
Collège, lycée
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Le pont de Vrbanja (Bosnie-Herzégovine)
 Ligne de démarcation entre quartier serbe et quartier bosniaque. Pont de Vrbanja à droite du cliché
© Chris Helgren/Reuter - Le Point - 1995 |
Une compagnie française intégrée dans une unité militaire française sous mandat de l'ONU stationne à Sarajevo, enclave bosniaque, dans le but de s'interposer entre les Serbes et les Bosniaques. Elle est commandée par le capitaine L. La ligne de séparation entre les deux communautés n'est pas rectiligne. L'enclave bosniaque est entaillée par une avancée géographique serbe jusqu'à la rivière qui traverse Sarajevo. Le franchissement de cette rivière permet d'accéder à la présidence bosniaque, située à quelques dizaines de mètres du pont de Vrbanja, où se trouve le poste d'observation de la compagnie française citée plus haut.
Le poste d'observation de Vrbanja ressemble de l'extérieur à un véritable bunker et, à l'intérieur, aux labyrinthes des tranchées de la guerre 14-18. Il est occupé par des Français. Placé en pleine ville, il est dominé par des immeubles serbes et bosniaques contigus, où sont installés des combattants de ces deux communautés.
À cette époque, mai 1995, des Casques bleus ont été pris en otages dans d'autres postes.
Le 27 mai 1995, un contrôle radio effectué sur le poste de Vrbanja reste sans réponse. Le capitaine se rend sur place, accompagné d'un sous-officier, sans rien trouver d'anormal de prime abord. Soudain il se retrouve dans la pénombre face à un Serbe habillé du casque bleu et du gilet pare-balles de l'ONU. Le Serbe braque le capitaine avec une arme sur la poitrine et un échange de propos s'engage, en anglais :
« - Donne-moi ton arme, tu es otage.
- Il n'en n'est pas question. Je vais rendre compte à mes chefs de ce qui se passe et je reviens. »
 Pont de Vrbanja
© Chris Helgren/Reuter - Le Point - 1995 |
Le capitaine repart pour rendre compte à ses chefs, poursuivi par le Serbe stoppé dans son élan par le sous-officier. Tenu en respect par une arme, le Serbe les laisse repartir.
Au matin, le général français responsable du secteur, qui avait été informé de la situation par le colonel, chef hiérarchique du capitaine L., et en liaison permanente avec l'Élysée, donne l'ordre de reprendre le poste.
La spécificité d'un terrain en zone urbaine rend l'emploi des armes difficile. Normalement, dans un combat classique, l'emploi des armes lourdes prépare l'intervention des armes légères. Mais l'urbanisme de Sarajevo, l'imbrication des immeubles et le potentiel adverse qui s'y trouve ne permettent pas d'appliquer ce schéma.
Par ailleurs, une incertitude demeure quant à ce qui se passe à l'intérieur du poste ONU :
- Le site a-t-il été déserté ? Dans ce cas, il peut être réinvesti sans combattre.
- Est-il tenu et défendu, les otages ayant été évacués ?
- Est-il tenu et défendu avec les otages qui y seraient encore détenus ?
- Est-il tenu et défendu alors que tout ou partie des otages y sont encore détenus ?
C'est la dernière possibilité qui est retenue. Mais il n'est pas possible, face à ces incertitudes, d'utiliser des armes lourdes.
Le poste est reconquis mètre par mètre. Lorsque l'assaut prend fin, on comptera des blessés et des morts dans chaque camp. Cela signifie que les soldats auront dû progresser dans la peur d'être tués ou de devoir tuer, en voyant leurs camarades blessés, dans le bruit et les odeurs des tirs. Cette combinaison des techniques ou mécanismes de guerre dans le stress aurait pu rendre la situation incontrôlable : réflexes de peur, de vengeance, violence anarchique.
Au lieu de cela, le capitaine, qui a la confiance des hommes auxquels il a maintes fois expliqué, dès leur arrivée en Bosnie-Herzégovine, le sens de cette mission, donne les ordres qui seront respectés et qui vont permettre de contrôler la situation.
Lorsque les Serbes poussent devant eux deux otages, les Français proposent de les échanger contre les prisonniers et le combat cesse.
Assaut du pont de Vrbanja, Sarajevo, 27 mai 1995. Retour d'expérience.
Voir le document vidéo (ASF, 11,6 Mo)
Retranscription de l'intervention du général Bachelet et du colonel Lecointre à la table ronde n° 3 du colloque « Éducation à la défense » du 4 décembre 2003.
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Thèmes
Valeur et contenu de l'engagement.
Maîtrise de la force. Respect de l'adversaire.
Service des valeurs de la France.
Obéissance dans le respect des lois, des conventions, des coutumes de la
guerre.
Respect des règles démocratiques.
Problématique
Est-il possible, face aux incertitudes, d'utiliser des armes lourdes (assimilables à des armes de destruction massive) sans en prévoir les conséquences de part et d'autre ? Sur quels fondements prendre la décision d'un assaut qui occasionnera toujours des pertes humaines, même lorsqu'elles sont, par la suite, assumées ?
Enseignements
La décision de monter à l'assaut a été prise par une autorité nantie d'un pouvoir de représentation politique. Elle a été précédée d'un compte rendu militaire qui propose une solution tenant compte du contexte.
Le respect des accords et de la règle de droit (dans ce cas les accords avec l'ONU) a été pris en compte dans cette décision. La difficulté majeure, au moment de la prise de décision, réside dans l'évaluation qui peut être faite des risques de perte de vies humaines.
La guerre n'est jamais propre. Mais si le soldat est capable de maîtriser sa propre violence et sa force de feu, par un comportement fondé sur les valeurs de respect de la personne, qui ne diabolise pas l'ennemi, les excès seront évités.
Pistes de réflexion
Qu'est-ce que la maîtrise de la force ?
Quelle est la différence avec la violence ?
Le respect de l'adversaire dans un conflit armé.
Différence avec les guerres civiles.
Y a-t-il des limites imposées au conflit armé ?
Quelles sont les valeurs à défendre ? Le rôle du commandement
Ouvrages
Castellan Georges, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991.
Derens Jean-Arnault, Balkans, la crise, Paris, Gallimard Folio, 2000.
Prévélakis Georges, Les Balkans, culture et géopolitique, Paris, Nathan-Université, 1994.
Lacoste Yves (sous la direction de), Le Dictionnaire de géopolitique, Paris, Flammarion, 1993.
Le code du soldat (cf. Textes en stock), Armée de terre, 1999.

Le Rwanda
 Binôme dans un poste de surveillance (camp de réfugiés de Myacyonga)
© ECPAD/France, Le Jamtel |
En juillet 1994, la France, mandatée par les Nations unies, intervient au Rwanda pour tenter d'y arrêter le drame entamé depuis plusieurs semaines. Le massacre de la population tutsie par la population hutue prend en effet l'ampleur d'un véritable génocide et l'émotion des opinions publiques occidentales est telle qu'elle légitime une intervention militaro-humanitaire, fût-elle nationale.
Alors que les troupes françaises, dans la zone où elles se déploient, entament leur mission de protection de l'ethnie tutsie, le Front patriotique rwandais (FPR), communauté tutsie exilée en Ouganda depuis plusieurs dizaines d'années, se lance dans la reconquête totale du pays.
Au génocide perpétré par les Hutus répond de facto un nettoyage ethnique réalisé par le FPR qui pousse devant lui la population hutue, afin de rétablir au Rwanda un équilibre qui garantisse à terme la stabilité du pays (équilibre originel de l'ordre de 20 % de Tutsis pour 60 % de Hutus et 10 % de Twas).
L'exode (2 à 3 millions de personnes en quelques jours) des populations hutues entraîne le drame humanitaire de Goma (épidémie de choléra, morts par milliers).
Afin de stabiliser, dans une zone suffisamment vaste pour pouvoir les accueillir (espace, ressources en eau, etc.), une population à laquelle les ONG pourront apporter assistance, la France décide de créer une zone humanitaire sûre (ZHS) à la frontière zaïro-rwandaise.
Cette zone humanitaire sûre est interdite d'accès (ce qui implique une éventualité de confrontation militaire) aux troupes du Front patriotique rwandais. À l'intérieur, outre leur mission de protection de la minorité tutsie qui perdure, les troupes françaises doivent coordonner l'action des ONG et garantir la sécurité de leurs membres. Elles doivent également tenter de favoriser la mise en place d'une administration nouvelle, la plupart des responsables locaux, impliqués dans le génocide, ayant fui à l'étranger. Elles doivent enfin enquêter et tenter de rassembler des témoignages afin de reconstituer la genèse et le déroulement des massacres et d'en identifier les principaux coupables.
Ce type d'opération se caractérise par la faiblesse des moyens et des effectifs engagés (5 à 6 000 hommes) au regard de l'étendue des zones d'action et de la variété des missions à effectuer.
Ainsi, au cours de la troisième semaine de l'opération, une section doit intervenir dans un village de son secteur pour empêcher le lynchage d'un milicien hutu par une foule de plusieurs centaines de Hutus. Erreur ? Il s'agit, selon la population déchaînée, d'un intaramwe, c'est-à-dire d'un membre de ces milices gouvernementales qui ont organisé et perpétré le massacre des Tutsis. Le massacreur présumé est (difficilement) extrait de la foule et mis à l'abri à l'intérieur du cantonnement de l'unité.
La veille, cette même section, chargée de la remise en état d'un dispensaire, a découvert un charnier d'une soixantaine de bébés d'environ six mois, éventrés à coups de machette. Les soldats ont dû ré-enterrer les corps.
L'homme qui est à présent placé sous leur protection est dénoncé par la population comme étant l'instigateur de ce massacre d'enfants.
Le capitaine commandant la compagnie à laquelle appartient cette section arrive sur les lieux une heure plus tard. L'intaramwe supposé est attaché (de façon particulièrement douloureuse) en plein soleil, nu et sans eau, frappé de temps à autre par les soldats qui le gardent et ne souhaitent qu'une chose : qu'il tente de s'évader pour qu'ils puissent l'abattre à l'occasion de sa fuite.
C'est l'intervention d'un chef disposant d'une distance d'appréciation de la situation qui leur permettra de considérer le supposé massacreur comme un innocent présumé et de le traiter avec l'humanité et le respect requis.
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Thèmes
Complexité et évolutions de la situation, multiplication des motifs de l'intervention.
Responsabilité individuelle et collective.
Recherche d'équité.
Respect des règles, refus de l'émotion et de ses dangers.
Problématique
Il n'est pas possible, sur un large territoire, d'affecter une mission précise à une unité. C'est une logique de contrôle de zone qui est retenue (sa délimitation, et celle d'un terrain où une unité doit conduire simultanément et successivement des missions différenciées, par exemple, de renseignement, de surveillance, d'aide à la population). Dans un secteur défini de la zone d'intervention, une même unité va ainsi devoir s'acquitter, le plus souvent de manière simultanée, de la totalité des missions qui incombent à la force terrestre engagée.
La tension générée par cette situation peut conduire à une sorte d'incapacité à identifier quel est véritablement l'objectif recherché, à douter de la légitimité de l'action, et à adopter des attitudes et des comportements qui contreviennent au but recherché autant qu'aux lois.
Enseignements
L'autonomie
Sur un territoire d'environ 400 km2, une compagnie d'infanterie (à peu près 140 hommes) devra sauver et protéger les Tutsis encore en vie (réfugiés chez quelques Hutus qui les hébergent par compassion ou pour les exploiter), interdire l'accès de la zone au FPR, accueillir des centaines de milliers de réfugiés et tenter d'organiser la mise en place de l'aide humanitaire qui leur est destinée.
Directement liée aux conditions d'exécution de l'opération, l'autonomie de décision s'impose jusqu'aux plus petits échelons de commandement. Le responsable n'obéit donc pas aveuglément à des ordres pointilleux. Il remplit, au contraire, une mission en faisant appel à son jugement personnel, en exerçant son sens critique. Il décide en se référant à l'esprit de la mission bien plus qu'à la lettre, cette dernière étant, au demeurant, assez générale pour lui laisser toute la liberté d'initiative indispensable à la justesse et à la pertinence des actions qu'il conduira.
Intelligence de situation
Cette compagnie est organisée en trois sections d'environ une quarantaine d'hommes, chacune d'elles étant commandée par un jeune officier qui se trouve responsable d'un secteur d'environ 130 km2, peuplé d'environ 150 000 personnes, réfugiées ou autochtones.
Un lieutenant se trouve donc installé à une quinzaine de kilomètres de son capitaine, soit à une heure de piste environ. Si les contacts radio sont quotidiens, la rencontre physique entre chef et subordonné n'est généralement possible que tous les deux ou trois jours. Autorité militaire de référence, le lieutenant traite donc directement avec les autorités administratives, les ONG, les journalistes, etc., qui vivent et travaillent dans son secteur. Il est entièrement responsable de l'adaptation des ordres reçus au cas particulier que constitue la zone dont il a la responsabilité. Il définit donc ses priorités en fonction de la situation locale, dans la durée comme - de façon ponctuelle - aux moments de regain de tension.
Responsabilité du sens de l'action
Tout engagement dans l'action s'accompagne d'une exigence de légitimité, les hommes qui exécutent les ordres réclamant en permanence que l'objectif à atteindre soit clair et moral.
L'action militaire n'échappe pas à cette exigence que le politique a parfois du mal à satisfaire. Elle est même d'autant plus forte de la part de soldats que leur engagement comporte toujours l'éventualité de la mort (la leur ou celle d'autrui) et que cette charge et ce risque extrêmes ne peuvent être librement consentis que s'ils se justifient de manière évidente, en rapport avec un enjeu majeur.
Parce que c'est à ses ordres directs qu'ils obéissent, parce qu'il est le seul qui puisse à tout instant répondre à leurs interrogations, c'est au chef de contact qu'incombe, avant, pendant et après l'engagement opérationnel, la responsabilité de définir, préciser et expliquer à ses hommes le sens de l'action qu'ils conduisent. C'est là une condition indispensable de la détermination, de l'obéissance active et de l'exemplarité de comportement de chaque soldat pris individuellement, de l'unité considérée de manière collective. (On peut obéir au chef parce qu'il est le chef, on peut lui obéir aussi parce que l'ordre qu'il donne paraît légitime. La responsabilité individuelle impose « d'obéir au sens » qui mobilise les énergies dans l'action. Comme ses hommes, le chef est donc au service de l'action collective pour produire les effets attendus dans la situation donnée au regard du sens.)
Légitimation de l'action
Il est impossible de rentrer dans le détail de ce qu'a pu être, au Rwanda, le travail intime de spéculation intellectuelle, philosophique et politique réalisé par chaque chef. On peut, en revanche, évoquer quelques-uns des facteurs qui, dans cette opération en particulier, rendaient ce travail de légitimation singulièrement délicat et sensible :
- la complexité et l'évolution rapide des missions (qui se cumulent !) ;
- l'aspect dramatique de la situation. Mort, souffrance, haine, charniers. ;
- la forte charge d'émotion renvoyée par l'opinion publique (familles concernées) ;
- les critiques, approximations et amalgames pratiqués par les médias ;
- l'implication personnelle, liée au contact direct (compassion, désir de vengeance) ;
- le besoin de choisir un camp, d'identifier des gentils et des méchants ;
- la tentation de s'ériger en juge... et en justicier.
Les soldats de l'unité dont il est question sont français : courageux et dévoués, ayant le sens du devoir et de l'engagement, imprégnés de valeurs humanistes, compatissants et généreux.
La mission qu'ils remplissent pendant plusieurs semaines est exigeante : risques, fatigue, épreuves psychologiques. Elle leur impose en permanence l'obligation - douloureuse - de s'interroger sur le sens, la portée et les limites de leur action.
Tous, pourtant, malgré leur formation éthique et leur entraînement à maîtriser leurs propres émotions, sans hésitation et de façon instantanée, sont prêts à se comporter en justiciers.
À tous les niveaux, en opération, la première responsabilité du chef militaire est celle du sens de l'action. Il s'agit là d'une obligation à laquelle nul ne peut satisfaire à sa place.
S'y ajoute le contrôle des comportements et du respect des règles éthiques et juridiques.
Pistes de réflexion
Autonomie dans l'action.
Responsabilité du sens, politique, militaire, moral.
Intelligence de la situation.
Légitimation de l'action.
Place de l'éducation et de la formation.
Ouvrages
Hatzfeld Jean, Dans le nu de la vie, Le Seuil, 2000.
Le code du soldat (cf. Textes en stock), Armée de terre, 1999.
Lacoste Yves (sous la direction de), Le Dictionnaire de géopolitique, Paris, Flammarion, 1993.

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