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Une stratégie pour intéresser les élèves à la tragédie du XVIIe siècle
Sofia Lopes, professeur de français au lycée Évariste-Galois de Sartrouville, mars 2001
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Dans le cadre du programme de seconde en français, les élèves ont à aborder l'étude d'une œuvre théâtrale, qu'elle appartienne au registre tragique ou au registre comique. Étant moi-même professeur stagiaire, j'ai pensé choisir le registre tragique en abordant l'étude intégrale de l'œuvre de Jean Cocteau, La Machine infernale. C'est une pièce assez courte, dont le style et l'écriture ne sont pas d'un accès difficile pour les élèves de seconde. Cette pièce avait l'avantage de permettre l'étude du mythe, notion culturelle que les élèves doivent aborder.
Mais du point de vue de l'histoire littéraire, comment montrer aux élèves de seconde l'évolution du genre tragique s'ils n'ont pas les connaissances suffisantes sur les pièces du genre qui précèdent La Machine infernale ? Si cette dernière avait l'avantage d'être plus lisible pour les élèves, elle posait l'important problème de l'évolution du genre.
Par ailleurs, comment pouvais-je, en début d'année, faire lire aux élèves, par eux-mêmes, une pièce tragique du XVIIe siècle ? La langue classique présente des difficultés qui font toute sa richesse et le bonheur des lecteurs avertis, mais qui dégoûtent, très souvent, les élèves de toute lecture du théâtre de l'époque. Je suis suffisamment jeune pour m'en souvenir encore : la plupart du temps, les élèves ne lisent pas l'œuvre, ils essaient de savoir de quoi « ça parle au juste ». Dès lors, les enjeux de la pièce ne peuvent être perçus.
Il en est de même avec le genre comique : n'avons-nous pas vu récemment une publicité pour des biscuits montrer le dégoût des élèves pour la mise en scène d'une pièce de Molière ? « Julie va nous interpréter Molière ». Grisaille, poussière, aspect morbide des élèves… mais heureusement que les biscuits sont là !
Or, alors que je cherchais comment les élèves pourraient accéder à une tragédie du XVIIe siècle, j'ai eu connaissance de la cassette vidéo du CNDP qui proposait Bérénice. Elle m'a semblé tout à fait intéressante du point de vue de la mise en scène et de la diction de l'alexandrin, qui restitue à merveille le sens. Mais ce qui m'a semblé plus intéressant encore, c'était le making of : en effet, ce sont les comédiens eux-mêmes, connus par ailleurs du grand public, qui racontent leurs personnages et les enjeux de la pièce. Ils ont tous su montrer l'universalité de la pièce en expliquant en quoi Bérénice pouvait soulever des problèmes actuels. J'ai donc montré des passages du making of aux élèves avant qu'ils visionnent la pièce. Le dilemme est, par tous, clairement posé avant que la pièce commence : Titus doit choisir entre l'amour et le pouvoir.
J'ai été surprise de constater à la lecture de leurs comptes rendus qu'ils avaient tous perçu les enjeux de la pièce malgré les difficultés qu'elle présente. Ils pouvaient prendre des notes. A plusieurs reprises, les élèves ont gardé en mémoire les paroles de Carole Bouquet : ils ont su dire que c'était « l'histoire d'une étrangère à Rome », « d'un homme qui ne peut dire à la femme qu'il aime qu'il va la quitter ». Ils ont pu ainsi, dès le départ, s'intéresser à la pièce : « Ils viennent de deux milieux différents et le peuple de Rome refuse l'étrangère. » Certains ont même interprété la pièce comme l'histoire d'un « conflit racial et religieux », où Bérénice est la victime juive. Le tragique résidait aussi, pour certains, dans le fait que « l'amour n'est pas toujours vainqueur ».
Si cette vidéo leur a permis de comprendre les enjeux de la pièce, elle a aussi permis de faire entendre les vers de Racine par des acteurs qu'ils connaissent. Dès lors, ils ont été sensibles à la musique du vers à peu près comme s'ils étaient au théâtre. Nombreux ont été ceux qui ont cité de mémoire les vers prononcés par les acteurs, et notamment, à plusieurs reprises, ceux-ci : « Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice / Je les compte pour rien. Ah ! Ciel ! Quelle injustice ! ». J'ai pu ainsi relever dans leurs comptes rendus que « les dialogues en vers alexandrins dans le téléfilm rendaient l'œuvre moins ennuyeuse que si on la lisait », « c'était beau à entendre », « cela donne plus de charme à la pièce ».
Mais si certains ont été sensibles à la beauté du langage musical du vers, ils n'ont pas moins relevé la difficulté à « capter le sens » : « Au début, c'était difficile à comprendre, puis, petit à petit, on a comme l'impression d'une petite musique ». Quelques-uns ont précisé qu'ils ont été agacés par les dialogues en vers, le vocabulaire difficile : « Il y a beaucoup de mots que je n'ai pas compris. » Non seulement ces remarques prouvent l'intérêt dont ils ont fait preuve pour essayer de comprendre la pièce (intérêt qui a été, à coup sûr, suscité), mais surtout elles ne font que confirmer le fait que le vers de Racine, extrêmement riche et poétique, est difficile à comprendre. D'autres ont relevé la nécessité d'être attentifs pour tout comprendre : « Les vers sont parfois difficiles à comprendre, il y a beaucoup de métaphores et de comparaisons. De plus, il [l'auteur] inverse les structures des phrases. »
En général, ils se sont véritablement impliqués : ainsi, une élève défendait la cause féminine en dénonçant la lâcheté de Titus : « J'ai aimé la fin car Bérénice arrête de supplier quelqu'un qui n'en vaut pas vraiment la peine. Elle a su faire preuve de courage et de fierté, c'est ce que toute femme digne d'elle et digne de vivre devrait faire. » Les enjeux, comme les éléments fondamentaux du texte, étaient dans l'ensemble perçus : des élèves ont relevé le suspense de la pièce qui était de savoir quelle allait être la réaction de Bérénice lorsqu'elle allait enfin savoir la vérité.
Il est important de constater à quel point la vidéo et une telle réalisation peuvent être des éléments pédagogiques essentiels pour aborder certaines œuvres, notamment théâtrales. Comme l'ont remarqué les élèves, « les comédiens arrivaient bien à faire passer les émotions et rendaient la pièce plus vivante ». Or il est difficile d'emmener sa classe au théâtre, on ne peut le faire, en général, qu'une fois dans l'année. Ces vidéos sont alors un moyen judicieux de rendre compte de la dimension spectaculaire du théâtre, que ce soit au niveau des paroles des personnages, des décors, des costumes ou de la musique. En rendant humaines et accessibles aux élèves les pièces du répertoire classique, on peut espérer que soit modifié leur rapport au théâtre.
En effet, n'est-ce pas un paradoxe que ce genre de spectacle et de jeu oratoire apparaisse aux élèves comme quelque chose de mort, de désuet, en complète rupture avec la vie, alors que le théâtre est le lieu où la littérature devient la plus vivante ?
Si l'on parvient, par des moyens plus familiers, à rendre ces textes plus accessibles aux élèves, on peut penser qu'ils sauront restituer le plaisir de la mise en scène lorsqu'ils seront confrontés à la lecture même des pièces. S'appropriant ainsi le plaisir du théâtre, on peut croire qu'à l'avenir, ils pourront ainsi eux-mêmes être de véritables spectateurs.
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