EN PRATIQUE

Peurs enfantines 

L'autobiographie ou l'écriture de soi

Collège/Lycée


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Les textes

Niveau 3e

La consigne portant sur les trois textes suivants est donnée en guise de travail préparatoire à faire à la maison.

 Consigne. Ces trois textes illustrent un élément classique des récits d'enfance.
Pour chacun d’eux, répondez aux questions suivantes :
– quelles sont les causes de la peur de l’enfant ?
– comment se manifeste cette peur ?
– quel rôle jouent les adultes dans le dénouement ?
– qui est le narrateur et à quelle personne le texte est-il écrit ?
– quels procédés d’écriture sont mis en œuvre pour évoquer la peur ?

Les poules

Jules Renard, 1910. Paris, Bibliothèque Nationale.
© akg-images.

– Je parie, dit Madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les poules.
C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré noir de sa porte ouverte.
– Félix, si tu allais les fermer ? dit Madame Lepic à l'aîné de ses trois enfants.
– Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, indolent et poltron.
– Et toi, Ernestine ?
– Oh ! Moi, maman, j'aurais trop peur !
Grand-frère Félix et sœur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre. Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre front.
– Dieu, que je suis bête ! dit Madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de Carotte, va fermer les poules !
Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se dresse et dit avec timidité :
– Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
– Comment ? répond Madame Lepic, un grand gars comme toi ! C'est pour rire. Dépêchez-vous, s'il te plaît !
– On le connaît ; il est hardi comme un bouc, dit sa sœur Ernestine.
– Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement, sa mère lui promet une gifle.
– Au moins, éclairez-moi, dit-il.
Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable, Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu' au bout du corridor.
– Je t'attendrai là, dit-elle.
Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent fait vaciller la lumière et l'éteint. Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue ? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie :
– Taisez-vous donc, c'est moi !
Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues. Mais grand frère Félix et sœur Ernestine continuent tranquillement leur lecture, et Madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle :
Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.

Jules Renard, Poil de Carotte (1900).


« On a oublié de recouvrir le tableau… »

Nathalie Sarraute, 1999.
© Marion Kalter/akg-images.

J'ai beau me recroqueviller, me rouler en boule, me dissimuler tout entière sous mes couvertures, la peur, une peur comme je ne me rappelle pas en avoir connue depuis, se glisse vers moi, s'infiltre… C'est de là qu'elle vient… je n'ai pas besoin de regarder, je sens qu'elle est là partout… elle donne à cette lumière sa teinte verdâtre… c'est elle, cette allée d'arbres pointus, rigides et sombres, aux troncs livides… elle est cette procession de fantômes revêtus de longues robes blanches qui s'avancent en file lugubre vers des dalles grises… elle vacille dans les flammes des grands cierges blafards qu'ils portent… elle s'épand tout autour, emplit ma chambre… Je voudrais m'échapper, mais je n'ai pas le courage de traverser l'espace imprégné d'elle, qui sépare mon lit de la porte.
Je parviens enfin à sortir ma tête un instant pour appeler… On vient… « Qu'y a-t-il encore ? – On a oublié de recouvrir le tableau. – C'est pourtant vrai… Quel enfant fou… On prend n'importe quoi, une serviette de toilette, un vêtement, et on l'accroche le long de la partie supérieure du cadre… Voilà, on ne voit plus rien… Tu n'as plus peur ? – Non, c'est fini. » Je peux m'étendre de tout mon long dans mon lit, poser ma tête sur l'oreiller, me détendre… Je peux regarder le mur à gauche de la fenêtre… la peur a disparu.
Une grande personne avec l'air désinvolte, insouciant, le regard impassible des prestidigitateurs l'a escamotée en un tour de main.

Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard, 1983.


La cave

Mais le pire, ce sont ces soirs d’hiver où il faut aller chercher du vin à la cave.
Chaque pas, chaque geste mis au point en vue de ne pas faire durer la terrible épreuve une seconde de plus.
Sortir, plonger dans la ténèbre, traverser la cour, ouvrir la porte d’une main ni trop lente ni trop rapide, éclairer, dévaler les escaliers avec ce sentiment que tu t’enfonces graduellement dans l’abîme, la lumière avare qui n’éclaire qu’un faible espace et laisse dans l’ombre le tonneau près duquel tu dois attendre interminablement que ton pot se remplisse, le robinet haï qui ne laisse couler qu’un mince filet noir, le sang qui bat aux tempes, les oreilles qui bourdonnent, puis remonter, t’empêcher de gravir les marches quatre à quatre, veiller à ce que le vin ne s’échappe pas du pot tenu par une main qui tremble, éteindre, refermer précautionneusement la porte, mais la serrure qui grince et risque de signaler ta présence, la cour traversée en trois bonds, la lumière retrouvée de la cuisine, attendre un instant dehors appuyé contre le mur, reprendre haleine, laisser le cœur se calmer, retrouver la possibilité d’entendre et de parler, puis bravement pousser la porte et reprendre ta place à table comme si rien ne s’était passé.
Chaque fois, terrifié. Chaque fois dans un tel état que tu t’approchais de la folie.

Charles Juliet, Lambeaux, P.O.L., 1995.

 
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