L'autobiographie
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Les contraintes du genre
Étymologiquement, l’autobiographie est le récit que l’on fait soi-même de sa propre vie.
Philippe Lejeune.
© Ph. Lejeune.
Philippe Lejeune en propose une définition plus restrictive dans Le Pacte autobiographique : «… récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité1 ».

Cette première définition a été appelée à évoluer avec le recul et avec l’émergence de nouvelles œuvres pour lesquelles elle constituait un carcan trop étriqué.
Il s'en dégage quatre contraintes, qui demandent à être nuancées :
– une contrainte formelle : il s’agit d’un récit en prose ;
– une contrainte thématique : le sujet a trait à la vie individuelle, à l’histoire d’une personnalité ;
– une contrainte énonciative : il y a identité entre l’auteur (dont le nom renvoie à une personne réelle) et le narrateur d’une part, entre le narrateur et le personnage principal d’autre part ;
– une contrainte liée à la perspective du récit : celui-ci est rétrospectif.

Les contraintes énonciatives d’identité de l’auteur et du narrateur d’une part et d’identité du narrateur et du personnage d’autre part sont essentielles ; pour Philippe Lejeune, elles doivent être conçues séparément pour écarter les cas ambigus, en particulier dans les récits à la troisième personne où le narrateur et le personnage ne font qu’un. En effet, on pourrait être tenté de conclure un peu rapidement que la troisième personne est celle du biographique et la première celle de l’autobiographique. Mais dans une écriture à la troisième personne, la distance n’est pas vraiment plus grande que celle opérée dans l’écriture autobiographique conventionnelle qui sépare le passé du présent. Starobinski parle alors de « coefficient d’altérité ». Les trois personnes sont donc susceptibles d’être utilisées.
La contrainte liée à la perspective du récit suppose que l’autobiographie fait preuve d’un effort de synthèse du moi et de l’histoire de sa personnalité. L’auteur « reconstruit » sa vie en lui donnant un certain sens, dans la double acception du mot : signification et direction. L’enfance doit donc occuper une place significative dans la mesure où elle contribue à orienter la vie d’un individu. Cependant, malgré cette condition, Philippe Lejeune distingue autobiographie et souvenirs d’enfance, ces derniers ne portant que sur une partie de la vie.
Il faut ajouter que, trente ans après la publication du Pacte autobiographique, Philippe Lejeune a nuancé sa première définition en justifiant la nécessité désormais révolue d’un certain dogmatisme : « Quand j’ai commencé à travailler sur l’autobiographie, vers 1969, j’ai dû définir, opposer, classer. Ses frontières sont si poreuses ! Il y a tant de degrés intermédiaires entre elle et la biographie, entre elle et la fiction, et si peu d’autobiographies "pures" !2 » Il est revenu en particulier sur la prose comme contrainte : « Dans Le Pacte autobiographique, j’ai dit – hérésie ! – que l’autobiographie était "en prose", ce qu’elle est en fait dans 99 % des cas, mais non certes de droit3. »

Un pacte fondateur
Une œuvre est effectivement une autobiographie quand il y a identification, ensemble ou séparément, des trois instances : l’auteur, le narrateur et le personnage. Le fait que l’auteur ait inséré des informations biographiques véridiques ne suffit pas : il faut qu’un accord soit passé entre l’auteur et son lecteur. Le premier s’engage à ne dire que la vérité, à être honnête en ce qui concerne sa vie. En contrepartie, le second peut décider de lui accorder sa confiance. Cet engagement dans lequel l’auteur affirme l’identité entre le narrateur, le personnage et lui-même constitue ce que Philippe Lejeune a appelé le pacte autobiographique, c’est-à-dire « l’affirmation dans le texte de cette identité, renvoyant en dernier ressort au nom de l’auteur sur la couverture.4 »
Cette identité des trois instances peut s’établir de deux façons : par l’emploi d’un titre sans ambiguïté comme « autobiographie » ou « histoire de ma vie » ou par un engagement de l’auteur auprès du lecteur, au début du texte. C’est le cas des Confessions de Rousseau, sur lesquelles on reviendra plus loin. Ensuite, cette identité peut se trouver instituée de manière patente : l’auteur donne son nom au narrateur personnage, sans que cette dénomination soit nécessairement fréquente dans l’œuvre. Pour qu’il y ait pacte, il est donc indispensable qu’il y ait au moins l’une de ces deux manières d’identifier auteur, narrateur et personnage.
La question du genre d’une œuvre peut se poser quand il n’y a pas de pacte explicite et qu’il y a une indétermination du nom du personnage : celui-ci n’est pas donné, on ne sait donc pas s’il est différent de celui de l’auteur, comme dans La Place, d’Annie Ernaux. L’œuvre alors appartient soit au genre autobiographique, soit au genre romanesque.
L’autobiographie, comme la biographie, est un texte référentiel. Son but n’est pas « l’effet de réel » comme dans le roman, mais le vrai. Elle donne des informations qui peuvent se soumettre à l’épreuve d’une vérification. Ce « pacte référentiel », pour reprendre les termes de Lejeune, est en général inclus dans le pacte autobiographique. Il est rare que l’auteur jure solennellement de ne dire que la vérité. Néanmoins, il s’engage souvent à donner la vérité telle qu’elle lui apparaît, telle qu’il la connaît. Il peut également mentionner les problèmes de mémoire auxquels il a été confronté. Cette restriction de la vérité, en quelque sorte, la mise en avant de la faillibilité de l’auteur peuvent jouer comme une preuve d’honnêteté et contribuer à l’établissement de la confiance du lecteur.



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