Rencontre avec
Françoise Fougeron et Guillaume Le Quintrec
 
Un manuel d’histoire commune, oui, mais aussi un manuel commun d’histoire !

C’est au Conseil des ministres franco-allemand, qui s’est tenu à Paris, le 13 mai 2004, qu’a été prise la décision de publier un manuel commun d'histoire en France et en Allemagne. Un an et demi plus tard, où en est le projet ? Le point avec Françoise Fougeron, directrice du département « collèges-lycées » aux éditions Nathan et Guillaume Le Quintrec, professeur d’histoire et directeur de collection.




Françoise Fougeron, pouvez-vous faire un rapide historique de ce projet pour l’éditrice que vous êtes ?

En fait, la décision politique est bien antérieure à notre intervention, si je puis dire. Une décision a été prise de proposer, au niveau du lycée, un manuel commun d'histoire en trois volumes, disponible dans tous les établissements français et allemands. Un groupe d'historiens et de spécialistes de l’éducation s’est mis au travail et, au terme d’une année, a proposé un cahier des charges pour trois volumes destinés aux élèves des classes de lycées en France et aux élèves de la Gymnasiale Oberstufe en Allemagne, ces trois manuels couvrant toute l'histoire de l'Europe, de l'Antiquité à nos jours, y compris les deux guerres mondiales. Un débat a, pendant un temps, opposé les tenants d'un manuel directement utilisable dans les classes à ceux d'un simple livre de référence mis à disposition. La première idée a finalement prévalu.

Avez-vous été contactés en tant qu'éditeurs ?

Françoise Fougeron : Une réunion du conseil scientifique franco-allemand chargé de ce projet, piloté par l’Inspection générale française et par le bureau du plénipotentiaire au ministère allemand des Affaires étrangères, a eu lieu en septembre 2004 à la Sorbonne. C’est à la suite de cette réunion qu’un appel à candidatures a été lancé en novembre 2004 pour trouver deux éditeurs qui travaillent ensemble en France et en Allemagne. Le cahier des charges était contraignant : les trois ouvrages prévus devaient concerner les classes de seconde, de première et de terminale en France et les classes correspondantes en Allemagne ; le premier volume devait être disponible au printemps 2006 pour être présenté au Conseil des ministres franco-allemand. C’est finalement le tandem d’éditeurs Klett, pour l’Allemagne, et Nathan, pour la France, qui a été retenu.

Ce projet est-il différent de ceux que vous avez l'habitude de suivre ?

Françoise Fougeron : Absolument ! C'est un projet passionnant qui pourrait déboucher sur un enseignement très différent de l'histoire au lycée. C'est aussi une grande première car personne ne s'était jamais aventuré auparavant sur un terrain de cette nature. C'est un projet sans doute plus ambitieux que ce que l'on fait d'ordinaire.
Guillaume Le Quintrec : Si je compare avec mon expérience d'autres manuels plus « traditionnels », ce travail est très enrichissant, et motivant, mais aussi relativement lourd. Il y a toutes les questions de traduction d'une langue à l'autre. C'est l'éditeur français qui a pris en charge les traductions de l'allemand en français, et l'éditeur allemand qui s'occupe des autres. Il y a deux traducteurs de l'allemand en français. Vous pouvez donc imaginer la charge logistique que cela représente : outre le travail requis pour un manuel ordinaire, il faut prévoir et gérer les traductions, sans parler du travail de vérification – les traducteurs ne sont pas historiens – et de la reprise stylistique qui suit ; en effet, il est indispensable de donner une cohérence à l'ensemble, une sorte de lissage stylistique. Travailler sur un manuel franco-français est donc de ce point de vue plus simple !

Les auteurs ne sont-ils pas tous parfaitement bilingues ?

Guillaume Le Quintrec : L'équipe qui travaille sur le manuel – décliné en deux versions, l'une en allemand, l'autre en français, avec le même contenu – est composée de dix historiens, cinq Allemands et cinq Français. Les auteurs travaillent sur les chapitres en tandem, un Allemand et un Français. Bien sûr, la plupart des auteurs comprennent la langue de l’autre, sans être parfaitement bilingues. Ils sont historiens avant tout ! Toutefois, les nouveaux auteurs ont un profil franco-allemand marqué, soit parce qu'ils enseignent dans un lycée international, soit parce qu'ils ont passé du temps dans les deux systèmes, par exemple. Nous travaillons en binômes, composés d'un auteur d'une langue et d'un conseiller de l'autre. Le rôle du conseiller se concentre essentiellement en amont du travail d'écriture à proprement parler : les deux parties se concertent pour la construction du chapitre et l'apport de documents.

Au-delà des contraintes logistiques que vous venez d'évoquer, sur quoi avez-vous le sentiment d'avoir particulièrement travaillé ?

Guillaume Le Quintrec : Il me semble que la phase de mise au point sur ce que le manuel allait être a été très longue et enrichissante. Quel manuel voulait-on faire ? Nous avons sur ce plan une culture très différente en Allemagne et en France ; les usages ne sont pas les mêmes. Il a donc fallu beaucoup de travail en amont pour aboutir à une vision commune. En France, les manuels d'histoire fonctionnent le plus souvent en doubles pages, avec la leçon à gauche et les documents à droite ; ou encore des doubles pages de dossiers. L'iconographie y est très importante, et nos manuels français sont attractifs. Enfin, les élèves y sont très encadrés grâce à des questionnements qui les guident de près. Le manuel allemand traditionnel est quasiment à l'opposé : relativement austère, il propose de longues leçons suivies de documents numérotés et c'est à l'élève de construire son approche. Fiction ou idéal pédagogique ? Nous sommes en tous les cas bien loin de ce guidage pas à pas que l'on propose aux élèves français.
Françoise Fougeron : Oui, en Allemagne, on a l'impression que le manuel traditionnel sert plutôt de banque de références pour l'élève, mais il n'est pas organisé avec la même rigueur que les manuels français. J'ajouterais que les activités ne sont pas les mêmes non plus ; les élèves allemands se voient proposer des jeux de rôle, des débats, etc. L'enseignement paraît plus libre, l’élève disposant d’une plus grande autonomie dans l’investigation et l’analyse.

Au final, pensez-vous que ce manuel va être très différent des manuels dont les professeurs et les élèves français ont l'habitude ?

Françoise Fougeron : Le manuel a été conçu dans le respect des programmes. Il va surtout y avoir des plus, par exemple un chapitre très riche sur les mémoires de la seconde guerre mondiale, ainsi qu’un chapitre sur l’histoire politique, économique, sociale et culturelle de l’Allemagne depuis 1945. Les sections européennes, celles des lycées préparant à l'Abibac, ou encore les lycées des régions frontalières seront certainement les premiers intéressés. Mais le manuel sera disponible dans les deux langues dans les deux pays : les professeurs d'allemand ont déjà manifesté un grand intérêt pour le projet. Ce manuel va intéresser ceux qui ont envie d'autre chose. C'est un premier pas vers des programmes communs ; on va voir si les Européens sont capables de construire quelque chose à deux.
Guillaume Le Quintrec : De nombreux collègues historiens attendent eux aussi de découvrir le manuel. Nous bénéficions de sources élargies aux sources allemandes. Je crois que nous pouvons également affirmer que la démarche suscite beaucoup de réactions en Allemagne. D'une part, parce que c'est un manuel dont la conception est au final plus française qu'allemande, et que de l'autre côté du Rhin, on nous enviait nos manuels finalement très cartésiens. Après discussions, le cahier des charges s'est avéré être assez proche de ce que nous avons l'habitude de faire en France. D'autre part, parce que actuellement, la décentralisation fait débat en Allemagne. Or, pour la première fois depuis longtemps, les seize Länder auront un manuel conçu à partir d'un programme national unique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le manuel doit passer devant les Länder pour agrément ; ce qui explique que le manuel sortira un peu plus tard en Allemagne qu'en France.

Un bilan provisoire ?

Françoise Fougeron : Dans le contexte actuel où la langue allemande a souffert d'une certaine désaffection, et où le français souffre de la même maladie en Allemagne, je crois que le manuel franco-allemand peut prendre tout son sens. S'il y a trop peu d'élèves en langue de l'un à l'autre pays, sans doute ce manuel peut-il aider à compenser un peu et à jeter les ponts vers une meilleure connaissance de l'autre. Nous vivons avec beaucoup de clichés... J'imaginais les Allemands plus rigoureux alors qu'ils sont plus poètes que cartésiens ! De plus, l'Allemagne n'est pas une destination touristique pour les Français, au même titre que l'Italie ou l'Espagne par exemple. Finalement, de l'Allemagne, trop de Français ne connaissent que les guerres. Si ce manuel contribue à une véritable construction européenne, alors nous aurons réussi le pari !
Guillaume Le Quintrec : Ce manuel est un travail d'approfondissement des relations entre nos deux pays, qui peut être utile au moment où l'Europe doit résoudre nombre de questions liées à son élargissement. Étudier avec un point de vue moins franco-français participe de la construction européenne. Si la réflexion est complexe et nécessite beaucoup de travail et d'ajustements de part et d'autre, c'est une problématique qui est sans aucun doute à l'ordre du jour. S'y plonger est une aventure risquée, mais palpitante.

Le projet : description, calendrier, dossier de presse, contacts, sur le site Klett.
www.klett-verlag.de/



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