Compte rendu de travail autour de Bérénice
Marianne Chouchan, professeur d'arts plastiques au collège Jean-Jaurès de Clichy, le 31-1-2001

 

Étudier Bérénice au collège ? Ma proposition - faite après avoir admiré à la télévision l’interprétation de Carole Bouquet / Gérard Depardieu, dans la mise en scène de Jean-Daniel Verhaeghe - n’enchantait guère mes collègues de lettres : ils craignaient que la pièce de Racine soit trop complexe pour nos élèves. Nous avons, en effet, à Clichy, un public de banlieue, en grande difficulté scolaire, peu motivé par la culture classique. Il a bien fallu relever le défi, pourtant, lorsque, fin octobre, nous avons appris que Carole Bouquet acceptait de nous rendre visite !

Je suis enseignante d’arts plastiques et d’audiovisuel, et je fais partie de cette catégorie de Français dégoûtés de CorneilleRacine (sans distinction), depuis mes apprentissages lycéens ; or mon engouement subit pour la pièce de Racine, j’avais envie de le communiquer. Dès la première séance, où j’ai projeté aux deux classes de troisième concernées des extraits de Bérénice , j’ai compris que la tâche serait ardue : les élèves hurlaient de rire en voyant Bérénice se débattre dans ses peines d’amour ! Car, erreur presque fatale, j’avais voulu, après un bref résumé de l’intrigue, projeter directement les scènes les plus fortes !

Il fallait donc trouver un autre « angle d’attaque ». Me servant du making-of, j’ai adopté le parti de Carole Bouquet : convaincre les adolescents que le triangle amoureux relaté dans Bérénice pouvait s’appliquer à des situations qui leur étaient familières. Exemple donné : une jeune fille est surprise par ses parents en train de fumer un joint avec son petit ami de 18 ans ou plus : les parents menacent le garçon d’une accusation de détournement de mineur, s’il continue de voir la jeune fille. Préférant sa liberté à la relation amoureuse, il délègue un ami pour signifier la rupture ...

En s’appropriant la situation, les élèves devenaient en mesure de regarder et d’écouter Bérénice non plus comme une « antiquité poussiéreuse » mais comme une histoire à laquelle s’identifier.

Laissant à mes collègues de lettres l’étude à proprement parler littéraire, je me suis, d’autre part, servie de l’interprétation de Carole Bouquet pour montrer comment la manipulation affective fonctionnait dans les relations amoureuses raciniennes. Car, dans la scène 5 de l’acte IV (qui avait tellement fait rire les élèves à la première séance), première confrontation entre Bérénice et Titus après l’annonce de la rupture, Titus est véritablement le « jouet » de l’humeur de Bérénice.

Dès lors, la découverte de l’intrigue et de son traitement était attendue avec impatience par les adolescents. Ils devinrent sensibles à la langue qu’ils écoutèrent avec attention, parfois avec le texte sous les yeux ; souvent, d’ailleurs, je devais interrompre la projection pour traduire. Ils s’indignèrent du dénouement, en inventèrent d’autres ... : le but était atteint, même si une pirouette pédagogique - transformer Racine en feuilletoniste - en avait été la clé.

À partir de là, nous nous sommes livrés à des improvisations devant la caméra : dans une classe, celle de niveau le plus faible, les élèves devenus les témoins de « L’affaire Bérénice » jouèrent des proches des protagonistes, et répondirent aux questions de « journalistes ». Dans l’autre classe, plus « intellectuelle », des élèves inventèrent des situations contemporaines, comparables à l’intrigue racinienne, et les jouèrent. Chacun révéla ainsi son analyse personnelle de la pièce. Pour un meilleur résultat, j’ai effectué un découpage (plans larges et gros plans, champs, contrechamps) de façon à pouvoir, au montage, ôter au maximum les longueurs inévitables. Compte tenu de l’énervement provoqué par l’utilisation de la caméra, les temps de tournages ont été très brefs !

À ce travail théâtral s’est ajouté un bref travail écrit de chaque élève, fait à la maison, commentant soit la pièce, soit le jeu des acteurs, soit le comportement des personnages : j’en ai sélectionné des extraits pour le journal « Autour de Bérénice ».

 

CONCLUSION
Si la caméra a permis un résultat « spectaculaire » , puisque transmissible, il apparaît que c’est surtout la démarche d’identification à l’histoire de Bérénice qui a été fructueuse. Car les élèves ont ensuite été prêts à réfléchir à l’écriture, au « scénario », à la psychologie des personnages voire, à leur inconscient. Ils sont passés du refus total à un intérêt soutenu, suivant, en cela, ma démarche de professeur éveillée à la culture racinienne ! Deux élèves, en grande difficulté, ont demandé conseil pour la lecture d’autres pièces de Racine !

CALENDRIER DE TRAVAIL
Début du travail sur Bérénice le 6-11-00, à raison d’une séance d’une heure par semaine avec Marianne Chouchan ; 7 séances dont 2 séances avec la caméra. Sur la même période, lecture et étude de la pièce avec les professeurs de lettres. Visite de Carole Bouquet le 19-12-00.

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