Des Pyrénées à l'Europe
Anne-Marie Mogan est le proviseur du lycée Jean-Pierre-Champo, à Mauléon (33). Depuis son petit coin perdu de montagne, ancienne capitale des Pataugas, resté le pays de l’espadrille, elle nous explique non sans humour comment se développent les projets européens autour des stages en entreprise à l’étranger.
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Quel type de projet européen montez-vous au lycée Jean-Pierre-Champo ?
Il n’y a pas un type de programme, mais plusieurs ! Depuis 1992, le programme Lingua a permis à 45 élèves de partir en stages linguistiques professionnels (jumelage avec l’Escuela tecnica industrial et l’Instituto politecnico de renteria en Espagne). Il y a d’autre part les programmes Leonardo da Vinci, dont 434 élèves ont bénéficié en espagnol et en anglais : Cork en Irlande devient notre lieu de rencontres (europass mobilité…). Citons également les bourses ADAST pour des stages longs de neuf mois après le bac professionnel, une expérience en Pologne ; nous poursuivons au Portugal. Le label européen 2003 pour ALETEO (Accès à la langue espagnole technique opérationnelle avec l'élaboration d'un manuel de formation et d'auto-formation dans le domaine de la maintenance des véhicules) valide notre investissement. Le lycée a enfin accueilli un assistant dans le cadre de Comenius.
Pouvez-vous décrire le contexte du lycée que vous dirigez ?
Nous sommes très enclavés : l’Espagne est de l’autre côté de la montagne, l’Irlande et le Portugal sont à quelques heures d’avion. Mais pour aller à Bordeaux ou Toulouse, il nous faut prévoir six heures de route, pour parfois deux heures de réunion ! Les transports collectifs, inadaptés à nos projets, deviennent notre casse-tête permanent. Pour accéder à la culture, nous utilisons de préférence l’Internet, les musées itinérants et les DVD.
Qui sont vos élèves ?
Nos élèves veulent vivre et travailler au pays ; ce recrutement académique (on prend un dossier sur trois) nous oblige à abriter 80 % des élèves en internat, et à jongler avec les dossiers de surendettement toujours plus nombreux.
Les élèves baignent dans leur ruralité et leur culture folklorique ; peu mobiles, ils rencontrent au lycée professionnel les jeunes des cités des ZUP de notre académie, ou les enfants d’artisans, des catégories sociales qui ont perdu leurs repères. La plupart du temps, ils n’aiment pas l’école : ils sont passionnés de mécanique, de moto, d’engins, ils veulent devenir conducteurs (championnat de France de labours, mécaniciens de paddocks au Mans, « enduro »). Très rationnels, ils n’acceptent que ce qui peut leur servir pour leur métier. Mais, comme avec notre localisation « enclavée », nous avons décidé de faire des atouts de ces contraintes, et de le faire savoir au travers de projets européens.
« Quid » de l’équipe pédagogique ? Est-elle nombreuse ?
Les projets pédagogiques s’inscrivent dans la durée et dans la fidélité. Ils doivent être acceptés par tous pour en surmonter les difficultés ensemble, quelle que soit la fonction de chacun. Ils sont essentiellement l’œuvre de Françoise et Emmanuel Levée : depuis seize ans, les chefs d’établissement se sont succédé avec plus ou moins d’investissement ; les bons projets ne sont pas altérés par ces changements et trouvent toujours des défenseurs chez les élèves, actuels et anciens, chez les parents, chez les élus (nous préparons des jumelages !) et au sein des entreprises. D’ailleurs, nos élèves obtiennent à l’examen en moyenne 3 points de plus que la moyenne nationale, et ne passent pas par la case Assedic !
L’équipe pédagogique associe des anciens, bien ancrés dans notre région, la Soule, qui sont habitués à relever des défis, et les jeunes contractuels venus pour un an, qui trouvent leur place, passent les concours et s’installent finalement ici.
Pourriez-vous préciser quel doit être, selon vous, le rôle du chef d’établissement ?
Il n’est pas l’auteur du projet mais il fait partie de la cheville artisane : il doit s’en imprégner, pour en connaître l’esprit moteur, les axes et les objectifs recherchés. Mais il ne doit en aucun cas se l’accaparer pour un succès quelconque.
Nous utilisons l’analyse systémique, qui devient un outil intéressant pour le groupe action, qui nous aide à réagir, à anticiper, et qui garantit une bonne écoute et des clignotants révélateurs afin d’éviter des périodes de crise. Il me semble que le style de management idéal ici est celui de la délégation par projet dans un climat de transparence, car la confiance est indispensable.
Le chef d’établissement est un élément facilitateur, par exemple pour les autorisations administratives, pour l’adaptation souple des emplois du temps, qui doivent en lycée professionnel harmoniser atelier et matières générales. Il privilégie certains critères dans les plannings en passant par la pré-rentrée et les périodes de stages : par exemple, prévoir l’équipe pédagogique dans la répartition des services d’enseignement, le calendrier des stages qui conjugue nos contraintes et celles du pays d’accueil, etc.
Il s’agit également de distribuer les espaces et les heures : le CDI est considéré comme le poumon de l’établissement, et le laboratoire de langues, son cœur. Les langues se lient et se délient, favorisant la communication. Il faut des heures de maintenance affectées à un enseignant pour les TICE, afin de créer et faire vivre l’espace langues et Internet. Les TICE sont les réponses à notre éloignement et le lien avec les élèves en stages. Grâce à une répartition plus fine de la DGH, nous avons eu la possibilité d’accueillir une PLP d'espagnol, pour permettre la pérennité du projet. Enfin, nous mutualisons nos moyens : les PPCP permettent une meilleure répartition des coûts pédagogiques et la rémunération et la reconnaissance de l’équipe.
Vous semblez être très investie ! Vos fonctions vous en laissent-elles le temps ?
Il est certain qu’il faut être disponible, la porte et le portable ouverts, pour écouter selon le degré d’urgence, être infatigable, mobile et prêt à réagir. Je vous invite à vous joindre à l’équipe de direction un week-end au milieu du mois de juin, lorsque nous allons à Tudela voir les élèves en stage (ce qui permet à l’équipe de garde d’être remplacée) ! Cela nous associe aux premières impressions de ces élèves, mineurs, qui ne sont jamais sortis de chez eux.
Plus sérieusement, nous avons également un rôle fondamental dans la recherche de moyens : il faut convaincre les collectivités territoriales et les entreprises, savoir argumenter pour recevoir des subventions, la taxe d’entreprise, fidéliser les entreprises partenaires. Le conseil d’administration trouve là tout son sens, pour les autorisations de signatures de conventions, les lignes budgétaires pour la communication, le vote du projet d’établissement. Il faut aussi harmoniser les dépenses, connaître la législation (véhicules du lycée, assurances : les élèves circulent pendant les jours fériés par exemple !) Le statut de chef d’établissement permet aussi de pouvoir poser les questions pertinentes ou impertinentes aux services juridiques ou aux inspecteurs pédagogiques pour résoudre les problèmes matériels.
Quel bilan tireriez-vous de ces projets européens ?
Nous faisons évoluer la carte des formations pour favoriser l’emploi : nous avons aussi créé un observatoire pyrénéen des métiers de la montagne pour raisonner en terme de massif transfrontalier afin de transformer des pluri-actifs en pluri-qualifiés. C’est une véritable alternance à l’emploi européen pour trouver un métier tout au long de la vie. Ne s’agit-il pas de la réponse moderne aux soucis d’antan des hirondelles, ces femmes espagnoles qui traversaient les Pyrénées pour venir fabriquer des espadrilles à Mauléon à la fin du XIXe et au début du XXe siècle ?
Mais un projet européen, c’est un esprit, une pédagogie tout entière : nous avons créé la Maison des arts appliqués, qui est managée par l’enseignant des arts. Nous associons la Maison des lycéens et les ATOS, pour des journées à thème comme la Saint-Patrick. Des agents ont aussi participé à des déplacements pour favoriser le climat au sein de l'établissement et développer notre culture européenne ! Nous recherchons la convivialité avec nos partenaires. Je révise mon espagnol, le chef des travaux évalue les connaissances d’anglais en cours de formation. Un petit clin d’œil qui permet à la communauté scolaire d’accepter ces nouvelles formes de pédagogie, en les intégrant entièrement à la formation professionnelle de l’excellence : ici, pas de place pour les bricoleurs !
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