Niveau 3e
Une fois clarifiés les systèmes énonciatifs, le repérage de quelques procédés d’écriture à partir des effets produits sur le lecteur devient plus aisé. C’est un moment important car les élèves vont comprendre, si ce n’est déjà fait, que la manière singulière d’exprimer une émotion tient précisément à ces procédés. Ce sont eux qui créent le caractère obscur et inquiétant du texte de Sarraute, qui avivent le sentiment d’injustice produit par celui de Jules Renard, la terreur (ou la pitié ?) qu’inspire celui de Juliet. On peut d’ailleurs partir de ces impressions, dans chacun des textes, pour inviter les élèves d’abord à pointer les mots, les expressions, les phrases qui les produisent, puis à examiner ceux-ci pour décrire les procédés utilisés. L’objectif n’est pas d’être exhaustif, mais de repérer les principaux procédés afin de permettre aux élèves de s’en approprier quelques-uns pour les réinvestir dans le travail d’écriture final.
On ne tarde pas, ainsi, à découvrir l’ironie du narrateur dans le texte de Jules Renard : « Poil de Carotte » est un « petit nom d’amour » ; « pour l’encourager définitivement, sa mère lui promet une gifle »… Cette ironie disparaît précisément au moment où culmine la peur, quand Poil de Carotte se retrouve seul dehors. Une autre caractéristique de cet extrait est l’usage presque excessif du discours direct, qui remplace la narration, de manière souvent brutale. Le narrateur semble s’effacer pour mieux montrer les personnages : libre au lecteur de les juger sur leurs propres paroles.
Comment Sarraute parvient-elle à faire de ce passage d’Enfance un texte quasi fantastique ? On a déjà vu que cela reposait en partie sur l’allégorie de la peur et le champ lexical de la mort dans la description du tableau (« fantômes », « livides », « lugubre »…) ; mais d’autres procédés s’y ajoutent, notamment l’aspect décousu du texte, lié en partie au jeu sur les pronoms évoqué plus haut mais aussi à une typographie qui place tout au même plan : il n’y a pas de retours à la ligne pour marquer le discours direct, ce qui brouille davantage l’énonciation (qui parle ?) et donne une impression de confusion générale ; il y a, en outre, de nombreux points de suspension qui contribuent au désordre et semblent dire que l’ensemble du texte n’est qu’une même longue phrase confuse dont les morceaux émanent de tel ou tel personnage indifféremment.
Dans le texte tout en rythme de Juliet, la dramatisation se crée d’abord par l’accumulation des propositions infinitives formées de verbes de mouvement, dans une gradation croissante : « Sortir, plonger dans la ténèbre, traverser la cour, ouvrir la porte d’une main ni trop lente ni trop rapide… », et ainsi de suite. On notera qu’il n’y a que quatre phrases dans cet extrait, le cœur de l’ensemble et sa plus grosse partie ne formant qu’une unique phrase.
On pourra aussi examiner le cas que le narrateur fait de la lumière et de l’obscurité dans chacun des textes ; l’angoisse de l’obscurité (liée au vocabulaire du froid, de la mort) et les jeux autour d’une lumière ténue, qui se cache ou qui engendre l’obscurité : la bougie qui s’éteint, le tableau « verdâtre », la lumière « avare qui n’éclaire qu’un faible espace », etc.
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