Une initiation par la technique

L'atelier « électro-théâtre » du lycée Turgot fonctionne depuis cinq ans. Deux professeurs l'animent, l'un de philosophie, l'autre d'électrotechnique. Ils travaillent en partenariat avec un ou plusieurs techniciens professionnels, selon les années.

L'approche par la technique semble particulièrement adaptée, dans cet environnement, pour amener les élèves à découvrir le théâtre et à développer leur sens critique de spectateurs.

La lumière

Au fil des ans, nous nous sommes d'abord attelés à la conception et à la fabrication d'une console et de deux racks d'éclairage, remis en chantier et améliorés d'une année sur l'autre. Cette réalisation est un peu le socle de notre travail. Elle ancre notre activité dans le lycée de façon très concrète, en reliant l'enseignement général et l'enseignement technique. Elle permet aux élèves de réinvestir leurs connaissances théoriques et les situe de plain-pied dans l'artisanat du théâtre, à partir de leurs acquis scolaires ou de leurs compétences individuelles. Commençant par un travail qui peut sembler étranger à l'art dramatique en tant que tel, mais qui leur est plus familier, ils se trouvent dans un état d'implication et de perception accrue face aux spectacles que nous allons voir ensemble.

Visitant régulièrement les installations techniques des théâtres de Limoges, leur attention s'aiguise, se précise à mesure qu'ils découvrent la machinerie du théâtre. Petit à petit, ils commencent à lever la tête pour repérer l'implantation des projecteurs, à nommer les ambiances lumineuses, à guetter les erreurs de conduite, à pister les astuces techniques...

L'intérêt de cette approche est son aspect démystificateur ; elle appelle une connaissance «  vraie » du théâtre, une découverte progressive des conditions matérielles de la représentation. De fait, elle induit un regard extrêmement affûté aux détails, qui, s'il met parfois à mal la magie de la représentation, permet d'en mieux connaître les rouages, et par là même d'élaborer une nécessaire réflexion sur le rapport entre la scène et la salle. Dans ce cadre-là, c'est en travaillant d'abord sur les aspects strictement techniques que se développent un sens esthétique et un regard critique de spectateur.

Plus encore, il faut expérimenter la connivence, l'identité, spécifique au théâtre, entre les dispositifs techniques et les dispositifs artistiques. Les élèves réalisent chaque année les éclairages d'au moins un atelier théâtre, celui de notre lycée il y a cinq ans, puis ceux des sections spécialisées « théâtre » de Limoges. Découvrir des textes, suivre un parcours de répétitions, écouter les indications des comédiens et des metteurs en scène, équiper un chapiteau, concevoir un éclairage et faire les conduites pendant les représentations, tout cela avec l'aide de l'intervenant qui au préalable donne quelques cours théoriques sur la lumière au théâtre... Autant d'occasions de rencontrer nos propres exigences. Au hasard, et pour résumer brièvement : l'éclairage est une lecture du texte. Sa conception appelle une interprétation de son sens comme du jeu des comédiens. Essentiellement distinct de la lumière naturelle, il s'inscrit lui-même au registre de l'écriture, développant par ses propres moyens tout l'alphabet de la représentation.

Après discussion avec mes élèves, je peux dire deux choses: d'une part, ils se sentent pleinement acteurs de ces spectacles au sens où ils comprennent qu'ils doivent soutenir, accompagner la scène, que faire une conduite d'éclairage demande une véritable écoute, une sensibilité, qu'il faut à chaque fois s'adapter aux conditions changeantes de la représentation, être aux aguets, suivre le jeu. Être non pas spectateur mais bien acteur, à part entière et à sa place, de la représentation ; et les applaudissements du public s'adressent à eux aussi, appelés rituellement à rejoindre la scène au moment des saluts.

En même temps, ils développent un regard d'autant plus critique que tout en étant dans le spectacle, ils restent dans son ombre, dissimulés, à la meilleure distance, peut-être, pour en évaluer le sens, la pertinence. C'est cette position intermédiaire du technicien, entre la scène et la salle, entre l'acteur et le spectateur, entre l'ombre et la lumière qui me semble donner une image juste de ce que peut être une écoute active du théâtre, une attention aussi ouverte qu'exigeante à ses moyens et à son langage propres.

Entre le moment où il se laisse envoûter par la représentation, celui où il découvre la coulisse et l'appareillage technique, celui enfin où il se retrouve aux manettes d'une console d'éclairage, se dessine tout un parcours qui bouleverse la conscience du spectateur : de passive elle devient active, de réceptrice elle se fait créatrice, de mystifiée elle devient intelligente.

Jean Gilbert

P. 109 et 111, Devenir spectateur, Limoges, CRDP du Limousin, 2000, 130 pages.

  © CNDP - Les écrans du théâtre / Bérénice
  Décembre 2000 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.