Pour redécouvrir l'incroyable richesse des Misérables, une œuvre méconnue aujourd'hui, malgré son succès phénoménal.
Les Misérables sont une de ces œuvres populaires entre toutes dont la fortune publique occulte le génie : à trop croire la connaître, on la méconnaît, on la mésestime. Mal accueillie par la critique - mais plébiscitée par l'atelier, qui se cotise pour acheter les livraisons -, elle a été illustrée par de grands talents, et réduite à l'imagerie d'Épinal ; portée au théâtre, condensée en roman-photo ; vulgarisée par vingt, trente adaptations de cinéma qui l'ont plus ou moins mutilée. L'édition l'a expurgée, lyophilisée ou recyclée en produit de saison.
Étrange roman populaire destiné au législateur, au politicien au moraliste, étonnant feuilleton sentimental qui met en équation le droit, la loi, l'identité, la valeur humaine. Livre de colère et de pitié, né de « choses vues » et vécues : un gueux condamné à mort à Troyes, une histoire d'amour souillée, une petite enfant morte, un exil politique, la visite d'un champ de guerre, une prostituée bafouée, la lecture de Dante, d'Homère, le poème de Satan, une tribune à l'Assemblée, huit nuits hantées à Jersey, une guillotine à Burgos, un ferrement à Bicêtre, l'ombre de l'Empereur, une visite des égouts parisiens, un numéro de chaîne comme une date de naissance, un rendez-vous secret à Montfermeil... Érudition rapide et intuition visionnaire, roman-fleuve, œuvre d'art littéraire. Né du réel, un pur acte de langage, dont ni le réel ni la vision ne rendent raison.
BOUCHE D'OMBRE
Comment entendre aujourd'hui ce titre ? « Misérable » s'emploie au double sens de malheureux, digne de compassion et de pitié, et de scélérat, indigne de compassion. Double face énigmatique : épouvante, illumination, c'est difficile à penser. Jean Valjean, Thénardier, Javert et Fantine, Éponine et Cosette, Champmathieu, Gavroche... Montparnasse, Gueulemer, Bamatabois, Chenildieu, Fauchelevent, Babeuf. Le Conventionnel G., Myriel. Sœur Simplice, Enjolras, Gillenormand et sa sœur, Mlle Baptistine, Le Cabuc, Boulatruelle... Le mufle bestial, la bouche d'ombre. Le sacrifice, la rédemption. Et cela ne passe pas par le niais combat du Bien contre le Mal ; la « tempête sous un crâne » est une rhétorique narrativement vaine. Ce roman n'est pas si conforme aux bons sentiments, sa lecture renverse la pensée autorisée. Jean Valjean accomplit le crime quand « il n'est plus capable de le faire » ; il consent au sacrifice « quand il n'est pas encore capable de le faire ». Un prêtre ploie le genou devant un révolutionnaire. La prise de conscience de la brutalité faite au petit ramoneur rachète la brute. Le mensonge d'une sainte sauve un criminel, la faute est la grâce. L'ingratitude des enfants sanctifie les pères. La prostituée commence par vénérer son bourreau puis crache sur son sauveur. L'ignominie et la délation rendent justice. Questions graves et paradoxales, très contemporaines : la charité est un outrage. Déni de morale, celle-ci ne paie pas le misérable de sa misère, ni n'acquitte la société de son injustice. La pénalité est inique, elle dévaste chair et âme, au lieu de réhabiliter.
LES DAMNÉS DE LA TERRE
Le misérable de Hugo est cet être d'infrahumanité, tenu au malheur et au mal de l'animalité originelle (elle tue, dévore) que la société n'a ni amendée par la justice de sa loi, ni exhaussée par sa morale. Victime de ce à quoi il n'accède pas, et qui l'ignore : une communauté humaine. Condamné à exercer le mal pour réparer en lui le mal infligé. À répondre à l'infamie par le crachat. Ce va-nu-pieds sans pain, d'abord « une chose très insignifiante », est devenu « un homme très dangereux », il erre aujourd'hui dans nos villes, dans notre village planétaire, il est innombrable.
Le misérable est, pour tous les autres personnages du roman, Jean Valjean, l'homme sans bien, sans propriété que son corps, asservi ; sans autre patronyme qu'un sobriquet (ecce homo redoublé : Jean voilà Jean !) ; silhouette sans visage (ou presque), jeté par sa condition de prolétaire « dans cette froide brume où s'engloutissent les destinées solitaires », que le « clocher » oublie, que la « borne » oublie, lui-même, le misérable, ayant moins de mémoire que la borne, que le clocher (monument territorial, spirituel), du moins on ignore s'il en a une : il ne raconte pas. Oubli massif d'un sujet privé de parole, « sombre marche du genre humain ». Il faut relire le chapitre Jean Valjean (I, 2, 6).
Relire aussi le chapitre (1, 7, 10) du Système des dénégations de Champmathieu (tel Dominici, qui disposait de deux cents mots) comme la monstrueuse logique de l'erreur judiciaire. Mais surtout comme un chef-d'œuvre documentaire de la parole confisquée. Double de Jean Valjean - il n'a pas besoin d'être son sosie pour qu'on les confonde : tous les pauvres se ressemblent, s'alignent sur un même modèle aux yeux des nantis -, Champmathieu accouche d'un soliloque tragiquement déplacé, en lieu de sa défense. Devant le tribunal, dans le théâtre d'ombre du palais de justice d'Arras, l'accusé dit sa vie. Et sa parole est celle de quelqu'un qui ne l'a jamais eue. Langue tranchée, infirme, langue pauvre, langue qui bégaie la pensée : indépendantes désarticulées, sans connecteurs logiques ni subordinations, parataxes, ellipses. Langue monstre, surgie en son état obscur du cerveau obscur, langue sans parole. Cette confiscation est un des plus hauts lieux de l'offense faite à l'homme de peu, à l'homme de peine, qui n'est pas homme de rien, et ne le sait pas lui même. Ne se connaît pas, s'ignore. Le génie moderne de Hugo est d'être dans cette langue, de nous la faire entendre, en son état de misère. Langue du témoin de soi inapte à témoigner, inaudible aux hommes de pouvoir.
L'écrivain dénonce là l'imposture de toute littérature qui prétend restaurer l'inamendable par les belles-lettres, de même que la charité, ou l'humanitaire, prétend réparer le crime social. L'écrivain regarde son temps (le nôtre a-t-il changé ?), nous donne à entendre la voix de celui qu'aucune justice humaine n'entend, la voix du misérable, sans identité, sans communauté, sans filiation, sans histoire, sans parole pour se raconter à soi sa propre histoire. Ce texte est terrible. Il est arraché cru à la gorge du réprouvé, il nous condamne à penser.
Qu'entendre du misérable ? Rien. « C'est toujours la même histoire », formule terrible de Hugo qui concerne un être sans passé, sans avenir, sans devenir, se réitérant sans progresser, perdu dans la lacune historique, le lambeau narratif. Le sujet s'abolit dans l'histoire, au lieu de s'y constituer : il n'a pas d'histoire, il s'oublie. Sans état civil, de statut indéfini, il ne saurait être personnage, héros d'aucun roman (genre bourgeois de l'illusion réaliste), d'aucun récit, puisque dépourvu de ce qui le constituerait : son individualité, sa conscience, le rêve de lui-même, sa parole. Le texte tout entier des Misérables ne présente cet être qu'à cette marge, en creux, par défaut, là où la société l'accule à être, en ombre criminelle ou avilie, soumis ou à la sanction ou à la charité.
LE PRIX À PAYER
Sanction, charité : le prix à payer. L'argent, la valeur d'échange : ce roman de la misère cumule la dépense, la dette, l'addition, la soustraction.
La perte, le vol, le don, l'achat, le rachat, dans un jeu implacable des échanges. Jean Valjean, à qui sa sœur soustrait sa part pour la donner à ses enfants, est condamné à voler leur pain, et le sien : haute symbolique du pain, terme générique de toute nourriture. Son crime social est de prendre ce qui, en morale, lui est dû. La dette non acquittée par la société, débitrice à son égard, c'est lui, le bagnard, qui la paie, par la monnaie inique de sa punition. Volé sur sa « masse » à la sortie du bagne puis sur son premier salaire, l'évêque le paie de charité, par son accueil. Jean Valjean rend au don du saint homme sa monnaie de singe : il vole les couverts.
En le soustrayant aux gendarmes, Myriel lui soustrait son vol, confiscation majeure : tu n'as pas volé, je t'ai donné.
Mais ce don n'est pas un don, il est un contrat : je t'achète ton âme. L'angélique évêque extorque une promesse de rachat par le don, en plus, des chandeliers, dépense excédentaire, hausse vertigineuse du coût. Le chapitre (I, 2, 12) s'intitule L'évêque travaille. II escompte la plus-value de son marché. Au jeu du marché s'évalue l'humanité. Marx, Engels, contemporains, l'énoncent en termes pas si lointains. Le don (l'addition) des chandeliers vaut pour rachat (soustraction) au mal ? Lequel ? celui du bagne ou celui du larcin ? Volé de son vol, de son mal, Jean Valjean n'a rien à donner, rien à vendre, en contrepartie de ce qu'on lui réclame. L'échange est terrifiant : il endette uniquement celui qui n'a rien.
Par le vol de Petit-Gervais, Jean Valjean se réapproprie voleur : travail obscur de récupération de soi, qui aggrave l'inamendable ; car Petit-Gervais c'est Jean Valjean lui-même, l'enfant spolié, la misère. Jamais remboursé de sa perte. Petit-Gervais se perd dans la plaine crépusculaire, on ne le reverra jamais. Tout le roman, Jean Valjean croit le retrouver, parce que c'est son seul vrai crime, le crime absolu. Celui qui s'exerce contre l'innocence et le dénuement. Celui aussi qui le sort du faux contrat de la dette, pour le faire entrer en expiation, son immense travail de mélancolie. Paiement d'une tout autre nature, qui constitue le roman de l'homme vierge, sans amante ni enfant, orphelin et veuf de lui-même, dont la tombe s'efface. Le roman s'achève sur cette rature du temps, annulation tragique de l'écriture, paraphe du roman.
Petit-Gervais est l'ange surgi dans un paysage lunaire. Son apparition annonce la conversion de Jean Valjean à sa conscience, à son humanité. Celle-ci passe par l'infans, celui qui n'a pas la parole. Petit-Gervais préfigure Cosette (elle aussi perd sa pièce), tous les petits enfants perdus au fil des pages. On ne saurait les compter dans ce roman, donner leur prix miséreux, nullités orphelines, affamées, abandonnées, battues, abêties, terrifiées : les sept neveux égarés, Gavroche l'atome, Cosette (petite chose) négociée à Fantine par Thénardier, rachetée par Valjean (la pièce, la poupée, la facture !), dotée de la fortune du maire Madeleine, vendue à l'amour de Marius, débitrice ingrate du père sacrifié. Prix du pain - du corps - prostitué de Fantine, pain partagé de Gavroche avec frères inconnus, colle-toi ça dans le fusil ! Prix du pain rassis qu'Éponime mendie à Marius, dont elle meurt. Il s'agissait d'amour.
UN SUBLIME « ÉGOUT LITTÉRAIRE »
Le récit précipite les voix, déstabilise les conventions du discours, de la langue, jusque dans sa dimension philosophique, jusque dans le traitement de la digression ou celui de l'argot. La virtuosité narrative multiplie les semblants et les doubles, les couples paradoxaux, les fraternités et les filiations, inverse les figures et les situations, et la fameuse antithèse hugolienne, si galvaudée, se trouve ici réfractée en algèbres vertigineuses. Ainsi le seul thème de la nourriture et de l'argent (la récurrente pièce de cinq francs !), fondements du rapport humain ; ou celui de l'éclairage, constamment crépusculaire et nocturne, venu du Caravage ou de Latour, qu'un bouton de porte en cuivre (I, 7, 8), un vieux tesson de faïence bleue (I, 2, 13) transfigurent ou épouvantent de leur lueur.
Étrange paradoxe que ce roman réputé réaliste qui met le réalisme au défi de représenter l'irreprésentable, de raconter l'inracontable. œuvre de langage qui entreprend de dire ce qui se refuse à celui-ci - l'impensé de la misère humaine -, en dénonçant l'imposture romanesque. L'énoncé tout entier des Misérables est le procès littéraire du genre, convoquant toutes les formes, tous les procédés romanesques, tous les tons, les styles et les registres de langue, véritable « égout littéraire » où se précipitent en vrac le pathétique, la tragédie, la comptine, le texte de loi, l'imprécation, l'épopée, la farce, la digression, le procès-verbal, le poème, la lettre d'amour, la facture, la prière, le manifeste, la Table des matières à elle seule véritable poème du roman, la chronique, la note administrative, le pamphlet, l'argot, le jargon juridique, le serment, le vaudeville, l'hymne, le quiproquo, le discours politique, le sermon, le coup de théâtre, la méditation, la plaidoirie, l'éloge, l'inventaire, l'acte notarial, l'épitaphe, la confession, le billet galant, le théâtre, la caricature, le rapport de police, l'élégie, le rêve freudien, le poème-conversation surréaliste, l'aveu, le babil, le râle, le sublime mensonge monosyllabique de la sainte, le déraillement ontologique du mouchard, l'arcane et l'égout, la fange et le nuage, et le chiffre... Le chiffre : prix d'un pain volé, prix du loyer d'une masure Gorbeau, d'une journée de couture en prison, d'une poupée, prix d'une dent, prix d'un enfant.
MODERNITÉ
Les Misérables sont une œuvre référée à son temps. Mais, quel que soit l'angle de lecture, elle reste contemporaine au temps de son lecteur. Loin des manichéismes, l'explicite du récit, l'implicite du discours inquiètent subtilement toute pensée par la cohérence et la modernité des questions : celles de la condition féminine, du statut de l'enfant, du système juridique et économique, celles de la famille et de l'ordre social. C'est que ce livre du peuple, jamais populiste, nous met au défi des lectures savantes (histoire, politique, éthique, anthropologie, mythe, psychanalyse, etc.) par la mise en procès la plus moderne de l'écriture et de l'esthétique. Ce roman déstabilise la représentation romanesque, subvertit l'intelligence en parlant au sentiment, lieu et valeur tabous de la littérature contemporaine.
Pleurons bravement à relire le don des chandeliers, la mort de Fantine ; la nuit de Noël à Montfermeil, l'Alouette et le seau d'eau ; la brioche jetée aux cygnes, parce que en même temps nous repensons, aujourd'hui : le vol du RMIste au supermarché, l'aumône au mendiant du métro, le colis humanitaire. La prostitution enfantine. Le système carcéral, le système pénal, ce que sont juger et punir.
La conscience, comme dignité et accomplissement. Portée à ce point d'incandescence, cette œuvre d'art accomplit notre humanité, nous met, qui que nous soyons, plus haut que nous-mêmes.
Anne-Marie Garat
Remerciements à Bernard Leuillot, Robert Ricatte, Jacques Seebacher, Guy Rosa, Anne Ubersfeld pour leurs articles et ouvrages.
|
|

|
© CNDP
- Produits et catalogues / Revue TDC Avril 2002
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|