Étudier Bérénice au collège ?
Ma proposition - faite après avoir admiré à la
télévision l’interprétation de Carole Bouquet /
Gérard Depardieu, dans la mise en scène de Jean-Daniel
Verhaeghe - n’enchantait guère mes collègues de lettres :
ils craignaient que la pièce de Racine soit trop complexe pour
nos élèves. Nous avons, en effet, à Clichy, un
public de banlieue, en grande difficulté scolaire, peu motivé
par la culture classique. Il a bien fallu relever le défi, pourtant,
lorsque, fin octobre, nous avons appris que Carole Bouquet acceptait
de nous rendre visite !
Je suis enseignante d’arts plastiques et d’audiovisuel, et je fais
partie de cette catégorie de Français dégoûtés
de CorneilleRacine (sans distinction), depuis mes apprentissages lycéens ;
or mon engouement subit pour la pièce de Racine, j’avais envie
de le communiquer. Dès la première séance, où
j’ai projeté aux deux classes de troisième concernées
des extraits de Bérénice , j’ai
compris que la tâche serait ardue : les élèves
hurlaient de rire en voyant Bérénice se débattre
dans ses peines d’amour ! Car, erreur presque fatale, j’avais voulu,
après un bref résumé de l’intrigue, projeter directement
les scènes les plus fortes !
Il fallait donc trouver un autre « angle d’attaque ».
Me servant du making-of, j’ai adopté le parti de Carole Bouquet :
convaincre les adolescents que le triangle amoureux relaté dans Bérénice pouvait s’appliquer à
des situations qui leur étaient familières. Exemple donné :
une jeune fille est surprise par ses parents en train de fumer un joint
avec son petit ami de 18 ans ou plus : les parents menacent le
garçon d’une accusation de détournement de mineur, s’il
continue de voir la jeune fille. Préférant sa liberté
à la relation amoureuse, il délègue un ami pour
signifier la rupture ...
En s’appropriant la situation, les élèves devenaient
en mesure de regarder et d’écouter Bérénice non plus comme une « antiquité poussiéreuse »
mais comme une histoire à laquelle s’identifier.
Laissant à mes collègues de lettres l’étude à
proprement parler littéraire, je me suis, d’autre part, servie
de l’interprétation de Carole Bouquet pour montrer comment la
manipulation affective fonctionnait dans les relations amoureuses raciniennes.
Car, dans la scène 5 de l’acte IV (qui avait tellement fait rire
les élèves à la première séance),
première confrontation entre Bérénice et Titus
après l’annonce de la rupture, Titus est véritablement
le « jouet » de l’humeur de Bérénice.
Dès lors, la découverte de l’intrigue et de son traitement
était attendue avec impatience par les adolescents. Ils devinrent
sensibles à la langue qu’ils écoutèrent avec attention,
parfois avec le texte sous les yeux ; souvent, d’ailleurs, je devais
interrompre la projection pour traduire. Ils s’indignèrent du
dénouement, en inventèrent d’autres ... : le but
était atteint, même si une pirouette pédagogique
- transformer Racine en feuilletoniste - en avait été
la clé.
À partir de là, nous nous sommes livrés à des
improvisations devant la caméra : dans une classe, celle
de niveau le plus faible, les élèves devenus les témoins
de « L’affaire Bérénice » jouèrent
des proches des protagonistes, et répondirent aux questions de
« journalistes ». Dans l’autre classe, plus « intellectuelle »,
des élèves inventèrent des situations contemporaines,
comparables à l’intrigue racinienne, et les jouèrent.
Chacun révéla ainsi son analyse personnelle de la pièce.
Pour un meilleur résultat, j’ai effectué un découpage
(plans larges et gros plans, champs, contrechamps) de façon à
pouvoir, au montage, ôter au maximum les longueurs inévitables.
Compte tenu de l’énervement provoqué par l’utilisation
de la caméra, les temps de tournages ont été très
brefs !
À ce travail théâtral s’est ajouté un bref travail
écrit de chaque élève, fait à la maison,
commentant soit la pièce, soit le jeu des acteurs, soit le comportement
des personnages : j’en ai sélectionné des extraits
pour le journal « Autour de Bérénice ».
CONCLUSION
Si la caméra a permis un résultat « spectaculaire »
, puisque transmissible, il apparaît que c’est surtout la démarche
d’identification à l’histoire de Bérénice qui a
été fructueuse. Car les élèves ont ensuite
été prêts à réfléchir à
l’écriture, au « scénario », à
la psychologie des personnages voire, à leur inconscient. Ils
sont passés du refus total à un intérêt soutenu,
suivant, en cela, ma démarche de professeur éveillée
à la culture racinienne ! Deux élèves, en
grande difficulté, ont demandé conseil pour la lecture
d’autres pièces de Racine !
CALENDRIER DE TRAVAIL
Début du travail sur Bérénice
le 6-11-00, à raison d’une séance d’une heure par semaine
avec Marianne Chouchan ; 7 séances dont 2 séances
avec la caméra. Sur la même période, lecture et
étude de la pièce avec les professeurs de lettres. Visite
de Carole Bouquet le 19-12-00.