EN PRATIQUE

Le Manifeste Einstein-Russell 

1905, les trois percées d'Einstein

Lycée


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Fiche professeur

Niveau
Lycée, terminale S en sciences physiques pour les connaissances théoriques mises en jeu.

Compétences mises en œuvre
Lecture et exploitation d’un texte (ici le Manifeste Einstein-Russel). Réinvestissement des connaissances du cours de philosophie, d'histoire et de physique. Recherche documentaire.

Situation
Cette activité fait appel à des connaissances relatives essentiellement à la partie « Énergie nucléaire » de physique, à la partie sur la seconde guerre mondiale et à la guerre froide en Histoire et à la partie sur la morale et la politique en philosophie.

Objectifs
S'interroger sur les relations entre science et culture.

Prérequis et stratégie pédagogique
Le but de l'étude de ce texte (cf. fiche élève imprimable) est de pouvoir discuter du rapport entre les sciences et la société, de même que la position morale que peuvent adopter certains savants face à certaines utilisations de la science. Cela nécessite de rappeler les découvertes scientifiques à l'origine de ces bouleversements et de les resituer dans le tissu socioculturel de l'époque. Une collaboration entre professeur de philosophie et de physique prend ici tout son sens (on peut aussi associer le professeur d'histoire). Le travail sur ce texte s'insère dans le chapitre sur l'éthique, la morale et la politique du programme de philosophie. Au niveau du cours de physique, les élèves doivent avoir vu le chapitre sur l'énergie nucléaire et la fameuse relation E = mc2. Au niveau du programme d'histoire, il peut être éclairé par la partie sur la seconde guerre mondiale (projet Manhattan) ainsi que le contexte de la guerre froide.
Le travail à réaliser par l'élève doit d'abord être une recherche personnelle sur Albert Einstein et Bertrand Russell afin de situer ces deux scientifiques ainsi que leurs principales contributions dans le siècle. La fiche élève propose quelques exemples de questions à propos du Manifeste.
Contexte
Le manifeste a été rédigé par Bertrand Russell, mais sans la signature d’Albert Einstein, il n'aurait pas eu l'impact que Russell lui destinait. Ce texte témoigne, peut-être plus par son histoire et la personnalité de ceux qui l'ont écrit que par son contenu même, de l'implication des scientifiques dans la vie de la Cité et leur volonté d'agir en tant que citoyens responsables.

Selon Paul Ricœur, « l’éthique est le souci de vivre bien, avec et pour les autres, dans des institutions justes. » Mais il n'y a pas que des philosophes ou hommes politiques qui ont mené une réflexion sur la place et le rôle de l'éthique dans notre monde moderne. Paul Langevin, dans une conférence prononcée en 1932, déclara : « Tout effort de l’intelligence serait vain s’il n’avait pour but ultime la dignité humaine. » Les grands bouleversements des sciences et des techniques de la fin du XIXe siècle et surtout du XXe siècle amenèrent les scientifiques eux-mêmes à se préoccuper du devenir des applications de leurs théories et de l'interaction toujours plus forte de la science avec la société. Mais l'éthique dans la science ne date pas de la révolution industrielle... Rabelais n'a-t-il pas dit « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » ?

Depuis trois siècles, l’essor des sciences et des techniques (qui sont depuis lors intimement liées) a eu un impact social énorme. L’activité scientifique, en tant que productrice de connaissances, est partie intégrante de la culture. Elle fournit également des moyens d’agir sur la nature, et par contrecoup sur l’organisation sociale par le biais de la technologie : le passage de la machine à vapeur à l’électricité change l’organisation du travail. La généralisation de l’informatique fait de même. L’action sur la nature a toujours fait l’objet de débat, mais l’efficacité grandissante de cette action pose des problèmes nouveaux : ainsi, la production d’énergie utilisable a toujours dépendu de progrès dans les connaissances scientifiques, mais l’incidence de la consommation d’énergie sur le climat de la Terre est une donnée nouvelle dont la prise en compte ne se réduit pas seulement à la recherche sur l’énergie. Elle implique également de s’interroger sur les finalités mêmes de consommation de l’énergie.

Les connaissances sur la structure de la matière acquises dans la première moitié du XXe siècle ont servi à maîtriser l'énergie nucléaire mais aussi à construire la bombe A. La science est souvent utilisée pour le meilleur – il suffit de constater que le moindre objet domestique moderne est un concentré de toute la science actuelle ; mais elle est parfois utilisée pour le pire. Certains scientifiques, qui avaient participé au Projet Manhattan sous la conduite de Robert Oppenheimer pendant la seconde guerre mondiale, ressentirent par la suite une culpabilité en regard de ce qu’ils avaient contribué à créer. D'autres, comme Luis Alvarez, pensèrent que l’utilisation de la bombe avait accéléré la fin de la guerre. Si, comme le dit Martin Heidegger, « la science ne pense pas », les scientifiques en revanche ne peuvent faire l'économie d'une réflexion sur leur rôle et les implications, souvent immenses, que la science a sur la société. En 1955, la conscience d’une responsabilité collective des scientifiques conduit Bertrand Russell à publier un manifeste, cosigné par Albert Einstein. Peu après se mettent en place les « conférences Pugwash pour la science et les affaires mondiales », qui fonctionnent depuis lors comme un forum de la communauté internationale des savants situé à bonne distance des pouvoirs civils et militaires

Albert Einstein.
© akg-images

Albert Einstein (1879-1955), fut un grand humaniste, préoccupé de responsabilité sociale et de justice et animé par le souci éthique ; il n’a jamais craint de prendre position. Dès son jeune âge, il s’opposa au militarisme allemand pendant la première guerre mondiale. À partir de 1921, il soutient l’action du mouvement sioniste, tout en récusant l’idée d’un État religieux et en prônant la coopération entre Juifs et Arabes en Palestine. Entre autres prises de position, il co-rédige en 1954 avec Bertrand Russell, un Manifeste pour éveiller les pouvoirs sur les dangers de l’utilisation de la bombe atomique pour la survie de l’humanité.
Einstein a montré une affinité particulière pour la philosophie de Spinoza. Son éthique et sa morale sont toutes deux une conséquence de son adhésion à la religion cosmique, ou panthéisme, de Spinoza. Tout deux nient l’existence d’un Dieu anthropomorphe et juge du bien et du mal. Un Dieu qui récompense et punit est inconcevable pour Einstein puisque les actions d’un homme sont « déterminées par la nécessité externe et interne, de sorte qu’aux yeux de Dieu, il ne peut pas être plus responsable qu’un objet inanimé est responsable du mouvement dont il participe ». Cela ne signifie toutefois pas être immoral du moment que les bases de l’éthique sont complètement humaines et non divines. « Pour le sage, le futur est en tout nécessaire et déterminé comme le passé ; la morale n’a rien de divin, c’est une question purement humaine. »

Bertrand Russell.
© akg-images

Bertrand Russell (1872-1970) fut un épistémologue, un mathématicien, un logicien, un philosophe et un moraliste des plus importants du XXe siècle. Il popularisa la philosophie et fut un polémiste et militant de gauche proche parfois des idées anarchistes. Il organisa le tribunal Sartre-Russell contre les crimes de la guerre du Vietnam. Il reçut le prix Nobel de littérature en 1950 pour l'ensemble de son œuvre, en particulier pour son engagement humaniste et libre penseur.

Le rôle de la raison est obscur dans le domaine de la morale, selon Russell. Il va donc tenter de l'éclaircir. Il en arrive à penser que la fonction de la rationalité consiste essentiellement dans le choix des moyens en vue de la fin désirée. La raison n'est donc que la régulatrice des actions. En ce qui concerne son sentiment religieux, il est assez clair : « L'idée de Dieu, avec tous les concepts qui en découlent, nous vient des antiques despotismes orientaux. C'est une idée absolument indigne d'hommes libres. La vue de gens qui, dans une église, s'avilissent en déclarant qu'ils sont de misérables pêcheurs et en tenant d'autres propos analogues, ce spectacle est tout à fait méprisable. Leur attitude n'est pas digne d'êtres qui se respectent. [...] Un monde humain nécessite le savoir, la bonté et le courage ; il ne nécessite nullement le culte et le regret des temps abolis, ni l'enchaînement de la libre intelligence à des paroles proférées il y a des siècles par des ignorants. » (Bertrand Russell, Pourquoi je ne suis pas chrétien, 1927).

Il appelle à une plus grande responsabilité des scientifiques en ce qui concerne l'application future de leurs découvertes. « La science, en soi, ne peut pas nous fournir une éthique. Elle peut nous indiquer comment atteindre un objectif donné et, parfois, nous montrer que certains objectifs sont inaccessibles. Mais parmi ceux réalisables, notre choix doit être guidé par des considérations autres que purement scientifiques. » (Bertrand Russell, 1950).

Le mouvement Pugwash
Le lancement du mouvement Pugwash n'est pas dû à l'initiative d'un scientifique mais à celle du philosophe britannique Bertrand Russell. En 1955, la situation mondiale paraissait extrêmement tendue et I'avenir de l'humanité se présentait sous un jour très sombre. La mise au point de la bombe à hydrogène aux États-Unis et en Union soviétique marquait le début de la course aux armements nucléaires, les deux camps fabriquant et essayant des bombes d'une puissance de destruction toujours plus grande. Dès cette époque, alors que les missiles balistiques n'existaient pas encore, ces bombes, larguées par des avions pilotés, étaient en mesure de détruire les plus grands centres urbains. Dans le climat de très vive méfiance, de peur et de propagande hostile qui régnait à l'époque, il semblait plus que probable que la guerre froide allait se changer en une guerre active qui anéantirait toute civilisation.

Le manifeste Russell-Einstein vit le jour dans ces circonstances. Aux yeux de Russell, la communauté scientifique devait se préoccuper activement des dangers que présentaient pour l'humanité certaines applications de ses travaux. À cette époque, le scientifique le plus connu était Albert Einstein et c'est à lui que Bertrand Russell écrivit pour envisager la tenue d'une conférence dans laquelle des scientifiques débattraient de ces questions. Le savant accepta immédiatement et demanda à Russell de préparer un projet de déclaration à cet effet. Ce que fit celui-ci, qui renvoya son texte au physicien, pour qu'il le signe, en avril 1955.
Quelques jours plus tard, Russell était dans un avion entre Rome et Paris quand le pilote annonça la mort d'Einstein. Le philosophe anglais était effondré ; il craignait que sans le patronage d'Einstein le projet ne tombât à l'eau. Mais arrivé à son hôtel à Paris, il trouva le texte de la déclaration, signé de la main d'Einstein. Cette signature avait été l'un des derniers actes du grand savant. C'est de cette manière dramatique que naquît le mouvement Pugwash. Russell réussit à obtenir les signatures de neuf autres grands scientifiques appartenant à six pays différents et, le 9 juillet 1955, le manifeste était rendu public lors d'une conférence de presse tenue à Londres, à Caxton Hall.

La première conférence de scientifiques organisée sous l'égide du manifeste Russel-Einstein s'est tenue à Pugwash (petit port de pêche de la Nouvelle-Écosse, Canada) en juillet 1957. Les vingt-deux participants venaient de dix pays, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l'Union soviétique, la Chine et la Pologne. Ils se répartirent en trois comités afin d'étudier les thèmes suivants : les risques afférents aux utilisations pacifique et militaire de l'énergie atomique, le contrôle des armements nucléaires et la responsabilité sociale des scientifiques. Le mouvement Pugwash réussit donc à réunir des scientifiques et des non-scientifiques de l'Est comme de l’Ouest, créant des voies de communication indirectes qui ont contribué à la conclusion d’accords importants, tels que le « Traité d’interdiction des essais nucléaires » de 1963 et le « Traité de non-prolifération des armes nucléaires », en 1968.

Le mouvement Pugwash obtint le prix Nobel de la paix en 1995. Chacun peut consulter leur site internet.
www.pugwash.org/

Eléments de réponses
Suggestions de réponses aux questions de la fiche élève.

1. Les premières négociations américano-russes débutent en 1969 mais se concrétisent seulement en 1972 avec les accords Salt 1 (Strategic Armement Limited) entre Brejnev et Nixon.

2. La bombe A est basée sur la fission de l'uranium (technique utilisée dans les centrales nucléaires civiles) alors que la bombe H est basée sur la fusion de l'hydrogène (phénomène se déroulant au coeur des étoiles). D'ailleurs le terme « bombe A », qui est le terme consacré, n'est pas scientifiquement correct car il renvoie au a de atome, alors que l'énergie vient de la transformation du noyau de l'atome. L’appellation « Bombe nucléaire » est plus adéquate.

3. Les conséquences d'une guerre seraient aussi désastreuses dans les deux camps. C'est l'équilibre de la terreur. La puissance des armes fait qu'une guerre devient impensable, sinon à rayer les deux pays de la carte. D'où l'expression de « dissuasion nucléaire ».

4. Les pays devront alors se soumettre à un pouvoir transcendant les frontières, comme l'ONU ou la Cour internationale de La Haye.

5. Le siècle des Lumières voit apparaître une réflexion sur l'universalisme d'une certaine éthique, incarnée dans la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen. Cela pose le problème de savoir si l'on peut appliquer les codes moraux qu'une partie seulement des hommes ont inventés à l’humanité tout entière.

6. L'apparition de l'arme nucléaire et de l'équilibre de la terreur a entraîné la notion de guerre conventionnelle. Un conflit « conventionnel » peut dégénérer en conflit nucléaire si les belligérants possèdent cette arme, comme l'Inde et le Pakistan. Vu les organismes de régulation et la diplomatie, il est peu probable qu'un conflit généralisé s'ensuive. Par contre, l’extension de l'arme nucléaire à des pays politiquement instables pose des problèmes nouveaux. De plus, cette prolifération est en partie due à une coalition entre le nucléaire militaire et civil.

7. Par exemple, Einstein s'est vu proposer la présidence de l'État d'Israël, qu'il a refusée. Il avait très justement analysé le problème qu'allaient poser les tensions entre Arabes et Juifs dans cette partie du monde.

8. Albert Einstein signe en 1939 une lettre préparée avec les physiciens Léo Szilard, Edward Teller et Eugène Wigner, et adressée au président Roosevelt. Elle attire l’attention du président des États-Unis sur la possibilité que l’Allemagne nazie se dote d’une arme atomique. Roosevelt lance alors le projet Manhattan dont l’objectif est la réalisation d'une bombe atomique par les Alliés.

9. L'impact grandissant des technosciences sur notre société impose plus que jamais un devoir de regard, voire une prise de position, sur les grands débats mettant les sciences en jeu : l’action de l’homme sur le climat, l’utilisation des biotechnologies sont deux exemples de ce type. Les scientifiques sont de plus en plus amenés à jouer le rôle d’experts.

10. La science en tant que corpus de connaissances modifie notre regard sur le monde et aide à préciser la place de l’homme dans l’univers observable. L’application de la science modifie les conditions d’existence des hommes entre eux. L’activité humaine a de tout temps modifié l’environnement : la disparition des mammouths semble avoir été le résultat de leur chasse intensive à une époque où le réchauffement du climat réduisait déjà leur territoire; les paysages de la campagne ne sont pas « naturels » mais résultent de l’activité des paysans. À l’heure actuelle, l’efficacité avec laquelle les applications de la science se généralisent produisent des effets à l’échelle de la planète entière. Cela pose la question des modalités du choix démocratique de ces applications.


 
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Créé en mars 2005 - Actualisé en mars 2006. Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.