Présentation
Dans les « Rencontres » ou leurs contributions, les élèves n'ont pas toujours retrouvé Bérénice dans le décor du film. Carole Bouquet est revenue plusieurs fois sur ce thème en dialoguant avec les classes. Richard Cunin, chef décorateur, fait le point sur le sujet.
Comment est né le décor de Bérénice ?
Le décor d'un film, c'est le résultat d'un accord général. Il correspond à l'esprit du film. Le décorateur a une mission à remplir : répondre à des souhaits. Il agit en professionnel, à la fois comme artiste et comme technicien. Le décor, c'est, au départ, un ensemble de paramètres qui tiennent aux besoins de la réalisation et à une enveloppe financière. Ce qui veut dire que les choix faits sont à la fois artistiques et financiers. Il faut prendre en compte le temps global du tournage, les espaces dans lesquels le film est tourné. On raisonne en termes de superficie, d'occupation de l'espace. Mais tout cela, le spectateur n'a pas à le savoir. Il n'y a pas d'incrustation sur l'image pour dire : « Attention, ici, il y avait telle ou telle contrainte. » Le spectateur voit un film. Il l'apprécie ou non. C'est tout.
Au départ, l'équipe souhaitait tourner à Pompéi, en décors naturels. Cela n'a pas été possible pour plusieurs raisons. Nous avons donc décidé de garder l'idée de Pompéi et de tourner en reconstituant le décor d'une villa romaine de Pompéi.
Les élèves ont souvent critiqué le fait que les couleurs étaient trop vives, que le décor faisait trop neuf. Qu'en pensez-vous ?
Il y a plusieurs réponses. D'abord, la question de la vraisemblance. Pour faire un décor, on part de documents, on fait des recherches. A l'époque de Titus, les villas ou les palais romains étaient très colorés et les couleurs très vives. Titus vivait dans son palais, c'est-à-dire un lieu contemporain, pas une antiquité. Ce qu'il faut comprendre aussi, c'est le principe de l'architecture intérieure chez les Romains. Une villa romaine est un lieu clos. Les pièces sont sombres. Elles sont orientées vers l'intérieur, disposées autour d'un jardin. Il n'y a pas de grandes ouvertures, on s'éclaire avec des lampes à huile. Les couleurs vives vont mieux capturer la lumière qui vient de l'extérieur. Le décor, tel qu'il est, correspond à ce que voyaient les Romains. Le choix a été de reconstruire la réalité de l'époque, en suivant les règles d'architecture de l'époque. Peut-être le décor est-il trop conforme à l'époque, que la simple reproduction ne laisse pas de marge de manœuvre pour l'imagination du spectateur ? Ce qui est sûr, c'est que, si le décor gêne, cela pose un problème réel. Le rôle du décor n'est pas d'être remarqué.
Bérénice se déroule à Rome, pas à Pompéi. Pourquoi ce choix d'une villa de Pompéi ?
Effectivement, Bérénice se passe à Rome dans le palais de l'empereur Titus. C'est-à-dire dans un lieu qui représente la grandeur de Rome, qui s'exprime tout simplement dans la dimension des lieux. Nous ne disposions pas, pour des raisons financières, de l'espace nécessaire. En reconstituant Rome dans un espace réduit, nous courrions le risque d'arriver au résultat contraire : perdre la grandeur de Rome et, donc, celle de Titus. Or Titus quitte Bérénice pour la raison d'État, la grandeur de Rome. En transposant le décor à Pompéi, on proposait une autre approche plus conforme. La villa correspond mieux à l'échelle du film.
Revenons sur la question des décors naturels. Pourquoi n'avez-vous pas pu tourner à Pompéi ?
Je vais prendre un exemple. Je travaille actuellement sur Napoléon. Pour des raisons de coproduction, à l'intérieur d'une même scène, il y aura des plans tournés en France, d'autres en République tchèque, d'autres au Canada. Pour le spectateur, ces différents lieux doivent être vus comme une unité. Il va falloir trouver des solutions pour créer la continuité. Pour Bérénice, il faut savoir que le tournage s'est fait en quatre semaines. L'action de la pièce se déroule sur une journée, dans sa continuité. Ça veut dire du lever au coucher du soleil. Dans un tournage en extérieur, la lumière change, les ombres ne sont pas du même côté aux différentes heures de la journée. Il aurait fallu ne tourner que deux heures par jour avec l'espoir que la lumière ne change pas d'un jour sur l'autre pour que le spectateur garde ses points de repère. Ce n'était pas possible.
Dans une rencontre avec Carole Bouquet, une élève se demande si le décor n'est pas trop présent dans Bérénice. Quel est votre avis ?
L'effet « neuf » était un choix volontaire, un choix « historique ». Lorsque le décor est patiné, le lien entre le décor et l'histoire peut se rompre. Il faut bien comprendre que le choix qui a été fait est un choix de cinéma et non un choix théâtral. Le cinéma filme la réalité. Ce que le film recrée, c'est l'univers de l'époque, et le décor est en phase avec l'époque. Peut-être que ce que nous avons fait est loupé, mais ce n'est pas un choix fantaisiste, c'est un choix cohérent de cinéma. Titus ne vivait pas dans des couleurs défraîchies. À l'époque, la décoration était très kitsch, pas « antique » à l'image des statues telles qu'on les voit aujourd'hui.
La vraie question qui se pose, c'est de savoir si le décor ne va pas s'interposer entre les personnages et le spectateur car, dans Bérénice, c'est le texte qui est au centre. Tout est, en fait, une question de dosage. Sans doute aurions-nous eu besoin d'un peu plus de temps pour pouvoir faire des essais. Le décor serait, de cette façon, resté plus en arrière parce qu'il ne doit pas venir en avant des acteurs. On aurait un peu gommé la violence des couleurs pour que le spectateur ne sente pas la présence du décor. Mais, de toute façon, on n'aurait pas fait « antique ». En patinant le décor, on crée un effet antique pour ne pas perturber le spectateur dans sa propre vision de l'Antiquité. Mais ce n'est pas le choix qui a été fait.
Le problème vient sans doute aussi de la dimension des pièces. Il faut bien comprendre qu'au cinéma la circulation n'est pas la même qu'au théâtre. L'espace du théâtre est défini par un axe qui relie les spectateurs et une scène. Trois côtés (avec un fond qui est le plus grand) entourent un espace unique. Au cinéma, on vit dans un espace de 360°. La circulation est différente. La direction de regard n'existe pas. Le décor soutient une réalité, celle du film.
Ce que je changerais peut-être maintenant, c'est le nombre de pièces, compte tenu de la dimension du plateau. Le réalisateur voulait plusieurs espaces, plusieurs pièces. Parce que, au cinéma, il y a des mouvements. Il est vraisemblable qu'en diminuant le nombre de pièces, en les agrandissant, ou aurait eu davantage d'espace et que le décor aurait été moins en avant.
Bérénice, c'est donc bien un film et non du théâtre filmé ?
C'est toujours une question de choix. On aurait pu faire du théâtre filmé dans un décor unique en ruine, mais c'est un autre genre. Le décor n'est pas le même, les comédiens ne jouent pas de la même façon. Le choix qui a été fait est celui d'une fiction. Le spectateur regarde la télévision. Il n'a pas les mêmes yeux qu'un spectateur de théâtre.
Au cinéma, les comédiens ne jouent pas dans la continuité. Nous avons choisi de retrouver le mode de vie de l'époque. On aurait pu fabriquer une ruine en studio, mais cela pouvait vouloir dire aussi que la pièce ne peut fonctionner que dans des ruines, qu'elle est une antiquité bonne pour le cimetière. Ce n'était pas le projet.
Un élève a été choqué par le fait que la statue de Titus ait la tête de Gérard Depardieu. D'où vient cette idée ?
J'imagine que pour cet élève, c'est une trahison historique. C'est bien qu'il dise ça. J'ai le même problème aujourd'hui avec Napoléon et le tableau de David. Et j'ai fait le même choix : remplacer le visage de Napoléon par celui du comédien. C'est un problème de cohérence, de vraisemblance. Nous sommes au cinéma et le spectateur entre dans l'univers de la fiction, qui est un univers cohérent. On est dans la « réalité » de la fiction. Si je garde la tête de Titus, il y a, sur l'image, deux personnages différents de Titus. Titus (Gérard Depardieu) se regarde et il voit quelqu'un d'autre que lui. Il y a deux Titus à l'écran. Si Gérard Depardieu joue Titus, on va jusqu'au bout, c'est logique. Que ce soit lui ou un autre.
Derrière tout cela, et c'est pour cette raison que ces questions m'intéressent, il y a la question de savoir jusqu'où on peut aller pour que les choses restent, que Bérénice reste Bérénice. Il y a deux choses importantes : le texte et la mémoire. Les adolescents ont besoin de repères.