L'enfant sauvage
Les Pyrénées sont une chaîne de montagnes majestueuses, remarquables notamment par leur faune. Mais Pyrénée, au singulier, c'est une petite fille aux cheveux de feu qui vit au milieu des montagnes auxquelles elle doit son nom, parmi les animaux qui l’ont recueillie. Ceux-ci ont entrepris de faire son éducation, mais ce n'est pas facile, parce que les petits des hommes sont moins bien dotés par la nature que ceux des ours, des renards ou des aigles pour survivre loin des leurs. L’album de Loisel et Sternis est à l’image de son héroïne : naïf et tendre, mais jamais mièvre. A travers les enseignements que les animaux prodiguent à leur protégée, ce sont de véritables leçons de vie et de liberté qui nous touchent à notre tour. Sans en avoir l'air, Loisel et Sternis nous offrent une version actualisée du célèbre Livre de la jungle de Kipling. Gageons qu'il s'agit là d'un futur classique…

Pyrénée, de Loisel et Sternis, Vents d’Ouest, 79 F.


Le blues des bleus
Cela fait trente ans que Les Tuniques bleues galopent au fil des pages, offrant à la BD l’une de ces sagas sur lesquelles les années n’ont pas de prise. Cauvin (qui porte la plume depuis le début de la série) et Lambil (qui tient le pinceau depuis la mort de Salverius, en 1973) s'entendent comme larrons en foire pour peindre l’Amérique de la guerre de Sécession, qui nous fait sourire sans jamais perdre de son authenticité. La série se situe nettement du côté de la comédie, mais ne donne vie à aucun héros invincible (tel Lucky Luke) ni ne verse dans la bluette parodique (comme le fait Chick Bill). Cet épisode raconte la rencontre de nos hommes en bleu (recherchés par les leurs pour désertion) avec les baladins d’un cirque ambulant, qui leur remontent le moral et leur permettent de triompher de l’adversité. Toute l’habileté des auteurs tient à l’équilibre réussi entre premier et second degré sans jamais tomber dans la facilité…

Les Tuniques bleues, “Les Bleus en cavale” (t41), de Willy Lambil et Raoul Cauvin, Dupuis, 49,90 F.


C'est vert mais juste

Achille Talon, “Achille Talon a la main verte” (t43), de Widenlocher et Godard, d’après une création de Greg, Dargaud, 52 F.

Si Achille Talon est un monument de la BD, ce n’est pas à cause de sa corpulence. Enfin, pas seulement. En fait, cet anti-héros gaffeur est, en termes de ventes, presque l’égal des plus grands, les Tintin, Spirou ou Astérix. Cela fait trente-cinq ans (excusez du peu) qu’il se bat contre des moulins à vent, qu'il pique des colères d'anthologie, qu’il fait enrager son triste voisin Lefuneste et qu’il se perd en logorrhées verbales qui n’ont rien à envier à celles de Groucho Marx. Même si le renouvellement de la série est inexistant (mais c’est peut-être son charme), même si l’absence du père fondateur, le très actif Greg, se fait parfois sentir, les retrouvailles périodiques auxquelles nous sommes invités relèvent du plaisir pur parce que l’univers très “splapstick” de la série nous réjouit toujours autant, que le lettrage (les bulles sont à la limite d’exploser) fait partie de la composition graphique, et que vulgarité et mièvrerie n'ont jamais été invitées chez l'homme au gros nez et au gilet jaune…

Initiales B B
Dire que Bolas Bug ne ressemble pas aux autres BD est un euphémisme. Pour s’en pénétrer, il est absolument nécessaire d’oublier tous ses repères. Le trait est volontairement simpliste, parfois à la limite de l’abstraction. Mais il est vrai que les aventures qui sont contées riment plus avec l’absurde qu’avec les pesanteurs du réel. A travers les personnages de Bolas Bug le Rechercheur de fautes, correcteur dans un journal, La Tête, qui fait office de chirurgien, Mou, inventeur déphasé, ou Le Monstre, qui veut se venger d'avoir reçu un colis piégé, il est loisible de reconnaître différents types de la comédie humaine. Mais il est aussi recommandable de se laisser aller à la rêverie, en traversant un pays où tout est possible. Si Bolas Bug devait trouver un cousinage, ce serait celui des Shadoks, qui hantent encore notre mémoire télévisuelle. D’ailleurs il ne faudrait pas grand-chose pour que les traits de l’album s’animent, comme si les planches étaient autant de rampes de lancement pour le petit ou le grand écran. Les amateurs d’un certain cinéma d’animation de recherche plus proches de Trnka que de Walt Disney apprécieront.

Bolas Bug, de José Parrondo, Editions du Rouergue, 78 F.


L'âge des doutes
En traçant imperturbablement le tableau des mœurs adolescentes d’aujourd'hui, Tendre Banlieue pratique la demi-teinte de préférence à la surenchère. La série de Tito met en scène des ados semblables à ceux qui nous entourent et qui peuplent lycées et collèges. Au fil des albums, c’est une Carte du tendre d’aujourd'hui qui nous est présentée, avec ses bonheurs et ses zones d’ombres. L’héroïne qui nous intéresse ici à des problèmes auditifs. Problèmes qui accentuent les difficultés habituelles du passage à l’âge adulte, liées à un manque patent de confiance en soi. Mais Tito a de la générosité à revendre, et son message d'ouverture au monde ne tombe jamais dans l'oreille d'un sourd…

Tendre Banlieue,
“Regarde-moi” (t12),
de Tito, Casterman, 54 F.


Scènes de chasse en montagne

Un Monde merveilleux,
“La Peau de l'ours” (t3),
de Chauzy, Casterman,
54 F.

Comme le disait Alphonse Allais, ce serait épatant de transporter les villes à la campagne, où l’air est plus pur. Sans aller jusque-là, Chauzy emmène son très banlieusard héros d’Un Monde merveilleux dans les Pyrénées afin de lui permettre de recharger les accus. Mais, même là-bas, rien n'est simple : il se retrouve embringué dans une bataille sans merci entre les écolos qui militent pour les ours et contre le tunnel du Somport, et les chasseurs qui détestent les premiers autant qu'ils appellent le second de leurs vœux. La bagarre est violente, et les coups volent bas… Les accros de l’info auront peut-être reconnu l’arrière-plan d’un fait divers à répétition qui défraye régulièrement la chronique depuis quelques années… Toute ressemblance avec des faits réels est, en tout cas, intentionnelle. Ce qui n'est pas pour nous choquer tant l'auteur de la BD met de cœur à défendre la nature, quitte à mettre un peu les pieds dans le plat…

Les naufragés de la calebasse
Les récits fantastiques pèchent souvent par excès de dépaysement : aucun sas de décompression ne nous permet de relier l’univers visité avec le nôtre. Ce n'est pas le cas d’Aldébaran, qui vient d’une planète noyée par les eaux, mais dont les habitants sont soumis à de très ordinaires passions humaines. L’aspect socio-politique de la série est, dans ce nouvel épisode, mis entre parenthèses, au profit d'une ébouriffante aventure exotique. Nos héros doivent traverser un marécage peuplé de monstres carnivores, une espèce de Jurassic Park où la vie ne pèse pas lourd. Ils s’en sortent en se réfugiant sur le dos d'un théodrore ou à l'intérieur d’une calebasse… Dépaysement et frissons garantis. A tel point que l’on ne donne pas cher de nos héros. Pourtant, ce cinquième volet de leurs aventures clôt un cycle. Et c'est sur une autre planète que nous les retrouverons la prochaine fois. Prions pour qu’elle nous réserve autant de surprises que celle-ci…

Aldébaran,
“La Créature” (t5),
de Léo, Dargaud, 59 F.


Emois émois

Agrippine et l'Ancêtre, de Claire Brétécher, 54 F. Hyphen SA.

Inutile de présenter Brétécher qui, depuis le début des années 70, passe à juste titre, avec ses fameux Frustrés, pour être celle qui brocarde le mieux les tics de son temps, notamment quand ils sont les stigmates d’un milieu intello et néanmoins bourgeois qu'elle semble bien connaître. En créant le personnage d'Agrippine, Brétécher n’a pas changé de ton, même si cette adolescente a des côtés touchants. Les idées reçues n'attendent pas pour s'épanouir que tout le monde ait du poil au menton, quitte à modifier clichés et tics, à les faire évoluer. Le langage est au centre de ce champ de bataille et, de ce point de vue, la dessinatrice n'est pas à la remorque des modes, elles les précède, les suscite au contraire. Sa “novlangue” fait des merveilles tant elle est ponctuée de trouvailles ludiques. Si les jeunes d’aujourd'hui ne parlent pas comme ça, ils le devraient. L’originalité de ce nouvel avatar des émois ados est de confronter notre Agrippine et son arrière-grand-mère, un tout petit bout de femme enclavé dans un fauteuil trop grand. Entre la “teenager” et son aïeule, le courant curieusement passe, en dépit des égoïsmes croisés. Peut-être parce que le grand âge possède des vertus que la jeunesse connaît bien, notamment celle d’aller à l'essentiel, sans compter son temps et sans se préoccuper des conséquences sociales…

Jeunesse anar
En l’espace de treize épisodes, Louis la guigne nous a fait visiter le monde très chaotique de l'entre-deux guerres. Il nous a emmenés à travers l’Europe de la montée des fascismes et l’Amérique de la grande crise pour mieux défendre une conception plus humaniste de la société, un anarchisme bon teint. Le dernier volet de la série nous avait projetés à la lisière de la Seconde guerre. Difficile d’aller plus avant dans le même registre. D’où l’idée des auteurs de retrouver leur héros au grand cœur en 1910, alors que la Grande Guerre n’a pas encore éclaté. Ce qui ne signifie pas que tout soit facile pour autant. L’Usine où l’adolescent a été embauché est un lieu d’affrontements durs où le syndicalisme n'a pas encore les coudées franches. Ce premier épisode de la nouvelle série nous conte l’apprentissage politique et humain du jeune Louis Ferchot (qui n’a pas encore la guigne), confronté à un conflit dont il ne perçoit les enjeux que très progressivement.

Louis Ferchot, “L’Usine” (t1),
de Courtois, Dethorey, Giroud,
Glénat Editeur, 58 F.


Les noces barbares
Si Martin Veyron a abandonné (provisoirement ?) son personnage fétiche, Bernard Lermite, ce n’est pas pour changer d’environnement. A tel point que l’on s'attend à croiser cet éternel adolescent, mélange de cynisme et de naïveté, à chaque page de ce Cru bourgeois, dont Bunuel aurait sûrement apprécié le charme discret. L’histoire est celle d’une famille aisée qui s’apprête à consentir à une mésalliance. La situation est explosive, et les préparatifs du mariage une source de complications sans fin. Mais le pire reste à venir : quand le père de la mariée succombe à une crise cardiaque, le choix est fait de cacher le corps… On le voit, la légèreté habituelle de Veyron, son marivaudage cru (ni vulgaire ni scabreux) ne dédaignent pas frayer avec l'humour noir. Nous ne quittons pas réellement le registre boulevardier, mais les personnages y gagnent une humanité que l'étonnant épilogue ne dément pas…

Cru bourgeois,
de Martin Veyron,
Albin Michel, 79 F.


La neige et le feu

Azrayen’ (t1),
de Lax et Giroud,
Dupuis, 79 F.

Après Jacques Ferrandez et ses magnifiques Carnets d’Orient, c’est au tour de Lax et Giroud de nous emmener sur cette terre d’Algérie qui suscite tant de passions contraires. L'action d’Azrayen’ (“l’ange des ténèbres” pour les Berbères) se situe dans le cadre de cette guerre qui n'osait dire son nom, en Kabylie, pendant l'hiver 1957. Le froid est intense, et la neige entoure les villages haut perchés. Ce qui n'empêche pas l'armée française, à la recherche de l'un des siens, de semer la mort et le feu. Le personnage central de l’histoire est ce soldat perdu, qu’on ne voit qu’à l'occasion de flash-backs, mais qui occupe toutes les pensées. L’album balance continuellement entre la douceur du souvenir, celle d’avant la guerre, quand la haine n’était pas encore inéluctable, et la dureté des temps présents. Au plan graphique, ce va-et-vient se retrouve dans le traitement des couleurs, l’ocre des montagnes répondant au rouge des scènes de guerre. Une jolie façon de montrer que tout conflit, aussi juste apparaisse-il, est un déchirement dont pâtissent d'abord les êtres les moins aptes à la violence, ceux qui ne s'engagent qu’à contre-cœur à choisir un camp… Un album magique.

Un polar à pleines dents
Pour aller au plus vite, pour privilégier les scènes d’action, le cinéma policier a trop souvent tendance à transformer ses personnages en silhouettes interchangeables, sans prendre le temps de leur conférer la moindre chair. La situation est souvent pire dans le domaine de la BD. Raison de plus pour saluer la réussite complète de cet Outremangeur, qui doit autant à la plume de Tonino Benacquista, auteur de jolis polars à dimension humaine, qu’au pinceau de Jacques Ferrandez, signataire de superbes planches irisées par le soleil de la Méditerranée. L’Outremangeur est le fruit de leur travail commun, rencontre de l’ombre et de la lumière, celle d’un certain désarroi urbain et d’un volontarisme humain de tous les instants. L’outremangeur est un flic obèse, obèse parce que flic. Son ventre est comme le stigmate d’un mal-être, une espèce de suicide à petit feu, jusqu’au jour où il fait la connaissance d’une très séduisante jeune meurtrière. Il la fait chanter, lui offrant de fermer les yeux contre… un peu de présence qui comblera sa solitude. Ce qui sème une joyeuse pagaille dans son enquête, mais lui redonne le goût de vivre et l'incite à faire un régime. Comme quoi la rédemption peut également avoir des incidences visibles à l'œil nu. Un album au regard bienveillant sur le genre humain, superbe au plan graphique, autant dire un chef-d’œuvre.

L'Outremangeur,
de Ferrandez et Benacquista,
Casterman, 80 F.

TDC Magazine n°770 - du 16 au 28 février 1999
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