Une œuvre mère : Les Confessions de Rousseau
 Portrait de Rousseau par Maurice Quentin de La Tour.
© Musée Quentin-de-La-Tour, Saint-Quentin. |
On reviendra, à propos de l’histoire de l’autobiographie, sur la place que tiennent Les Confessions de Rousseau dans l’évolution de ce genre. Néanmoins, il n’est pas inutile de rappeler ici le pacte autobiographique que Rousseau établit dans le prologue et l’incipit de son œuvre. Il y met d’abord en avant la fidélité avec laquelle il a fait son propre portrait : « Voici le seul portrait d’homme, peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité » (prologue), « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature » (incipit). Il réaffirme cette assurance de vérité un peu plus loin : « Je dirai hautement : "Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon" » (incipit). Il justifie également quelques éventuels aménagements à la vérité par les aléas de la mémoire, qu’il aurait tenté de pallier par le style : « ... s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux » (incipit). Cette assurance de sincérité est renforcée encore par la prise à témoin de Dieu : « Que la trompette du Jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. […] j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même » (incipit). Par l’engagement de sincérité et l’aveu de ses limites humaines, par la mise en scène quasi judiciaire avec Dieu pour juge, Rousseau fonde ainsi ce qui sera un modèle de pacte autobiographique.
Ces critères assez stricts, comme Lejeune l’affirme lui-même, peuvent donc sembler extrêmement théoriques par rapport à la variété des œuvres traditionnellement considérées comme autobiographiques ; loin d’être strictement respectés, ils apparaissent comme variables, jamais comme absolus. Il faut alors examiner les textes autobiographiques en fonction de la tension qui existe entre ces différents critères. Quand l’un d’eux n’est plus respecté, un autre genre autobiographique apparaît. Cette nouvelle forme est également à interroger en fonction de l’objectif de l’auteur.

Les ancêtres de l’autobiographie
Le terme « autobiographie », issu de l’anglais autobiography (attesté en 1809), date du XIXe siècle. À partir de cette constatation, on peut se demander s’il s’agit d’un genre identifié de façon stable depuis plusieurs siècles ou s’il s’agit d’une écriture tardive. Situer historiquement l’autobiographie, c’est tenter de se défaire de deux illusions. La première est l’illusion d’éternité : l’autobiographie consiste à parler de soi, donc le genre aurait toujours existé. Or la définition d’un genre s’appuie sur un certain nombre de notions et de modèles qu’il faut prendre en compte au risque de tomber dans l’anachronisme. Ainsi, la notion d’auteur a un contenu différent selon les époques. La seconde illusion est inverse : c’est celle d’un surgissement soudain. Il est vrai que l’on fait généralement coïncider la naissance de l’autobiographie avec la publication des Confessions de Rousseau. Néanmoins, un certain nombre d’influences et d’écrits antérieurs préparent l’apparition de l’autobiographie au sens strict.
On essayera donc à la fois de situer historiquement le genre par rapport à d’autres genres biographiques, de déterminer les conditions de son émergence en tant que genre et de donner quelques exemples de son renouvellement.
C’est au début du christianisme que l’on trouve les premiers récits de vie. On pense en premier lieu aux Confessions de saint Augustin, rédigées entre 397 et 401, dans lesquelles est retracé son chemin spirituel, du doute à la conversion. Ce modèle, très largement publié, va inspirer de nombreux autres pénitents comme sainte Thérèse d’Avila et son Livre de ma vie au XVIe siècle.
Avec l’humanisme, le moi se retrouve davantage au centre de certains ouvrages. Cependant, des œuvres comme les Essais de Montaigne sont plus proches de l’autoportrait que de l’autobiographie.
Au XVIIe siècle, à l’intersection entre le roman, le récit historique et ce qui sera l’autobiographie, on trouve les mémoires, genre noble, dont les auteurs sont ceux qui ont pris part aux événements relatés ou qui en ont été spectateurs. Ce sont généralement des écrits d’aristocrates qui font preuve d'une grande liberté de ton. Les Mémoires du Cardinal de Retz, récemment au programme de l’agrégation, en sont un bon exemple. Le genre des mémoires évolue en fonction de plusieurs critères. Tout d’abord, parce qu’ils les destinent à leurs descendants, les auteurs de mémoires vont de plus en plus écrire avec une visée apologétique, au détriment de la rigueur historique. De plus, l’aristocratie passe d’une fonction guerrière à une fonction mondaine : on ne rapporte donc plus des faits d’armes. Enfin, ceux qui écrivent des mémoires d’un point de vue janséniste vont employer un ton d’humilité et prêter attention à toutes les traces de la présence divine ; le quotidien gagne donc en importance. Ces changements vont donner une nouvelle orientation vers l’écriture d’un je intime : désormais, c’est l’intériorité du je plus que le je héroïque.

L’émergence du genre
Avec les Lumières, ce glissement vers le je individuel s’accompagne de l’apparition de la notion de personne. On découvre l’enfance et son incidence sur l’adulte que devient l’individu. On envisage celui-ci dans une continuité et non dans la rupture avec l’enfance, considérée comme le moment de toutes les perversions et de toutes les faiblesses, ainsi que le rappellent saint Augustin ou Descartes. Élisabeth Badinter situe ce changement dans le regard porté sur l’enfant durant la décennie 1760, l’Émile de Rousseau paraissant en 1762 et cristallisant les différents aspects de ces idées nouvelles1.
Le glissement du je historique au je individuel montre une seconde évolution : le moi n’est plus haïssable. Cela peut se constater dans Les Confessions de Rousseau publiées de façon posthume en 1782. En effet, la première phrase s’ouvre et se ferme sur cette affirmation d’individualité avec les pronoms je et moi :
« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. »
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Cette importance et cette nouvelle légitimité du je sont soulignées un demi-siècle plus tard par Stendhal :
 Portrait de Stendhal (1783 - 1830). Peinture de Johan Olaf Sodermark, vers 1830. Huile sur toile.
© Erich Lessing/akg-images. |
« Cette idée me sourit. Oui, mais cette effroyable quantité de Je et de Moi ! Il y a de quoi donner de l’humeur au lecteur le plus bénévole. Je et Moi, ce serait, au talent près, comme M. de Chateaubriand, ce roi des égotistes.
De je mis avec moi tu fais la récidive…2 »
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Les bouleversements historiques du XVIIIe siècle ont également tendance à effacer la frontière entre le moi public et le moi privé et au XIXe siècle, Chateaubriand fait des Mémoires d’outre-tombe une œuvre mixte entre autobiographie et mémoires.
À partir de cette période de changements se met donc en place une nouvelle manière de questionner sa vie. L’accent est porté sur la sensibilité et la formation de l’individu. Le mouvement romantique conforte cette nouvelle orientation, en particulier le romantisme allemand et le Bildungsroman à la première personne. Les auteurs des premières autobiographies sont aussi des romanciers et des lecteurs ; ils subissent donc directement cette influence.

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