L'euro en douze thèmes

7. Performance de l'euro 
 

Introduction

Préface

L'euro en douze thèmes
1. Généralités sur la monnaie
2. Avant l'euro
3. En préparant l'euro
4. Avec l'euro
5. Billets et pièces en euro
6. Critères de convergence
7. Performance de l'euro
8. L'euro et les marchés financiers
9. Implications fiscales, sociales et économiques
10. Le citoyen et l'intégration politique
11. Les institutions européennes
12. Pays hors zone euro

Glossaire
Personnalités et accords internationaux
Termes financiers

Illustrations
Avant l'euro
Convergence et performance de l'euro
L'impact de l'euro
Les enjeux politiques

Chronologie
Avant l'euro
En attendant l'euro
Aujourd'hui l'euro

Bibliographie

Traité de Maastricht (dit de l'Union, extraits)

Traduction
Vidéos anglaises
Vidéos allemandes

A propos
 

 
7.1. Généralités
7.1.1. Quels sont les avantages attendus de l'euro ?      
Création d'un grand marché des capitaux en Europe.
  • Réduction du coût moyen du capital comparé à ce qu'il serait sans la monnaie unique dans la mesure où la BCE arrive à rendre crédible sa politique de contrôle de l'inflation* et la position de l'euro sur les marchés internationaux.
Prix d'une bouteille de Coca-Cola dans les pays de la zone euro
© Promeuro - Illustration 7a


  • Transfert plus facile des ressources vers les zones défavorisées où les investissements à long terme ne courent plus le risque de dévaluations régulières et où autorités régionales et entreprises ont directement accès au marché européen des capitaux.

  • Fin du « seigneuriage » des États. Il ne leur est plus possible de rembourser leurs créanciers dans une monnaie dépréciée par l'inflation. Ils perdent le privilège d'imprimer des billets pour rembourser leurs dettes (art. 104.1 du traité sur l'Union). L'euro impose aux pouvoirs politiques une gestion plus saine de leurs finances, accélérant ainsi le redressement à long terme des capacités économiques européennes.

  • Disparition des incertitudes liées au risque de change et des « dévaluations compétitives » intra-zone (voir Illustration 1a). La monnaie unique signifie que les pays, pris individuellement, ne peuvent plus compter sur des modifications du taux de change de leur monnaie pour réaliser leur politique économique et sociale. Ils ne peuvent plus non plus modifier leur taux d'intérêt de référence, soit en vue de surévaluer leur monnaie pour attirer les capitaux étrangers, soit de la dévaluer pour s'attirer des avantages commerciaux.

  • Mise à profit des avantages du marché unique par l'élimination d'une des dernières barrières non tarifaires à la libre circulation des personnes et des biens, notamment en favorisant la transparence des prix.

  • Renforcement de la position de l'économie européenne dans un monde économique de plus en plus globalisé.
7.1.2. Quels sont les risques d'échec de l'UEM ?      
Avant le lancement de l'euro, les risques les plus souvent cités étaient les suivants :

Des chocs dissymétriques* ne pouvant être absorbés par une mobilité suffisante de la main- d'oeuvre pourraient soit provoquer une situation sociale désastreuse dans un État, soit forcer la BCE à cautionner cet État aux dépens de la stabilité de l'euro sur les marchés internationaux.

De même, la plus grande concurrence économique et l'agrandissement de l'espace commercial à tout le continent risquaient d'accentuer la marginalisation de la couche de la population la moins aguerrie et de créer des poches de pauvreté dans les régions ou les zones les plus isolées ou ayant des administrations moins bien préparées. Certains craignaient en particulier que l'euro aggrave la disparité entre pays riches et pays pauvres et qu'un taux d'intérêt unique affaiblisse la capacité des autorités monétaires à répondre aux besoins de régions momentanément défavorisées ou subissant un choc économique dissymétrique.

La politique monétaire menée par une banque centrale* inexpérimentée risquait soit d'affaiblir l'euro et d'entraîner une hausse des taux d'intérêt, soit de forcer une surévaluation de l'euro, aggravant le chômage, avec comme conséquence le rejet de l'UEM. Des doutes persistaient quant à la capacité des instances européennes à éviter un processus décisionnel ciblé sur les vues d'un seul grand pays et à préserver celui qui permettra d'intégrer les vues de l'ensemble des partenaires.

Les banques fragilisées par les coûts élevés de transition et la perte des revenus traditionnels des commissions de change pourraient ne pas supporter les effets d'une concurrence exacerbée avec notamment les banques étrangères, mieux préparées à un marché aux dimensions continentales et moins dépendantes de protections nationales.

En l'absence d'un pouvoir politique fédéral européen, les objectifs monétaires d'une BCE fédéralisée et indépendante risquaient de prévaloir sur les autres aspirations des citoyens. Selon le professeur Robert Cobbaut, « la logique de l'opérateur financier dominerait celle du chef d'entreprise » et « la pathologie de notre société serait le découplage de l'économie financière de l'économie réelle ». L'indépendance salutaire du pouvoir monétaire européen risquait de devenir dominatrice.

Le pendant de ce risque était le non-respect de la nouvelle culture de rigueur budgétaire suivie par les gouvernements nationaux une fois entrés dans l'UEM. Ce risque était perçu comme d'autant plus réel que les populations n'avaient pas été pleinement informées des implications sociopolitiques de l'euro et notamment de la nécessité de réduire les endettements* publics excessifs dont la charge est supportée par les générations futures. Plusieurs experts ont même estimé que l'euro avait été introduit trop tôt, c'est-à-dire avant que la culture monétaire de finances publiques en équilibre soit pleinement entrée dans les moeurs.

Compte tenu du manque de soutien populaire de l'écu, on pouvait craindre que la population dans sa majorité refuse l'euro en le considérant comme trop contraignant pour une Europe aux cultures si diverses. Cette diversité est généralement considérée comme un facteur pouvant contribuer à la réussite d'une union. Une partie du succès du Münzverein a été attribuée à la capacité de l'Allemagne fédérale à développer les synergies entre Länder aux cultures diverses. Encore faut-il qu'il y ait un esprit commun, un sentiment d'appartenance à une même communauté pour soutenir une monnaie commune. Si ce paragraphe s'inscrit dans les risques et non dans les chances de l'euro, c'est parce que les sondages montrent que seule une minorité d'Européens donne à la citoyenneté européenne la priorité sur la citoyenneté nationale (voir chapitre 10).

L'euro pourrait être miné par les tendances nationalistes en réaction à l'évolution requise par l'adoption de l'euro vers plus d'intégration politique et l'instauration d'un État européen, le « super-État ».

L'euro serait à terme rejeté par les habitants des pays d'anciennes monnaies « fortes » en réaction à sa faiblesse persistante.

Ces risques étaient considérés par les « eurosceptiques » comme rédhibitoires.
7.1.3. Quelle est l'importance de la stabilité monétaire interne comme critère de performance d'une politique monétaire ?      
Des quatre critères de performance d'une monnaie (stabilité interne, stabilité externe, croissance économique et emploi ; voir point 1.6.), la stabilité interne, c'est-à-dire le contrôle de l'inflation, est le plus important.

Sans une monnaie stable, les autres objectifs ne peuvent être préservés de façon durable. On s'accorde aujourd'hui à considérer que la stabilité des prix est nécessaire pour préserver la croissance à long terme d'une économie car elle encourage l'investissement et assoit la crédibilité des gestionnaires de l'économie. L'inflation est le signe de dysfonctionnements et d'un manque de confiance dans un système économique. Elle est aussi la base du seigneuriage par lequel les gouvernements poursuivent des politiques budgétaires laxistes qui leur permettent de rembourser leurs dettes à un coût unitaire inférieur à celui auquel ils ont acquis l'épargne des citoyens.

À taux de croissance égal, l'inflation est aussi l'impôt le plus inique qui soit car l'augmentation des prix gêne en premier lieu les pauvres, dont les revenus sont aléatoires et principalement consacrés à la consommation.

L'importance accordée à ce critère, considéré comme objectif prioritaire de la BCE dans le traité sur l'Union européenne, est donc justifiée.

7.2. Stabilité interne (inflation)
7.2.1. Quelle a été l'évolution de l'inflation depuis le lancement de l'euro en 1999 ?      
Dans l'ensemble, l'inflation est restée à un niveau satisfaisant comparé à ceux observés avant le lancement de l'UEM en 1999. Le taux annuel moyen de la zone euro était de 2,4 et 2,5 % respectivement en 2000 et 2001, soit seulement 0,5 % au-dessus de la limite fixée par la BCE (2 %). Les taux les plus élevés étaient atteints en 2001 par les Pays-Bas (4,8 %), l'Irlande (4 %), le Portugal (3,9 %), l'Espagne (3,5 %) et la Grèce (3,1 %).

La hausse de l'inflation en 2000 et 2001 est attribuée à plusieurs facteurs :
  • l'augmentation des prix du pétrole, toujours cotés en USD, et la chute de l'euro sur les marchés des changes ;
  • une croissance relativement rapide dans la zone euro en 2000 ;
  • le rattrapage des prix dans les pays pauvres de l'UE, qui explique en grande partie les taux élevés en Espagne, au Portugal, en Grèce et en Irlande ;
  • l'harmonisation des taux de TVA (notamment aux Pays-Bas) ;
  • l'introduction de l'euro (cf. point 7.5.).

En général, les pays hors zone euro ont également connu une inflation faible, notamment le Royaume-Uni.
7.2.2. L'introduction de l'euro atelle entraîné une hausse des prix ?      
L'évidence anecdotique suggère que des commerçants ont effectivement profité de l'ignorance momentanée du consommateur pour augmenter leurs prix. Les secteurs ayant connu une hausse inhabituelle des prix en décembre 2001 et janvier 2002 sont, par exemple, ceux de la restauration, de l'hôtellerie ou de la boulangerie. En revanche, les prix dans les grandes surfaces et ceux des produits électroménagers ont baissé. Pour l'ensemble de la zone euro, l'inflation s'est accélérée en janvier 2002 (2,5 % pour l'UE à comparer à 1,9 % en décembre 2001). L'augmentation de janvier serait due pour 0,34 % à la hausse du prix des légumes liée au mauvais temps et à celle de la taxe sur le tabac. Pour 0,16 %, la hausse est due à l'introduction de l'euro fiduciaire : certaines entreprises ont sans doute cherché à couvrir les coûts d'investissement liés à l'introduction de l'euro en augmentant les prix au moment où les consommateurs étaient le moins familiarisés avec la nouvelle échelle de valeur. Une évolution analogue avait été constatée lors de l'introduction de la décimalisation au Royaume-Uni.

En février 2002, l'inflation dans la zone euro serait retombée à 2,1 %, laissant penser que le phénomène n'entraînera pas d'effet significatif sur les taux annuels d'inflation de la zone euro. Les pays ayant connu l'inflation la plus forte sont les Pays-Bas (4,9 %), la Grèce (4,8 %) et le Portugal (3,7 %). L'inflation la plus basse est observée au Royaume-Uni (1,6 %), en Autriche (2 %) et au Luxembourg (2,1 %) (voir tableau 6b).

À plus long terme, les augmentations momentanées des prix seront compensées par l'élimination des coûts liés aux frais de change, par la concurrence accrue entre fournisseurs et par le contrôle de la BCE indépendante.
7.2.3. Les écarts récents entre taux d'inflation de divers pays sontils compatibles avec l'euro ?      
Une partie de l'inflation constatée depuis le lancement de l'euro est naturelle et provient de la croissance accélérée dans des économies moins avancées (effet Balassa-Samuelson) et des harmonisations fiscales. Ces effets devraient être transitoires ou sans importance s'ils ne font que compenser des distorsions antérieures, telles que des revenus systématiquement plus faibles dans les pays moins avancés de l'UE.

En revanche, un pays dont l'inflation reste systématiquement supérieure à la moyenne de la zone euro rencontrera à terme des difficultés car il perd sa compétitivité par rapport aux concurrents sur un même marché. Dans le passé, de telles déviations étaient corrigées par des dévaluations successives, exclues avec l'euro. Il est donc important que tout dépassement reste provisoire. Seules l'Irlande et l'Espagne, deux pays pauvres connaissant une croissance rapide, risquent de se trouver en difficulté. Leur croissance restant rapide, on peut penser que ce phénomène n'affecte pas (encore) leur compétitivité. De toute façon, ces écarts restent minimes comparés à la situation d'avant l'euro.
7.2.4. La BCE est-elle capable de contenir l'inflation ?      
Durant la période analysée, la BCE a tenu tête aux injonctions des ministres de l'Économie et des Finances et des opérateurs lui demandant de baisser son taux d'intérêt durant la période de crise économique qui a frappé la zone euro en 2001. Elle a longtemps maintenu un taux d'intérêt de référence d'environ 3,25 % alors que le FED américain baissait son taux régulièrement pour atteindre 1,80 % en 2001, visant à contrer la crise économique américaine.

Des observateurs estiment que cet objectif est trop sévère et que la BCE devrait relâcher sa politique monétaire pour relancer l'économie européenne. Ils estiment que la politique restrictive de la BCE est calquée sur celle de la Bundesbank, dont le siège est aussi à Francfort. La Bundesbank était fort critiquée durant les années 1990 pour avoir maintenu des taux d'intérêt élevés sur le DEM dans le but d'attirer des capitaux en Allemagne pour financer le développement de la partie orientale du pays. Le DEM étant la monnaie de référence en Europe, ces taux élevés entraînaient un renchérissement de toutes les monnaies satellites.

D'autres rappellent que l'objectif prioritaire reste le contrôle de l'inflation et que les difficultés économiques doivent être résolues par les autorités compétentes, c'estàdire les gouvernements nationaux qui en gardent la responsabilité première. Ils craignent que la BCE soit le bouc émissaire de ceux qui cherchent à renforcer l'autorité des pouvoirs nationaux sur l'espace économique européen.

Des chercheurs ont cependant montré que la politique de la BCE n'avait pas été plus sévère que celle de la Federal Reserve (FED) américaine compte tenu de l'évolution des taux de croissance dans chacun des deux espaces économiques et que le maintien, en 2001, de taux européens supérieurs à ceux de la FED était justifié.

7.3. Stabilité externe (taux de change)
7.3.1. Qu'estce qu'une monnaie « faible » ou « forte » ?      
Pour répondre à cette question, il faut savoir par rapport à quoi on mesure la force ou la faiblesse d'une monnaie et la différence avec une monnaie « stable ».

Une monnaie est dite « faible » quand elle se déprécie systématiquement par rapport aux autres monnaies. Offrant des avantages commerciaux, elle est évitée par les épargnants et les investisseurs à long terme. Une monnaie est dite « forte » quand elle s'apprécie par rapport aux autres et affaiblit la compétitivité de ses entreprises vis-à-vis des concurrents étrangers. Elle s'accompagne habituellement d'une stabilité des prix (faible inflation). C'est une monnaie qui conserve son pouvoir d'achat ou sa valeur intrinsèque sur son territoire. Elle est de ce fait recherchée par les épargnants. Un pays à monnaie « forte » attire donc les capitaux malgré les taux d'intérêt faibles qu'il propose.

La force d'une monnaie est fonction de la puissance économique qu'elle représente, la rigueur de sa gestion monétaire et économique, la synergie entre les divers secteurs de la société civile et la confiance qu'inspirent les autorités politiques.
Évolution des taux de change de l'écu
© Promeuro - Illustration 7b


En ce qui concerne l'euro, la puissance d'une économie européenne unifiée et la rigueur de la politique monétaire lui confèrent une force supérieure à toutes les monnaies nationales européennes. En revanche, en l'absence d'un gouvernement fédéral européen, les incertitudes concernant la cohésion politique entre les pays membres et celles concernant la capacité des autorités européennes à imposer une gestion économique rigoureuse aux pays membres laissent encore planer un doute sur la crédibilité internationale de l'euro.

Dans un système monétaire international, il ne peut y avoir de monnaies « fortes » sans monnaies « faibles ». Selon cette interprétation, l'appellation « forte » caractérise donc un système instable avec des monnaies dominantes et d'autres dépendantes. Remarquons que le traité sur l'Union européenne ne demande pas que l'euro soit « fort » mais « stable » dans le cadre d'« une économie de marché ouverte à la libre concurrence ». Dans une économie mondiale, cela suppose d'une part un contrôle efficace de l'inflation et d'autre part un compte courant équilibré de la balance des paiements*. Ces deux conditions étant remplies, on s'expliquait mal la persistance de la « faiblesse » initiale de l'euro par rapport à l'USD sur les marchés des changes.

Rappelons que la fixation de la valeur des premières unités de compte européennes égale à ou proche de celle du dollar américain atteste de la volonté européenne de ne pas chercher à concurrencer la monnaie internationale de référence. Si l'euro devenait un « antidollar », il risquerait de freiner l'expansion économique européenne.

En résumé, pour être stable à long terme, la force de l'euro doit refléter celle de l'économie européenne par rapport à ses principaux concurrents sur le marché mondial. Or, ce sont le niveau d'éducation, la capacité de travail, l'ingéniosité et le sens de la solidarité des Européens ainsi que leur capacité à stimuler des synergies entre les divers secteurs de la société qui détermineront leur productivité et la force de leur économie. Ce sont donc eux qui feront la « stabilité » de leur monnaie commune. En démocratie, on a la monnaie que l'on mérite.


« La monnaie unique se mérite. »
JeanClaude Juncker*, Premier ministre du grand duché de Luxembourg, « L'Écho de la Bourse », 9 octobre 1995.






7.3.2. Quelle a été l'évolution de l'euro sur les marchés des changes internationaux ?      
Peu d'aspects de l'euro ont reçu autant de publicité que sa chute sur les marchés des changes par rapport à l'USD. L'euro, qui atteignait 1,18 USD par euro le premier janvier 1999, a chuté jusqu'à 0,82 USD par euro en juin 2001 pour fluctuer entre 0,86 et 0,99 USD par euro durant la première moitié de 2002. La chute d'environ 30 % a confirmé les dires des observateurs qui voient dans l'euro une monnaie faible et qui doutent de sa crédibilité.
7.3.3. Doit-on s'inquiéter de la chute de l'euro par rapport à l'USD ?      
La chute de l'euro par rapport à l'USD n'est pas saine et l'Europe ne devrait pas s'accommoder d'un euro « faible » en adoptant l'attitude américaine d'indifférence par rapport à la situation internationale de sa monnaie. Comme seule une petite part du commerce européen est exportée hors de la zone euro, les commerçants de cette zone pourraient en effet considérer que la position de l'euro par rapport aux autres monnaies internationales est de moindre intérêt. Aux États-Unis une telle attitude s'exprime par les expressions : « The problem of the USD is your problem » et « A dollar is a dollar », signifiant que ce sont les autres qui doivent s'adapter à l'USD et non l'inverse. Une telle attitude hégémonique assimilée à celle de l'« Europe forteresse » contrasterait avec la tradition européenne d'ouverture et de solidarité dans ses responsabilités internationales.
7.3.4. À 0,87 USD pour un euro, l'euro est-il sous-évalué ?      
Aux niveaux observés en 2001 et début 2002, l'euro était sans doute sous-évalué en raison notamment de son compte courant équilibré ou même positif par rapport aux déficits* permanents de celui des États-Unis. Cependant, la chute de l'euro par rapport à l'USD était sans doute moins dramatique qu'il n'y paraissait à première vue. D'abord, le taux de change du 1er janvier 1999 de 1,18 USD par euro n'est pas un bon repère : l'analyse de l'enchaînement des unités de compte qui ont précédé l'euro montre que la parité avec l'USD est préférable. Il faudrait démontrer que la productivité de l'économie européenne relative à celle des États-Unis a augmenté significativement par rapport à la situation de 1950 pour justifier un taux de référence supérieur.

Ensuite, l'analyse des variations de la relation de l'ECU, qui reflète la position de l'ensemble des monnaies nationales de l'UE par rapport à l'USD, montre que ces variations ont été beaucoup plus amples par le passé (de 0,74 USD par ECU en 1985 à 1,32 USD par ECU) qu'avec l'euro. Au moment du lancement de l'euro, l'ECU était dans une phase baissière prononcée par rapport à l'USD. L'euro n'a fait que suivre la tendance.

Dans l'ensemble, la chute de l'euro par rapport à l'USD est la poursuite de tendances générales qui précédèrent son lancement. On peut même dire que la création de l'euro a favorisé sa chute par rapport à l'USD. En effet, au moment du lancement de l'euro :

  • l'économie américaine connaissait une croissance économique plus rapide qu'en Europe ; les capitaux internationaux étaient donc attirés aux États-Unis avec l'espoir d'un rendement supérieur ;
  • la création d'un grand marché des capitaux en Europe permettait aux multinationales d'emprunter des montants plus élevés et à moindres frais pour investir ou acquérir des entreprises aux États-Unis ;
  • les taux d'intérêt à court terme étaient plus élevés aux États-Unis jusqu'en 2001 ;
  • l'euro privait les investisseurs européens de la diversification monétaire que leur assuraient les monnaies nationales ; diversifier ses avoirs en euro avec des USD est une stratégie logique.
Évolution des taux d'intérêt à court terme USD par euro
© Promeuro - Illustration 7c

Néanmoins, ces conditions n'étaient plus de mise en 2002 et on ne peut donc plus expliquer la persistance de la faiblesse de l'euro que certains observateurs estiment justifiée par les meilleures perspectives économiques aux États-Unis et par l'incertitude persistante quant à la gestion politique et économique de la zone euro.

7.3.5. Quel est le potentiel international de l'euro ?      
Avec le dollar et le yen, l'euro devient l'une des trois ou quatre grandes devises* internationales permettant de mieux refléter les équilibres économiques et commerciaux d'aujourd'hui en octroyant à l'Europe une monnaie à sa dimension. En effet, même sans tenir compte du commerce intracommunautaire, l'Europe réalise une part significative du commerce mondial (15,2 %).

  • Le pouvoir de négociation des entreprises européennes pour régler leurs transactions dans leur propre monnaie s'en trouve renforcé.
  • Le marché obligataire européen est potentiellement le plus grand au monde. L'euro peut concurrencer l'USD dans le domaine des produits financiers. Actuellement, environ 60 % des actifs mondiaux sont en USD, dépassant largement le poids économique des États-Unis.
  • L'euro pourrait même constituer progressivement (il a fallu plus de 20 ans à l'USD pour remplacer la GBP comme monnaie ancre internationale) un élément incontournable des réserves de change dans le monde.
  • Grâce à l'euro, le système monétaire international deviendra bipolaire, réduisant le risque que fait courir à ce système l'usage d'une seule monnaie nationale comme monnaie de référence. Son élaboration à partir de valeurs définies en fonction des monnaies internationales de référence (USD et DTS) fait de l'euro un précurseur de la construction d'une monnaie mondiale véritablement internationale.
  • La disparition de monnaies sujettes à des dévaluations compétitives régulières contribue à cette stabilité. L'importance que le traité sur l'Union européenne accorde à la stature internationale de l'euro en fait une pièce maîtresse de la stabilité du système monétaire international.

Pour ce faire, il faudra que la représentation politique de l'euro dans les instances internationales soit à la mesure de son importance monétaire. Les pays de la zone euro doivent avoir sur le plan international un « Monsieur euro » et apprendre à parler d'une seule voix. Le traité de Nice autorise le Conseil à nommer un tel représentant à la majorité qualifiée. Alan Greenspan*,
Alan Greenspan
le président de la Federal Reserve, le pendant américain de la BCE, estime que la crédibilité de l'euro restera minée aussi longtemps que le sort de l'économie européenne restera dans les mains des autorités nationales.


« On ne peut concevoir une véritable réforme du système monétaire international si l'Europe maintient ses [alors] 11 monnaies autonomes. »
Alain Prate*, « Perspectives de l'Europe financière et monétaire ». Revue Banques, n° 487, octobre 1988.

7.4. Croissance économique
7.4.1. Peuton déjà vérifier l'impact de l'euro sur la croissance économique en 2002 ?      
En 1999, l'euro éliminait l'un des obstacles majeurs au plein développement du marché unique : les risques de change entre monnaies des pays membres de l'UEM. L'euro scriptural permet aussi aux commerçants et aux consommateurs de simplifier la gestion des comptes et la comparaison des prix, pour une part significative des paiements qui se font par virement, chèque ou carte de crédit. L'analyse des habitudes de consommation dans les zones situées le long de la frontière entre les États-Unis et le Canada montre que l'inconvénient lié au changement de monnaie a le même effet dissuasif sur le consommateur que s'il devait parcourir plus de 100 km pour atteindre le point de vente. L'instauration de l'euro devait donner une impulsion majeure à l'économie européenne. C'est ce qu'on a appelé « l'effet euro ».

Trois ans constituent toutefois une période courte pour qu'une politique monétaire destinée à assurer une croissance durable ait un effet sur les deux composantes « croissance économique » et « emploi », d'autant plus que l'euro fut peu utilisé durant la période transitoire. Une majorité d'entreprises déclaraient en 1999 facturer en euro ou en deux monnaies, mais elles se plaignaient que leurs fournisseurs ne faisaient pas de même. Cela démontre qu'au-delà des déclarations d'intention, l'euro est en fait resté peu utilisé dans le commerce. Les petites et moyennes entreprises en particulier opéraient principalement en monnaies nationales. En avril 1999, moins de 20 % des entreprises tenaient leur comptabilité en euro, l'Autriche, la Finlande, la France et le Luxembourg étant les plus avancés avec 30 %. Jusqu'à fin 2001, peu d'entreprises utilisèrent l'euro dans leurs opérations internes, comme par exemple le paiement des salaires. Ce handicap était accentué par le refus de la population d'utiliser l'euro (moins de 5 % des citoyens avaient librement converti leurs comptes en euro avant le basculement automatique par les banques en novembre 2001) et par la persistance des frais élevés sur les paiements transfrontaliers en euro.
7.4.2. Quelle a été la performance économique de la zone euro de 1999 à 2001 ?      
En 2000, le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro a crû au taux annuel de 3,4 %, une hausse significative par rapport aux 2,7 % de 1999. Selon les estimations fin 2001 de la CE, la croissance de la zone euro serait retombée à 1,6 % en 2001 et à 1,3 % en 2002, en raison de la crise économique mondiale. Ces taux sont inférieurs à ce qui est estimé comme la norme des pays industrialisés : 2,5 à 3 %. Il n'y aura donc pas eu « d'effet euro » au-delà de 2000.
Évolution du PIB (variation en %) dans et hors zone euro de 1961 à 2003
© Promeuro - Illustration 7e


La performance économique de la zone euro aura été fortement influencée par celle de l'Allemagne, sa plus importante économie, qui souffre de la situation dans la partie orientale du pays, d'ajustements structurels* insuffisants avant son entrée dans l'UEM et d'un taux de conversion d'entrée dans l'euro peut-être trop élevé par rapport à sa compétitivité économique.

En revanche, on note que la croissance de pays pauvres comme l'Irlande, l'Espagne, le Portugal et la Grèce dépasse durant plusieurs années consécutives les 3 %. L'euro n'est donc pas une cause d'aggravation de la disparité économique entre pays pauvres et pays riches de la zone euro. Le revenu par habitant de l'Irlande dépasse la moyenne de l'Union et celui de grands pays comme le Royaume-Uni et la France.
Évolution du PIB dans la zone euro de 1961 à 2003
© Promeuro - Illustration 7d



7.4.3. Quelle est la signification de ces faibles taux de croissance dans la zone euro ?      
Comme indiqué plus haut, il est sans doute trop tôt pour tirer des conclusions définitives.

Ces taux de croissance sont décevants car ils ne sont pas supérieurs à ceux des pays hors zone euro : en 2000 et 2001, la croissance au Royaume-Uni était respectivement de 3 % et 2,3 %, au Danemark de 2,9 % et 1,3 %.

Aux États-Unis la croissance a été, durant quatre années successives (19962000), supérieure à 4 % pour chuter en 2001 à 0,9 %. Même au moment où l'Europe aurait dû connaître une croissance exceptionnelle, celle de la zone euro reste inférieure à celle des États-Unis attestant bien de sa dépendance vis-à-vis de cette dernière (« les États-Unis éternuent et l'Europe attrape un rhume »). L'Europe s'est « sous-développée » par rapport aux États-Unis, le revenu moyen des Européens de la zone euro par rapport à celui des Américains étant retombé au niveau relatif des années 1960.
Évolution du PIB par habitant dans l'UE (de 1995 à 2001)
© Promeuro - Illustration 7f



Les restrictions imposées par le respect des critères de convergence avaient été acceptées par les citoyens avertis dans la perspective d'une croissance économique accélérée, une fois l'euro entré en vigueur. Cette perspective doit être envisagée dans le cadre de la crise économique mondiale qui frappe l'ensemble des grandes économies de la planète.

Manifestement, l'euro ne constitue pas le dernier obstacle à la réalisation du marché unique.

On notera cependant que cette situation n'a pas fait dévier les pays membres de leur engagement d'assainir leurs finances publiques et de préserver ainsi le potentiel de croissance future en Europe. En conséquence, les déficits publics* qui étaient de 5 % en moyenne sur les années 19911995, étaient positifs en 2000 et tombés à 1,1 % durant la difficile année 2001. Le nombre de pays dont la dette publique satisfait la norme de 60 % du PIB est passé de 5 à 11.
Population, PIB, taux de croissance, inflation et chômage des pays des zones EU12 et EU15
© Promeuro - Illustration 7g


7.5. Emploi et bilan global
7.5.1. Quelle a été l'évolution de l'emploi dans la zone euro depuis 1999 ?      
Le chômage était particulièrement élevé dans la zone euro avant janvier 1999. Il dépassait les 10 % à la suite de l'effet conjugué de la crise économique en Europe durant la seconde moitié des années 1990 et de l'application des politiques déflationnistes imposées par le respect des critères de convergence. Les estimations fin 2001 tablent, pour la zone euro, sur une baisse du taux de chômage à 8,3 % en 2001. Même avec une croissance annuelle du PIB supérieure à 2,5 %, le chômage ne serait descendu qu'à 7,9 %, ce qui reste très supérieur aux pays hors zone euro (en 2001, 4,6 % au Danemark, 5,2 % au Royaume-Uni et en Suède).

La Finlande, la France, la Grèce, l'Italie et l'Espagne ont des taux de chômage supérieurs à la moyenne européenne. Les pays candidats à l'adhésion à l'Union ont un taux moyen de 12,2 %. Leur entrée dans l'UE accroîtra donc le taux moyen de chômage, déjà supérieur à celui considéré comme socialement acceptable, même en temps de crise (en 2001, 4,7 % aux États-Unis, 5,2 % au Japon).

En revanche, comme on pouvait s'y attendre en examinant les taux de croissance, le chômage a baissé remarquablement en Espagne, en Irlande et au Portugal.
7.5.2. La monnaie unique ne nuit-elle pas à l'emploi ?      
Il est difficile d'incriminer l'euro dans la persistance d'un chômage excessif dans la zone de l'UEM. Cependant, les délocalisations et les fermetures d'entreprises liées à la concurrence internationale accrue ainsi que les restrictions budgétaires qui ne permettent plus de financer les déficits d'entreprises d'État poussent le grand public à rendre l'Europe responsable de cette situation.
Stabilité de l'euro et marché de l'emploi

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La disparition des opérations de change entre États membres de l'UEM et la concurrence accrue consécutive entraîneront des pertes d'emplois supplémentaires dans les banques. De plus, la monnaie unique n'élimine pas les rigidités structurelles liées aux différences notoires des environnements administratifs nationaux et celles affectant le marché du travail, cause importante du taux élevé de chômage dans le continent européen.
Évolution du taux de chômage dans l'UE de 1990 à 2002
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Cependant, l'élimination des risques de change ainsi que la plus grande stabilité de l'euro (inscrite comme principe de base dans le traité sur l'Union européenne) et du Système monétaire international favoriseront à terme une reprise de l'activité économique en Europe et la création d'emplois. Une croissance économique plus soutenue est synonyme d'emplois plus nombreux, comme le montre l'exemple de l'Espagne où le chômage est tombé de plus de 20 % en 1995 à 13 % en 2001.

Enfin, la période d'incertitude dans laquelle vit la Communauté depuis 1990 s'achève et fait place à une période où les Européens prennent conscience de leur potentiel.

Ces perspectives favorables sont bien sûr dépendantes de la politique économique poursuivie par les pays membres, de la libéralisation du secteur de l'emploi qui doit s'adapter aux exigences du marché unique en termes notamment de flexibilité et de mobilité, de la charge fiscale sur le travail, de l'appui que donne la BCE indépendante et des perspectives de croissance économique mondiale. Cette politique doit nécessairement être innovatrice et adaptée à la nouvelle dimension de la zone monétaire européenne. L'union monétaire est une condition nécessaire mais insuffisante à la création d'emplois en Europe.


« La monnaie [...] est aussi [...] l'instrument le plus puissant de la politique économique, qui détermine dans une large mesure toute l'évolution économique et sociale. Et, dans ce rôle, la monnaie peut-être, comme la langue d'Ésope, la meilleure ou la pire des choses. »
F. Bilger*, « Les critères de Maastricht sont-ils réalistes ? » (1995).

7.5.3. Quel bilan peut-on dresser ?      
Il est aujourd'hui (décembre 2002) prématuré de faire un bilan définitif de la performance de l'euro : les monnaies nationales ont à peine disparu du commerce de détail. Les indications ci-après sont donc provisoires.

Dans l'ensemble, on peut conclure que l'euro aura eu un effet salutaire sur les deux critères de stabilité. L'inflation semble contrôlée et l'euro a eu des effets bénéfiques manifestes en terme de stabilité des changes. La réaction efficace de la BCE en coordination avec les autres grandes banques centrales mondiales après la catastrophe du 11 septembre 2001 aux États-Unis en est une illustration. Aussi longtemps que le taux de change de l'euro par rapport à l'USD se maintiendra dans une fourchette de + 15 % autour de la parité, on peut estimer que l'euro aura aussi contribué à la stabilisation du Système monétaire international.

En termes de croissance économique et d'emploi, la performance de la zone euro est décevante. Il est vrai qu'il s'agit là plutôt des aspects « non directement monétaires » d'une monnaie et qui ne sont pas du ressort des autorités monétaires européennes mais plutôt des gouvernements nationaux (voir chapitres 9 et 10). Aussi longtemps que l'environnement légal et administratif n'aura pas été amélioré, surtout pour les petites et moyennes entreprises, le marché unique restera un espoir plutôt qu'une réalité et l'euro ne pourra pas donner ses pleines potentialités.

Le président Pierre Werner* père de la construction monétaire européenne, déclarait à l'assemblée générale de Promeuro, en juin 1999, que l'euro serait « un remarquable révélateur des insuffisances résiduelles de la construction européenne ».

En d'autres termes, l'euro n'est pas la fin mais seulement une étape, capitale il est vrai, de la construction européenne.

     


 
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