangements des opéras populaires permis pendant la Révolution culturelle. En 1983, il réussit à entrer au conservatoire de Pékin et suit les cours de composition de LUO Zhongrong. Il y rencontre quatre autres jeunes musiciens : CHEN Qigang, GUO Wenjing, QU Xiaosong et TAN Dun. Ils décident de partager la même chambre. Les cinq amis demandent une bourse pour étudier à l'étranger. Suivant la voie tracée par CHEN Qigang cinq ans plus tôt, MO vient à Paris en 1990, laissant son épouse à Pékin. Il travaille avec Ivo Malec au Conservatoire et suit les cours de l'École normale. Mais la vie d'étudiant désargenté est bien difficile, et il n'a pas la chance de CHEN Qigang à qui Messiaen glisse souvent une petite enveloppe « pour s'acheter ce qui lui manque ». François CHENG a très bien décrit les difficultés de ces artistes émigrés, quand la maladie survient par surcroît, dans son roman Le Dit de Tanyi. MO Wuping meurt d'un cancer à 34 ans. Il laisse une dizaine d'œuvres et une quantité de lettres émouvantes où il décrit sa situation à sa femme. À la fois compositeur et chanteur, il a interprété lui-même la partie vocale dans Fan I (1991) pour voix et ensemble, et Ouverture pour voix et orchestre (1992). Il a tenté le mélange d'instruments occidentaux et orientaux dans Cinq poèmes chinois, pour basse, percussion, clarinette et zheng (2001). Il a aussi écrit pour quatuor (Rite sacrificiel au village, 1988). Ces quelques pièces ont un tel pouvoir émotionnel, une telle spiritualité, qu'elles font regretter davantage la mort prématurée de ce très grand compositeur.
MO Wuping n'a pas été oublié. Ses amis lui ont rendu hommage : CHEN Qigang a composé le concerto pour hautbois Extase sur un thème folklorique du Hunan, dédié au Nieuw ensemble néerlandais qui avait créé Fan I ; LIANG Lei a bâti son opéra Peking Opera Soliloquy sur une histoire racontée par MO (une femme se venge d'un représentant du parti qui a tué son mari pendant la Révolution culturelle : elle réussit à le rendre fou) ; le compositeur français Jean-Marc Singier a composé Drus, flous, débridés, des bouts s'ébrouent in memoriam MO Wuping pour les percussions de Strasbourg.
Enregistrement de MO Wuping disponible
Le disque ZEBRA 001 (1994) est une compilation des œuvres de différents compositeurs chinois : avec Fan I et Fan II de MO Wuping, on y trouve She Huo de GUO Wenjing, Circle de TAN Dun, Poème lyrique II et Chute en automne de XU Shuya. Un panorama très intéressant !
ZHANG Hao-Fu (ou Xiao-Fu)
Ce musicien né en 1952 a pu, comme CHEN Qigang et MO Wuping, croiser XU Yi dans les couloirs de l'École normale ou de l'Ircam. Il a pourtant accompli un parcours un peu différent des leurs.
Né à Xi'An, il étudie le violon, le piano et la composition dans sa ville natale et devient premier violon de l'orchestre de la province du Shaanxi. Il est compositeur en résidence de l'orchestre Philharmonique de la radio de Pékin de 1982 à 1987.
De 1987 à 1992, il part étudier à Bruxelles, puis de 1992 à 1994, s'inscrit à l'École normale de Paris dans la classe du Japonais Taïra, ancien élève de Messiaen, et suit le cursus d'informatique musicale à l'Ircam. Il remporte de nombreux concours, prix et commandes, puis retourne à Pékin, où il fonde le premier studio de musique électro-acoustique. Il est actuellement professeur au conservatoire de Bruxelles. Sa musique combine la philosophie orientale et la pensée analytique occidentale. Il a écrit trois quatuors, un quintette avec clarinette, trois concertos et une suite symphonique, mais aussi des œuvres inspirées du taoïsme comme Yin-Yang pour deux pianos, Le Cours du temps pour grand orchestre d'harmonie. Son Arpizzicato pour violon électronique utilise le traitement informatique en temps réel à l'aide du logiciel MAX développé à son origine à l'Ircam.
Enregistrement disponible de ZHANG Hao-Fu
Label CYPRES CD CYP 4617, Quatuors 2 et 3, quintette Qin Xiao.
WEN De-Qing
Ce musicien n'a passé que quelques années en France avant de s'installer en Suisse.
Né en 1958 dans un petit village du sud de la Chine, il a vécu dans la plus grande pauvreté. Orphelin de père à 6 ans, il vit chez sa grand-mère avec ses cinq frères et sœurs car sa mère est en prison pour raisons politiques. Il découvre le erhu utilisé dans les ensembles de chants et danses de propagande. Il commence à apprendre tout seul, à l'age de 10 ans, et compose son premier
Carré magique du Yi-king
chant maoïste à 17 ans. Lorsque les écoles rouvrent après la mort de Mao, il a déjà 20 ans. Au conservatoire du Fujian, il découvre la Cinquième Symphonie de Beethoven : c'est un grand choc. En 1988, il continue ses études à Pékin : il apprend la théorie de Hindemith avec LUO Zhongrong mais surtout, il a accès à des disques rares en Chine (Bartók, Stravinsky, Takemitsu, Crumb, Penderecki). Il y rencontre un musicien suisse, Pascal Schaer, qui faisait des recherches sur la musique chinoise. Grâce à cet ami, il entre au conservatoire de Genève (1993), puis passe un an en France au conservatoire de Lyon, avec Gilbert Amy. Très attaché à son indépendance, il vit depuis 1991 à Genève, sans beaucoup de moyens financiers, mais libre.
Sa musique est très originale et surtout influencée par les arts du lettré : philosophie, peinture et calligraphie. Pendant l'exécution de son œuvre Traces I, il calligraphie lui-même sur scène les vers de BAI Juyi : « Les silences ont plus d'énergie que les notes ». Traces II et Traces III correspondent à d'autres types d'écriture chinoise (écriture des sceaux, style herbiforme). Dans Kung Fu, il demande au musicien de faire des gestes de Tai-chi pendant les silences. Il filtre les intervalles par le carré magique du Yi-king (figure ci-dessus) et transpose le couple yin/yang dans les oppositions aigu/grave, lent/rapide, fort/doux, statique/dynamique, brillant/sombre, etc. Voici comment se décomposent les premières notes de son Quatuor n° 1 : harmonique/glissando ascendant de 1/16 de ton/note normale-glissando descendant de 1/16 de ton/harmonique. Ces détails infimes ornant des notes très brèves puisque jouées sans archet sont caractéristiques de la pensée musicale chinoise. Qi (Le souffle) pour six instrumentistes se divise en six sections et soixante-quatre parties correspondant aux soixante-quatre hexagrammes du Yi-king (dans le schéma ci-dessus, les hexagrammes composés chacun de six traits sont rangés en cercle et en carré, symboles respectifs du ciel et de la terre).
WEN De-Qing est aussi influencé par son lieu de vie puisque Wu (L'éveil), œuvre sur le bouddhisme zen, est écrite pour soprano, contrebasse, cor des Alpes et cloches de vaches ! Créatif sur le plan du matériau sonore, WEN a composé Soliloqui (2000) pour douze verres de cristal, écrit une Complainte où les percussionnistes frappent des casseroles et des boîtes de conserve et utilise une machine à vent dans Divination ! Renvoyant le regard de l'Occidental sur l'Orient, il a aussi revisité Laideronnette de Ravel dans Ronde des pagodes.
Son esthétique : « L'important pour moi est d'avoir mon propre style, et que ma musique provoque des résonances chez l'auditeur autant que possible. Si le public ne ressent rien, c'est que j'ai mal écrit. La musique est un langage humain. Mais j'écris ce que j'aime d'abord pour moi-même. La liberté est l'esprit du Chan. »
Enregistrement de WEN De-Qing disponible
CD STRADIVARIUS 33471 contenant Qi, Quatuor n° 1, Wu, Complainte, Ji I et Ji II.
La branche américaine
Il faut d'abord parler de CHOU Wen-Chung (né en 1923), personnage central et déterminant pour ce groupe de compositeurs. Dès 1946, alors qu'il était étudiant en architecture à New York, il rencontra Edgard Varèse, musicien mal compris en France, qui y avait émigré en pensant que sa conception futuriste de la musique serait mieux acceptée dans le Nouveau Monde. L'étudiant chinois, attiré par la musique dès l'enfance et joueur de qin, devint son assistant.
Il passa des heures à expérimenter avec Varese toutes les sonorités inhabituelles que l'on peut tirer des percussions. Aujourd'hui, il est considéré comme le premier compositeur contemporain ayant créé un style personnel à la croisée de l'Orient et de l'Occident. Il s'inspire des subtiles inflexions de son instrument, du Yi-king et de la calligraphie, tout en maîtrisant la conception structurelle occidentale. Enseignant à l'université de Columbia, il a fondé en 1978 un Centre pour les échanges entre la Chine et les États-Unis stimulant la création artistique dans les deux pays (il a financé par exemple le film De Mao à Mozart qui relate le voyage d'Isaac Stern en Chine). Ce centre a joué un rôle crucial en attribuant des bourses d'études aux jeunes compositeurs cités ci-dessous.
TAN Dun
Né en 1957 dans le Hunan, il doit travailler deux ans dans les rizières pendant la Révolution culturelle. Il devient ensuite arrangeur dans une troupe d'opéra populaire. Il réussit le concours d'entrée au conservatoire de Pékin en 1978 et y rencontre les quatre amis cités plus haut. Huit ans plus tard, il obtient une bourse pour New York, où il étudie avec CHOU Wen-Chung. Il vit actuellement dans cette ville, mais il est invité aux quatre coins du monde, comme interprète, chef d'orchestre et compositeur.
Particulièrement inventif dans le domaine de la couleur sonore, il a conçu Earth Music en s'inspirant des céramiques de l'artiste norvégien Ragnar Naess, un Paper Concerto où des feuilles de papier frottées, déchirées ou agitées forment la partie de soliste, une Water Passion où l'eau est un instrument à part entière et son Ghost Opera est une œuvre pour quatuor, pipa, eau, pierres, papier et métal. Suivant le précepte de Varese, « tout est musique », il a même écrit une œuvre dédiée aux chauffeurs de taxis, Memorial 19 Fucks, où le mot grossier est répété dans toutes les langues !
Il emprunte à la musique rituelle bouddhiste, utilise le pipa, le erhu ou la flûte xun, et manifeste le goût traditionnel pour la nature : « Écoutez ce bruit si particulier de la pluie tombant sur les bambous et rebondissant sur les pierres ; pour moi, c'est l'aurore de toute la musique ! » Son œuvre orchestrale On Taoism révèle aussi l'influence de la philosophie chinoise.
C'est un musicien au style très particulier, mais résolument moderne : même si dans sa Water Passion, il joue sur dix-sept demi-sphères éclairées et remplies d'eau, en fait, tous les timbres utilisés subissent un traitement électronique discret et les instruments à cordes modifient leur accord. De Varese et de CHOU Wen-Chung, il a hérité un goût pour les percussions, qu'il utilise volontiers seules. Il a dirigé de grandes œuvres du XXe siècle, a écrit un opéra sur Marco Polo, un concerto pour violoncelle (Intercourse of Fire and Water), un concerto pour guitare (Yi2), mais il est surtout célèbre pour les bandes originales des films Hero et Tigres et dragons.
Il évoque volontiers son travail dans les termes suivants : « Composer, c'est pour moi explorer mes racines avec des idées neuves. »
Enregistrements de TAN Dun disponibles
CD Sony classical SK89 347, bande originale du film Tigres et dragons.
CD SONY, bande originale du film Hero.
CD SONY #63368, Symphony 1997 Heaven, Earth and Mankind (Paradis, terre et humanité), dont les mouvements 8, 9 et 10 s'inspirent des éléments eau, feu et métal.
CD ONDINE #864 contenant quatre œuvres : Out of Peking Opera, Death and Fire (dialogue avec Paul Klee), Orchestral Theater, et Re, pour orchestre divisé, basse et public avec deux chefs !
CD NONESUCH #79445, Ghost Opera.
Coffret de 2 CD SONY #62912, opéra Marco Polo.
CD SONY Water Passion after St Matthew.
CD SONY#61658, « Bitter Love », musique de la pièce Peony Pavilion (Le Pavillon aux pivoines) mise en scène par Peter Sellars d'après un classique chinois écrit par TANG Xianzu, sous la dynastie Ming (XVIe siècle).
QU Xiao-Song
Deuxième par rang d'âge des cinq amis cités plus haut, il est né en 1952 à Guizhou, dans le sud-ouest de la Chine. Il travaille pendant quatre ans dans une ferme pendant la Révolution culturelle et apprend le violon en autodidacte. Il entre dans une troupe d'opéra comme violoniste. En 1978, il réussit le concours d'entrée au conservatoire de Pékin. En 1986, il écrit Mong Dong pour voix et ensemble de chambre, œuvre considérée comme le manifeste de la tendance moderniste chinoise « New Wave ». Il écrit de la musique de films pour quatre jeunes réalisateurs chinois. En 1989, il obtient une bourse pour l'université de Columbia. Comme TAN Dun, il s'installe à New York, mais retourne en Chine en 1999 pour devenir professeur au conservatoire de Shanghai.
Ses compositions reflètent la philosophie taoïste et la pensée bouddhiste, que Mao avait voulu remplacer par le « Petit Livre rouge ». Il écrit :
« Les deux caractéristique de ma musique sont la force mentale et le silence, non pas considéré comme un arrêt entre les notes, mais comme un lien intense entre les sons. Ma musique peut paraître très simple, très vide, mais celui qui la joue doit ressentir les silences pour trouver la qualité particulière du son. Pour l'avenir, je pense toujours vraie la phrase de Beethoven " La bonne musique vient du cœur et va au cœur ". Les compositeurs d'avant-garde se sont trop adressés à l'intellect. Les hommes du XXIe siècle auront besoin de l'amour, de l'émotion. Dans mes œuvres, j'essaie de traduire ce que j'ai ressenti. L'auditeur, s'il entend la musique de l'intérieur, ressentira les émotions sur la base de sa propre expérience. Aujourd'hui, les hommes se libèrent de l'eurocentrisme et ont une perspective plus ouverte sur les cultures mondiales. Parfois, j'ai de la compassion pour ceux de l'Ouest qui n'ont pas réalisé qu'ils doivent étudier d'autres cultures : ils ne peuvent pas ressentir beaucoup... »
En plus de la musique de chambre, des œuvres orchestrales, vocales, ou pour percussions seules, QU Xiao-Song a écrit quatre opéras. Life on a String (la vie sur une corde) a d'abord été un film réalisé en 1991 par CHEN Kaige (l'auteur de Fleuve jaune et de Adieu ma concubine), dont QU Xiao-Song a écrit la musique. Le narrateur, aveugle, y raconte des histoires dans une maison de thé en attendant le moment où il cassera une millième corde de son luth. Son maître lui avait affirmé : « Les cordes que tu pinces sont ta vie. Quand tu auras cassé ta millième corde, ouvre ton instrument. Tu y trouveras une formule secrète qui te redonnera la vue ». En fait, dans la caisse du luth, il n'y avait qu'une feuille blanche, démontrant la futilité des attentes humaines. Utilisant des airs populaires du sud-ouest de la Chine, l'œuvre est entièrement théâtralisée : les quatorze musiciens de l'ensemble instrumental entrent vêtus de robes noires et coiffés de chapeaux blancs. Ils chantent, chuchotent, jouent des percussions, feignent de s'endormir ou parlent très fort. Le soliste jouant le rôle de l'aveugle a le visage fardé de blanc. Il prend tour à tour une voix grave ou une voix de fausset comme dans l'opéra de Pékin pour figurer les différents personnages de son conte. Lorsqu'il découvre la feuille blanche, sur une musique funèbre, il s'écroule sur le sol, face contre terre, et les projecteurs dessinent sur le sol un carré de lumière blanche. La force émotionnelle exprimée est telle que l'œuvre a déjà été reprise à Bruxelles, Paris, Munich, Amsterdam, Lisbonne et Edimbourg.
Enregistrements de QU Xiao-Song disponibles
Le CD MARCO POLO 8 223915 « First Contemporary Chinese Composers Festival 1986 » contient la cantate Mong Dong et la Troisième Symphonie de CHAN Wing Wah, l'Intermezzo pour orchestre de TAN Dun, un concerto pour piano de HUANG An-Lun, la Troisième Symphonie de Jordan TANG et Moon over the West River de YE Xiaogang.
Le film de CHEN Kaige Life on a String (Bian zou bian chang) existe en VHS ou DVD pour lecteur multizone.
CHEN Yi
Elle naît en 1953 à Guangzhou, dans une famille de médecins, commence le piano à l'âge de 3 ans et le violon à 4 ans. Envoyée à la campagne pendant deux ans au moment de la Révolution culturelle, elle entre ensuite dans la troupe d'opéra de Guangzhou (Canton). Elle y fait les arrangements des interludes orchestraux accompagnant les scènes de combats acrobatiques. Elle réussit le concours d'entrée au conservatoire de Pékin en 1978. En 1986, elle part aux États-Unis étudier avec CHOU ; l'université de Columbia lui décerne un doctorat en 1993. Depuis, elle a enseigné dans plusieurs universités américaines. C'est la plus connue des compositrices asiatiques et il existe de nombreux enregistrements de ses œuvres.
Sa conception musicale a de nombreux points communs avec celle de XU Yi. Elle utilise systématiquement les techniques modernes, mais s'appuie aussi sur le folklore (Suite de danses folkloriques chinoises écrite en 2000), emploie la fugue et le contrepoint (exemple dans Sprout pour orchestre à cordes). Tout en recherchant essentiellement à transmettre des émotions, elle adopte un langage où tonalité et atonalité s'opposent pour déterminer la structure. Elle utilise aussi l'ordinateur pour jouer sur la spatialisation des sons.
Dans Sparkle pour octuor (1992), un mouvement rythmique perpétuel est associé à un thème chinois et à la technique dodécaphonique. Son quatuor Qi (1997) est bâti sur le nombre d'or. Dans Ge Xu pour orchestre de chambre et Romance et danse pour deux violons et orchestre, les instruments occidentaux imitent les instruments chinois. Elle réalise que les œuvres d'un compositeur dérivent de la grammaire et de la syntaxe de sa propre culture, et voit les structures musicales comme des calligraphies, combinant des interactions de mouvements, tensions, textures, lignes, masses (exemple : Momentum pour orchestre). Mais son approche de la composition est pourtant multiculturelle et son désir reste de toucher tous les publics.
Deux enregistrements de CHEN Yi particulièrement intéressants
CD BIS 1352 contenant Momentum, Dunhuang fantasy ; Romance et danse, Tu en hommage aux victimes du World Trade Center.
CD NEW WORLD RECORDS 804, Sparkle ; Qi ; Duo Ye ; Shuo. Song in Winter. As a Dream. Near Distance.
ZHOU Long
Le plus poétique des compositeurs chinois, il a créé un monde complet à partir de l'époque des Tang (VIIe et VIIIe siècles), période où la Chine était à l'apogée de sa production artistique et tissait toutes sortes de relations avec les cultures avoisinantes (Inde, Asie centrale). Aucune musique de la dynastie des Tang ne subsiste aujourd'hui, mais les plus grands poètes de l'époque (Li Bai, Wang Wei, Du Fu) en ont fait des descriptions, et la civilisation japonaise en est le témoin, car au VIIe siècle, elle en a copié les instruments, les partitions et les formes musicales et les a préservés jusqu'à nos jours.
Né en 1953, ZHOU Long est le fils d'une soprano qui avait fait des études à l'Ouest. Il a donc reçu très tôt des leçons de piano. Il devient arrangeur d'une petite troupe d'opéra et mélange instruments chinois, clarinette et violoncelle (dans sa musique actuelle, les instruments occidentaux imitent les techniques de jeu des instruments chinois). Il entre au conservatoire de Pékin en 1978 et obtient une bourse pour étudier aux États-Unis avec CHOU Wen-Chung. Diplômé de l'université Columbia en 1993, il enseigne actuellement dans différentes universités américaines.
Il a écrit une soixantaine d'œuvres, dont quatre électroacoustiques, et vingt-six avec instruments chinois, en majorité de la musique de chambre. Dans Les Cinq Éléments, il évoque de façon impressionniste l'eau et la terre, le feu, le bois et le métal. Métal, pierre soie et bambou évoque les familles d'instruments chinois avec di zi, flûte, clarinette, violon, violoncelle et percussion. Les Contes de la caverne sont inspirés des célèbres fresques bouddhistes des grottes de Dunhuang. De longs silences y évoquent le principe taoïste de vacuité. Dans Future of Fire (2001), ZHOU Long évoque ses souvenirs de la campagne, où les fermiers brûlaient l'herbe sèche et perdaient le contrôle du feu à cause du vent.
Tian ling (1992), pour pipa et quatorze instruments, a été joué avec Le Plein du Vide lors d'un concert à Montréal. Le pipa y représente une partie de l'âme et l'orchestre les différents éléments de la nature. Da Qu (1991) met en vedette les percussions. Le Qu est l'équivalent du gagaku japonais (musique de cour). The Rhyme of Taigu évoque également les échanges sino-japonais sous les Tang, car le grand tambour daiko japonais est une copie du Taigu chinois.
Enregistrements de ZHOU Long disponibles
CD DELOS DE 3335, Tales from the Cave (Contes de la caverne), Les Cinq Éléments, Heng, Valley Stream, Secluded Orchid.
CD BIS 1322, Poems from Tang, The Rhyme of Taigu, Da Qu, The Future of Fire.
Chez CALA records, CACD77008, The Ineffable, Wild Grass. Five Maskers. Ding, Metal, Stone, Silk, Bamboo.
Chez DELOS CD, « The Flowing Stream » : huit arrangements de folklore, plusieurs poèmes des Tang et Soul pour quatuor et instruments chinois (Shanghaï Quartett).
Chez CALA, un CD consacré aux mélodies dans l'album « ZHOU Long, The Book of Songs ».
GE Gan-Ru
Né en 1954 à Shanghai, il étudie secrètement le violon pendant la Révolution culturelle. À 17 ans, il est envoyé dans un camp de travail agricole. Il y rencontre un ancien premier violon de l'orchestre de Shanghai, qui lui enseigne violon et théorie. Un jour, on demande à ceux qui savent la musique de divertir leurs camarades. GE s'essaye alors à la composition. Lorsqu'il est relâché, à l'âge de 20 ans, il s'inscrit au conservatoire. Il obtient le prix de violon en 1977, puis étudie la composition avec Alexander Goehr et obtient son diplôme en 1981. Il devient professeur à son tour et enseigne de 1981 à 1983, date à laquelle il obtient une bourse d'études à New York avec CHOU Wen-Chung. Il réside depuis aux États-Unis.
Sa musique est à la fois moderne et marquée par la nostalgie de son pays, très proche de la tradition chinoise par le sens très subtil de la couleur et l'importance de la microtonalité. Dans Yi Feng (Style perdu), le violoncelle est accordé en quartes, une octave plus bas que la normale, et les musiciens doivent frapper le corps de l'instrument. La Rhapsodie chinoise (1992) est un véritable « cinéma » pour l'oreille au rythme fluide et libre. La notation imprécise déclenche des nuages de sonorités chatoyantes.
Pourtant, la logique occidentale de détermination des hauteurs y est également présente puisque l'œuvre se termine par une fugue. Wu pour piano et orchestre (1986) est remarquable par la façon dont le piano est utilisé comme une « cithare d'acier » (c'est le nom du piano en chinois). La pianiste gratte directement les cordes dans la caisse en explorant toutes les sonorités possibles : pizz, glissando, harmoniques, martellato. Le titre signifie « ascension dans les hauteurs » car le point de départ de l'œuvre est une note extrêmement grave, résonant comme une cloche. GE Gan-Ru a écrit en 1989 Ji (Cérémonie commémorative), « requiem symphonique dédié aux Chinois qui perdirent la vie au cours des guerres et des troubles politiques », et en 1991 Si (En offrant des sacrifices aux esprits des morts) pour le premier anniversaire des événements de la place Tienanmen.
Enregistrements de GE Gan-Ru disponibles
CD BIS SACD 1509 Chinese Rhapsody, Wu et Six Pentatonic Tunes pour orchestre.
Gu Ye, œuvre pour piano, dans le récital de la pianiste chinoise Margaret Leng Tan (Label MODE).
Bright SHENG (de son véritable nom, SHENG Zong liang)
Né en 1955 à Shanghai, il avait 15 ans quand il dut partir à Qinghai, au nord-est du Tibet, parce que ses grands-parents avaient été déclarés « ennemis de l'État ». Ses parents furent torturés et ses grands-parents acculés au suicide. En 1978, il est un des premiers admis au conservatoire de
Edgar Varese
D.R.
sa ville dès la réouverture et obtient en 1982 une bourse d'études pour New York. Il a américanisé son nom et réside actuellement aux États-Unis. Ses œuvres y sont souvent jouées. Il écrit : « Après la difficile expérience de la Révolution culturelle, la création a été pour moi une catharsis absorbant les émotions dans mon travail. » Sa première œuvre marquante fut la très dissonante H'un (Lacérations), in memoriam 1966-1976.
Mais les souvenirs de Qinghai, ville située sur la route de la soie où se mélangent toutes sortes de cultures, ont également marqué ses Postcards, écrites sur des chants populaires de différentes régions de la Chine. Son style est une combinaison d'harmonies impressionnistes, de délicatesse rythmique et de modernité.
Enregistrements disponibles de Bright SHENG
Sur le CD BIS1122, Postcards, China Dreams et Flute Moon.
La firme NAXOS propose à prix très abordable un portrait du compositeur Bright SHENG où l'on peut entendre China Dreams, Two Poems et Nanking (à propos du massacre de Nankin par les Japonais en 1937) : CD NAXOS 8555866.
CD DELOS RECORDS 3211, The Song of Majnun, opéra en un acte.
CD NEW WORLD RECORDS 80407, H'un in memoriam, Stream flow, Three Chinese Love Songs.
Le Concertino pour clarinette et quatuor se trouve dans l'album « Five American Clarinet Quintets » CD DELOS DE3183.
Ces compositeurs émigrés aux États-Unis sont les plus progressistes de cette « New Wave ». L'influence de John Cage et de Varese à travers celle de CHOU Wen-Chung leur donne un intérêt particulier pour le rythme, beaucoup moins flou que celui des compositeurs de la branche française. La tradition chinoise était déjà très riche en répertoire pour les percussions. Ils y ajoutent une note de stress, due sans doute à la vie américaine.
Pendant ce temps, en Chine
À part quelques exceptions, l'élite musicale chinoise avait disparu pendant la Révolution culturelle. Les conservatoires fonctionnèrent donc d'abord avec des enseignants étrangers (ex. : Alexander Goehr) ou des enseignants chinois ayant poursuivi leurs études en URSS (TAN Xiaolin, DU Mingxin, ZU Jianer). Ensuite, les étudiants nouvellement formés devinrent enseignants aussitôt leur diplôme obtenu. La politique de Mao et la déportation des musiciens dans les campagnes les plus lointaines avaient provoqué la collecte du folklore dans toutes les régions les plus reculées de la Chine. Les jeunes compositeurs employant ces airs dans une écriture moderne dissonante s'inspirèrent donc de Bartók. Depuis 1950, les troupes d'opéra populaire s'étaient multipliées et des festivals, des concours avaient lieu dans tout le pays. Ces spectacles marquèrent la mémoire des musiciens de toutes les générations. La musique occidentale, interdite pendant trente ans, restait d'accès difficile. Les partitions, les disques avaient été brûlés. CHOU Wen-Chung fit don de quelques partitions à la bibliothèque du conservatoire lors d'un voyage à Pékin en 1977 (en particulier, de Varese). Goehr rapporta en 1980 des œuvres de Debussy, Stravinsky, Schoenberg, Webern, Carter, Messiaen, Boulez. ZHONG Zilin offrit des enregistrements et partitions de Ives, Schoenberg, Bartók, Lutoslawski, Honegger, Penderecki, Ligeti, Berio après un voyage aux États-Unis en 1981. L'amélioration des conditions matérielles et la politique d'ouverture à l'Ouest provoquèrent donc un bouillonnement créatif sans précédent. Mais la vie musicale étant maintenant régie par les seules lois du commerce, il devint difficile de faire entendre ou enregistrer ses œuvres.
GUO Wenjing
Né en 1956 dans le Sichuan, d'un père médecin et d'une mère infirmière, il a 10 ans au moment des événements politiques. Sa ville est la scène de combats et les tanks parcourent les rues. Il apprend à lire la musique avec un voisin, le violon avec un oncle. En 1970, il joue des opéras révolutionnaires dans la troupe de Chongking, heureux de ne pas aller à l'école. Un des musiciens, qui possède une pile de disques sauvés de la fureur des Gardes rouges, éveille l'intérêt de Wenjing pour la composition en lui faisant découvrir Beethoven, Paganini et Chostakovitch. GUO Wenjing tente l'entrée au conservatoire de Pékin en 1978 : il échoue pour le violon, mais réussit pour la composition. Contrairement à ses camarades de classe, il est toujours resté en Chine où il figure maintenant parmi les cent artistes honorés du titre de « trésor vivant ». Il dirige actuellement le département Composition du conservatoire de Pékin.
Sa musique n'est pas celle d'un lettré : la calligraphie, le taoïsme, la vacuité ou la poésie classique ne l'inspirent pas. Une de ses passions principales est le football ! L'énergie, le mouvement, l'aspect « rugueux, terreux » de sa musique pourtant complexe n'est cependant pas incompatible avec la sensibilité. GUO est profondément influencé par sa région natale noyée dans la brume, les chants des bateliers du fleuve Yangzi, les contes traditionnels fantastiques, les percussions des fêtes rituelles. Son esthétique : « Je viens d'une région où les gens sont menus et pourtant très forts, capables de soulever des charges énormes. Je veux exprimer la force intérieure du peuple dans ma musique. »
Outre la musique d'une trentaine de films et d'une vingtaine d'émissions de télévision, de la musique de chambre, plusieurs concertos, GUO a composé trois opéras dont La Nuit du banquet et Le Village du louveteau, que certains ont comparé au Wozzeck d'Alban Berg. Le héros est un fou qui croit tout son village anthropophage. Le médecin le force à avaler une potion à base de sang humain. Cette histoire symbolise la difficulté à résister à la pression sociale (pendant la Révolution culturelle, des enfants ont dénoncé leurs propres parents). L'œuvre a été jouée à Paris en 2004.
Enregistrements disponibles de GUO Wenjing
CD ZEBRA002, Wolf Cub Village (Le Village du louveteau).
She huo dans l'anthologie CD ZEBRA 001 déjà citée (voir paragraphe MO Wuping).
Tous ces compositeurs nés dans les années 1950 ont en commun une extraordinaire soif d'expérimentation et de liberté artistique, que les restrictions de la Révolution culturelle n'ont fait qu'accroître.
Leurs parcours se ressemblent, d'abord marqués par l'absorption des techniques de composition occidentales, puis par l'expression de leurs racines chinoises. Pourtant, chacun garde son originalité et s'exprime de façon personnelle.
Les musiciens nés dans les années 1960 ont peu vécu les troubles de la Révolution culturelle. Leurs études musicales se sont donc déroulées sans heurt. À cette époque, des écoles de musique existent dans la plupart des provinces, mais les deux plus prestigieuses sont les conservatoires de Shanghai et de Pékin. La nouvelle génération y côtoie les compositeurs précédemment cités, leurs aînés de dix ans. Aussitôt récompensés d'un prix, les élèves deviennent professeurs à leur tour, mais malgré cela, au bout de quelques années, ils partent souvent à l'étranger perfectionner leurs études, le plus souvent en France, pays avec lequel les échanges se sont renforcés, ou aux États-Unis, car CHOU Wen-Chung leur permet souvent l'accès à l'université de Columbia. Ce séjour est parfois encore prolongé en résidence définitive, d'autant plus qu'un nouvel événement politique provoque une autre vague de départs en 1989 : face à une manifestation d'étudiants réclamant plus de liberté et protestant contre la corruption, le gouvernement emploie la répression. Des milliers de personnes sont massacrées sur la place Tienanmen.
XU Shuya
Il naît en 1961 dans la province de Jilin où son père est directeur de l'Opéra, sa mère chanteuse. À 17 ans (en 1978), il réussit à entrer au conservatoire de Shanghai où il étudie le violoncelle, l'harmonie et la composition avec ZHU Jian-er. Il écrit des œuvres orchestrales, concertantes, de la musique de films, remporte des prix et rencontre Takemitsu lors d'une de ses conférences à Shanghai : « J'étais un collectionneur avide de musique moderne et j'essayais de tout saisir. Je décidai de lui faire entendre mon concerto pour violon. En échange, Takemitsu me laissa entendre le sien. Je fus frappé par la manière dont il avait absorbé de nombreux éléments de l'Occident et avec laquelle il avait été capable, en même temps, de développer son propre style. Sa musique pouvait donc être comprise par un public beaucoup plus vaste. Cela me donna à réfléchir. » Il devient à son tour enseignant en 1983 (et le sera jusqu'en 1988), puis obtient une bourse d'études à Paris. Il suit les mêmes cours que XU Yi avec Gérard Grisey et Betsy Jolas, rencontre Bernard Parmegiani, s'intéresse à la musique électroacoustique au GRM et à l'Ircam, suit une master class avec Karlheinz Stockhausen. Il obtient son premier prix en 1992. Revenu en Chine, il est élu musicien de l'année en 1992 et crée en 2002 le Centre Informatique et multimédia au conservatoire de Pékin. Il reçoit actuellement des commandes à la fois du monde asiatique et du monde occidental.
Il s'inspire des chants populaires du Hunan et du taoïsme dans une écriture où le paramètre dominant est la couleur. Chute en automne (1991) marque l'aboutissement de ses recherches d'un style personnel : sons en spirale, tenues nuancées, timbres percussifs et intenses variations du temps. Recherchant à unir le yin et le yang dans l'opposition des contraires, il a écrit Changement/constance (1994), Dense/clairsemé (1994) pour flûte basse et trois groupes instrumentaux, commande de l'Ensemble Intercontemporain, Vacuité/consistance (1996) pour pipa, zheng, ensemble de cordes pincées, cordes et percussions. Jouant lui-même de la xiao (flûte chinoise), il en confronte le jeu microtonal avec sa transformation sur bande dans Tayi I (1990) et reprend le principe avec une flûte occidentale dans Tayi II (1991). Il a composé deux opéras : La Neige en août, livret du prix Nobel GAO Xingjian, pour l'Opéra de Marseille en 2005, et In memory of Taiping Lake, commandé à la fois par le Festival de Pékin et la radio d'Amsterdam.
Enregistrement de XU Shuya disponible
Le CD ZEBRA001 contient Chute en automne (voir paragraphe MO Wuping).
QIN Wenchen
Né à Erdos en Mongolie en 1966, il étudie d'abord la musique traditionnelle chinoise dès 9 ans, puis la composition à l'école de la ville de Hohhot. En 1987, il entre au conservatoire de Shanghai. Diplômé en 1992, il enseigne aussitôt au conservatoire de Pékin, mais de 1998 à 2001, il quitte son poste pour étudier la civilisation japonaise, puis les techniques occidentales en Allemagne. Il reprend ensuite son poste de professeur à Pékin.
Il utilise fréquemment les instruments traditionnels, mélangés aux instruments occidentaux (ex. : dans Symphonie pour suona et orchestre, He Yi pour zheng et ensemble, Wind Moon consonance pour sheng, flûte à bec et orchestre). Sa pièce orchestrale Pèlerinage en mai est très religieuse, combinant musiques tibétaine et mongole avec l'écriture occidentale. Mais son œuvre est surtout attachante par ses liens avec la religion, la poésie et la nature : « Parmi mes différentes inspirations, le paysage est important pour moi. Par exemple, les nuages en haute Mongolie ou au Tibet sont très spéciaux, et quand ils sont éclairés par la lumière du soleil, l'impression est extraordinaire. Il y a aussi les prières bouddhistes, qui sont parlées sans cesse, même au milieu de la nuit. C'est un son constant et apaisant. »
QIN Wenchen a écrit la musique du film de WANG Chao Jour et nuit, sorti en février 2005.
Enregistrements de QIN Wenchen disponibles
Dans l'anthologie « Mysterious light » CD YELLOW RIVER 82005, on trouve 2-1-2 pour deux cellos, piano et deux percussionnistes de QIN Wenchen, deux œuvres de AN Chengbi (déjà citées), Guiyi pour guqin, xiao et voix de LIU Yuan, Inconstancy pour voix et ensemble de LI Wen-Ping.
DVD du film Jour et nuit, ARTE VIDEO 792101, distribué par Gaumont Columbia Tristar Home Video.
AN Chengbi (ou Chengbi-Seungpil AN)
Né en 1967 d'un couple sino-coréen dans le Heilongjiang (nord de la Chine), il commence très jeune l'étude du piano puis étudie la composition à Shanghai. Il obtient la récompense la plus élevée en 1986. Il enseigne à son tour à Shanghai de 1991 à 1994, année où, comme XU Yi, il entre au conservatoire de Paris dans la classe de Gérard Grisey. Ce compositeur impressionniste passionné par les jeux de lumière a d'abord écrit pour instruments occidentaux : Nong-Mou (Brume dense) est pour sextuor, Ressac (1997) et Scintillations sont pour orchestre, Constellation (2003) est pour violon et piano, Reflexion sonore est un concerto pour accordéon et ensemble. Mais depuis Huyn-Oh pour percussions et bande (1998) et Moo-Nui (Moires) pour alto et dispositif électronique, il utilise les nouvelles technologies apprises au GRM. En 2004, les œuvres électroacoustiques se succèdent : Shin Woon et New Millenium Sunrise utilisent l'ordinateur, Aurore, réalisée comme Le Plein du Vide au Grame de Lyon, est une commande de l'État français.
AN Chengbi compose actuellement un concerto pour violon sur commande de l'Orchestre national de France.
Enregistrements disponibles de AN Chengbi
CD « Mysterious light » YELLOW RIVER 82005 : cette compilation de différents auteurs chinois contient deux œuvres de jeunesse de AN Chengbi (Meditation pour orchestre et Verse pour violoncelle et piano).
Extrait de Aurore sur GRM Web radio.
Kui DONG
Elle est née en 1967 à Pékin. Son nom vient d'une chanson folklorique du Yunan (ouest de la Chine) où des onomatopées imitent les sons de percussions (Dong, dong, kui), mais elle a adopté la coutume américaine du prénom en première position. Elle a étudié le piano et la composition au conservatoire de Pékin, puis écrit de la musique pour la télévision et le cinéma. En 1991, elle a émigré en Californie où elle a poursuivi des études d'informatique musicale à la Stanford University. Depuis 2003, elle est professeur au Dartmouth College.
Elle ne renie pas ses racines chinoises, puisqu'elle emploie le erhu, la flûte di et la cithare chinoise dans Three Voices (1998), a composé une musique de ballet sur l'histoire d'amour fou d'un empereur chinois, et a écrit en 2001 une œuvre pour piano sur les cinq éléments, qui s'inspire également de la cosmologie chinoise.
Mais dans certaines sections de Earth, Water, Wood, Metal and Fire, le piano est préparé : on y a introduit, entre les cordes, des stylos ou des tiges de métal. Cette technique inventée par John Cage paraît une preuve de modernisme. En fait, le timbre obtenu rappelle les sons métalliques des cithares chinoises qin et zheng. La dernière pièce se termine par les premières phrases de Wood, rappelant la conception cyclique de l'univers chez les taoïstes. Mais Kui DONG écrit aussi un autre genre de musique, totalement ou partiellement acousmatique : elle a composé une œuvre pour guitare électrique et bande et a été récompensée en 1995 pour Flying Apples pour bande, œuvre algorithmique composée avec le DMIX de Macintosh à partir d'un rêve d'enfant (une promenade dans un monde fait de couleurs). Si les modèles employés sont de complexité croissante, Kui DONG ne perd pas de vue la perception de l'auditeur : « Quand je compose, je cherche toujours à donner à chaque son sa forme et sa couleur particulière. La pureté et la sincérité sont les vérités qui me guident. »
Enregistrements de Kui DONG disponibles
Le CD NEW WORLD RECORDS 80620 2 est un portrait musical de la compositrice avec Pangu's Song pour percussion et flûte (1998), Mouvements I, II et III, Earth, Water, Wood, Metal and Fire, Blue Melody, Crossing, Three Voices.
Dans la compilation de tape music MUSIC FROM SEAMUS Vol 8, se trouve Flying Apples parmi d'autres œuvres américaines.
Les espoirs du troisième millénaire
En apparence, ce qui suit repose sur une autre dialectique par rapport aux parties précédentes, puisque aucune œuvre des compositeurs cités n'a encore été enregistrée. Pourtant, il est intéressant d'avoir une vision de l'évolution actuelle des échanges entre Orient et Occident et de surveiller l'actualité la plus récente des concerts de musique contemporaine, car les compositions de ces jeunes musiciens âgés de 20 à 30 ans sont actuellement jouées en France. Ils ont grandi dans une Chine où le relâchement du contrôle politique est favorable aux artistes, mais où l'argent entre en force dans le monde de l'art. Le matérialisme triomphe, en particulier à Shanghai, capitale de la consommation (notamment de cinéma américain). Les chansons populaires de Taïwan ou de Hong Kong, le rock, ont remplacé la musique traditionnelle et les hymnes politiques. En 2000, QU Xiaosong organise un concert d'œuvres nouvelles pour instruments traditionnels : le tiers seulement des places est vendu. HE Xuntian, distingué professeur du conservatoire de Shanghai, produit un CD, « New Age », à partir de chants religieux tibétains et lance la chanteuse ZHOU Zheqin (comparable à Björk) dans une brillante carrière commerciale sous le nom de Dadawa. Le CD, intitulé « Sister drum », a été vendu en 200 000 exemplaires à Taïwan, 6 000 à Paris.
Paradoxalement, le départ à l'étranger est donc pour les jeunes musiciens de cette génération un moyen de trouver un public intéressé par les racines de la civilisation chinoise.
CHEN Biao
Né en 1971 à Yi-Wu dans la province de Zhejiang (sud-est de la Chine), il commence très jeune la calligraphie et la peinture, et apprend la musique dès 1985 à l'école d'art de Hangzou. De 1993 à 1998, il étudie au conservatoire de Shanghai la fugue, l'orchestration et la composition. Une de ses premières œuvres, Yei wang, d'après un poème de l'époque des Tang, est pour voix, instruments traditionnels chinois et dispositif. En 1998, il fait un voyage dans le Yunan pour recueillir des chants folkloriques. Il écrit des pièces pour la radio, la télévision et le cinéma. En 2000, il s'établit à Genève où il poursuit ses études au conservatoire. Ses œuvres Ch'an I pour pipa (2001) et Quatuor n° 1 sont très remarquées. Depuis septembre 2004, il s'est fixé à Paris. Il s'est présenté au concours de composition Henri Dutilleux et a remporté le premier prix avec Les Franges du rêve I b pour flûte en sol, piano et sextuor à cordes.
En 2005, il a remporté un autre concours avec Yun 2, si l'âme, c'était ce ciel..., sorte de concerto pour guitare, quatre voix de femmes et orchestre de chambre. Il a récemment signé un contrat avec l'éditeur Leduc.
Lei LIANG
Né en 1972 à Tianjin dans une famille de musiciens, il reçoit ses premières leçons de piano à 4 ans et commence à composer à 6 ans. Il devient un pianiste célèbre et une de ses œuvres est le morceau imposé d'un concours national de piano à Shanghai. À 17 ans, il est élu « personnalité de l'année ». Nous sommes alors en 1989 : les événements de la place Tienanmen éclatent. Il part aux États-Unis et s'établit finalement à Boston où il étudie de 1992 à 1998. Il figure maintenant au premier rang des compositeurs chinois travaillant aux États-Unis et sa musique est jouée dans de nombreux pays (Chine, Allemagne, Canada, Japon, Angleterre, Corée). Il puise non seulement à la source de la tradition chinoise, mais également à celle d'autres pays (Japon, Perse, Indonésie). À propos de la pièce Dialectal Percussions, il explique sa fascination pour la langue pékinoise, « ses subtiles modulations de ton, ses pauses et transitions rythmiques, ses ondulations mélodiques à l'intérieur de chaque phrase et le caractère dramatique de son expression. Ces aspects sont marqués dans cette œuvre où tous les dialectes musicaux sont combinés. » Lei LIANG a une grande maîtrise des combinaisons de timbres inusitées. Dans la catégorie électroacoustique, il a associé saxophone et électronique, et a écrit en 2002 For a Lost Stone et Rock Music pour violoncelle amplifié et percussion. Parts for a Floating Space (2002) est une architecture ouverte, où chaque partie peut se suffire à elle-même ou se combiner avec une autre par superposition ou connexion. Ce travail formel n'empêche pas une très grande spiritualité, car cette œuvre, dont la première a eu lieu au temple Ohabei, résonne de l'écho de trois quarts de siècle de chants et de prières. En mémoire de MO Wuping, le solo de saxophone Peking Opera Soliloquy s'inspire de l'art vocal de l'opéra de Pékin, utilise des techniques spéciales au saxo et associe les sons à des effets de lumière.
TIAN Leilei
Née en 1971 dans le Jiangsu, elle commence à apprendre le piano à l'âge de 6 ans. De 1988 à 1995, elle étudie la composition au conservatoire de Pékin. En 1997, elle s'inscrit à l'université de Göteborg en Suède, puis arrive en France en 2001. Elle travaille avec Ferneyhough à Royaumont, puis à l'Ircam en 2002-2003. Comme XU Yi, elle est compositeur en résidence au Grame de Lyon en 2004. Elle vit désormais en France. Ses œuvres n'ont pas encore été enregistrées, mais elles ont remporté plusieurs prix et concours : Zhan Zidu (La punition de Zidu) a reçu le prix Gaudeamus en 1999, Wu pour flûte, clarinette, violon, alto, violoncelle, piano et percussions a remporté le prix Citta de Udine en 2001-2002, Paradisiers, premier prix au Grame en 2002, a été joué le 27 janvier 2006 à Lyon, Sadhana pour orchestre a obtenu en 2004 le prix de l'ISCM (Ligue des compositeurs de musique contemporaine asiatiques), enfin, Illusion réelle pour saxo ténor et dispositif a été présenté avec succès au concours de musique électroacoustique de Bourges.
Leilei TIAN s'inspire de la philosophie chinoise : « "Wu" signifie éveil à la vérité. Dans la vie courante, il vaut mieux comprendre par soi-même plutôt que de subir l'enseignement de quelqu'un. C'est le sens du mot "wu". Cette vérité est souvent très simple, mais masquée par une apparence confuse. Nous avons donc besoin de "wu". J'exprime ce "wu" personnel dans le son. J'aime les textures transparentes, mais avec une grande concentration de sens poétique. »
Conclusion : différences et ressemblances
Chaque compositeur cité dans cette étude a son style personnel et ses particularités d'écriture. Leur origine géographique a une influence évidente sur leur œuvre. La Chine est une mosaïque d'ethnies très différentes, dont les folklores, collectés sur les directives de Mao, sont autant de sources d'inspiration. Pour ceux qui avaient décidé d'émigrer définitivement, l'utilisation de ces airs populaires exprimait aussi la nostalgie du pays natal. Les paysages dans lesquels les artistes ont vécu ont aussi une influence, plus subtile, car les hautes montagnes du Tibet n'ont pas les mêmes couleurs que les steppes désertiques de la Mongolie ou que les lumières de Shanghai.
Carte de l'origine géographique des musiciens cités
Leur parcours à travers le monde, leurs rencontres avec certaines personnalités du monde musical, ont infléchi leur carrière de façons diverses. Leur âge, et donc leur vécu par rapport aux événements politiques, résonne de façon particulière dans certaines œuvres catharsis, particulièrement poignantes maintenant que la littérature et le cinéma nous ont révélé les tourments de la Révolution culturelle. Enfin, dernière caractéristique de l'ensemble de ces musiciens chinois : la mondialisation et le désir de toucher un public le plus vaste possible en fusionnant la sensibilité chinoise et les techniques occidentales (et pas seulement par des mélanges instrumentaux).
En fait, les racines taoïstes qui avaient fait la grandeur de la Chine se retrouvent presque toujours dans cette musique métissée, alors que Mao avait voulu les extirper pour les remplacer par sa propre pensée. Confucius ou le Yi-king n'étaient pas enseignés à l'école maoïste et ceux qui s'y réfèrent ont souvent étudié en autodidacte ces ouvrages au goût d'interdit. L'opposition des contraires dans la recherche d'unité est l'essence du yin et du yang, du Plein et du Vide, et la mutation perpétuelle des sons correspond à la mutation éternelle du monde codifiée dans les hexagrammes du Yi-king. Le temps cyclique est dessiné par des sons et formes en spirale. Le détachement du zen, contradictoire avec la métrique régulière dont les Occidentaux ont été bercés, est sous-jacent à ces rythmes étirés, non mesurés qui nous font flotter hors du temps. Tous ces compositeurs ont en commun le même goût du détail minuscule et des inflexions microtonales, issu de la langue chinoise elle-même et de la musique traditionnelle classique (qui en a les mêmes caractéristiques). L'opéra de Pékin, seule musique autorisée pendant une décennie, reprend en les amplifiant de façon théâtrale les mêmes inflexions glissées, qu'on retrouve souvent chez les contemporains chinois. Les arts du lettré (calligraphie, peinture, poésie) ont laissé une marque puissante dans le goût des combinaisons de couleurs, la dynamique des lignes et la recherche de la poésie sonore (et ce n'est pas un hasard si les étudiants venus en France ont été attirés par l'art de Debussy, Messiaen et Dutilleux). Chacun pourra dégager dans la musique de XU Yi toutes ces caractéristiques.
Quant à ceux qui cherchent à aller plus loin dans la connaissance de la musique contemporaine chinoise, ces quelques pistes devraient leur permettre de devenir ce que le grand voyageur et sinologue Segalen appelle des « exotes » : ceux qui savent recevoir, contrairement aux missionnaires voulant tout donner et aux ethnologues voulant tout prendre.