Un artiste engagé et novateur
 
Poète, dramaturge, romancier, dessinateur ; pair de France, député, exilé politique, sénateur ; orateur politique de talent, acharné à promouvoir le suffrage universel, à combattre la peine de mort, à défendre les opprimés. Engagé sur tous les fronts, Victor Hugo (1802-1885) se révèle résolument moderne.

La mutation d'un idéal démocratique
Plus et mieux que quiconque, Victor Hugo a été l'emblème de son siècle. Il a su construire sa pensée politique au fil des courants sans jamais se laisser embrigader, et, au bout du compte, n'a eu qu'une seule et même aspiration du début à la fin de sa carrière : le social, l'amélioration du sort des défavorisés, la lutte pour les droits de l'homme. Cet idéal politique a également été un idéal littéraire. Victor Hugo a mis son œuvre au service de son combat pour la justice : une vie immense pour une œuvre immense.

SOUS LA MONARCHIE (1814-1848)
Sous la Restauration, Victor Hugo, à l'instar du jeune Marius des Misérables, est d'abord monarchiste avant d'apprendre à préférer la liberté et la république. Il a bénéficié, sous le règne de Louis XVIII (1814-1824), d'une gratification et d'une pension grâce à ses premiers poèmes. L'influence de sa mère, plutôt royaliste, et l'aura de Chateaubriand ont fortement contribué à cette orientation politique, mais déjà, en 1823, Han d'Islande dénonçait la peine de mort et les supplices. Dans ce roman, Hugo est l'un des premiers à décrire une révolte ouvrière provoquée par la misère. Et si le poète a certes écrit une Ode à Charles X, qui succède à Louis XVIII en 1824, celle-ci comporte une condamnation de l'échafaud. En 1826, il s'attaque à l'esclavage et au racisme, avec Bug-Jargal qui retrace la révolte des Noirs dans l'île de Saint-Domingue en 1791 : le roman insiste sur l'asservissement colonial et dénonce la répression exercée par les Blancs.
De même, les œuvres où sont mis en scène des personnages royaux font part de sentiments mitigés vis-à-vis de la monarchie. Le personnage éponyme de Cromwell (1827), au moment d'être sacré roi, refuse la couronne : « Ah ! Remportez ce signe exécrable, odieux ! » La préface de Marion de Lorme (1831) célèbre le triomphe de la liberté et de ceux qui ont secoué le joug de la monarchie absolue. L'œuvre avait été interdite, l'image de Louis XIII y paraissait trop négative. D'autres œuvres, Le roi s'amuse (1832) et Ruy Blas (1838), exhibent la vanité de la monarchie et sa décadence. Dès 1831, il se présente comme « placé depuis plusieurs années dans les rangs [...] de l'opposition » et « dévoué et acquis » depuis qu'il a eu « l'âge d'homme, à toutes les idées de progrès, d'amélioration, de liberté ». Or, Hugo a atteint l'âge d'homme en 1827. En 1830, lorsque Charles X dissout la Chambre, modifie la loi électorale et suspend la liberté de la presse, Hugo est de tout cœur avec les partisans de la révolution qui s'ensuit. Il prendra position en faveur de la liberté de la presse à deux reprises (1832 et 1848). En 1832, il écrit à Sainte-Beuve : « Nous aurons un jour une république, et quand elle viendra, elle sera bonne. » Par ailleurs, il déclarera à maintes reprises qu'il est devenu socialiste dès 1828, lorsqu'il a écrit Le Dernier Jour d'un condamné, publié en 1829, pour montrer l'horreur de la peine de mort en imaginant le récit d'un condamné qui sera exécuté dans quelques heures. Cette tendance ouvertement démocratique apparaît encore plus nettement dans une nouvelle de 1834, inspirée d'un fait divers contemporain : Claude Gueux. Elle développe le thème de la misère, mère du crime : un ouvrier parisien vole pour empêcher sa famille de mourir de faim ; envoyé en prison, il est poussé à bout, tue le directeur et est exécuté. L'œuvre met en cause le régime pénitentiaire et insiste sur les causes sociales du crime. Hugo entreprend de justifier le malheureux qui aurait pu devenir bon s'il avait pu aller à l'école. « Le sort le met dans une société si mal faite qu'il finit par voler et la société le met dans une prison si mal faite qu'il finit par tuer. » Dans la préface, Hugo s'adresse directement aux législateurs : « Vous croyez être dans la question, vous n'y êtes pas. Que vous l'appeliez république ou que vous l'appeliez monarchie, le peuple souffre... le peuple a froid. » La même année, il écrit au directeur de la Revue du Progrès social pour exprimer son désir d'un ordre social inspiré des principes de la Révolution française. Entre les années 1834 et 1839, où l'on parle beaucoup de « civilisation », il émet le vœu d'un parti qui se situerait entre celui « de la Restauration » et celui « de la Révolution ».

LA IIe RÉPUBLIQUE (1848-1851)
Après l'abdication de Charles X en 1830, le changement apporté par l'avènement de Louis-Philippe laisse un moment espérer une évolution sociale et politique, mais le régime s'enferme dans le conservatisme. Début 1848, la monarchie est à bout de souffle. Après la révolution de février 1848, il approuve chaudement la décision de supprimer la peine de mort (lettre à Lamartine du 27 février 1848). Candidat aux élections à l'Assemblée constituante, il explique, dans la célèbre Déclaration du 26 mai 1848, ce qu'il attend de la république : la liberté, la clémence dans la loi pénale, l'enseignement pour tous, le respect de la propriété et de l'héritage, la dissolution de la guerre.
Après les émeutes de juin, il intervient, pendant tout le mois de juillet 1848, en faveur de nombreux prisonniers politiques menacés d'exécution et de déportation.
Juillet 1849 est un moment crucial de la carrière politique de Hugo, élu député en juin 1848 et en mai 1849. La poussée « démocrate-socialiste » lui donne l'occasion de mettre à jour un projet de réforme dont l'idée le hante depuis vingt ans. Dans son discours du 9 juillet 1849 à l'Assemblée, il demande qu'on prenne tout ce que le socialisme a de bien fondé : son souci des misérables et sa méfiance à l'égard des excès du capitalisme. Il en profite également pour demander une enquête sur la situation des ouvriers et la pauvreté, ainsi que la création d'une commission pour lutter contre la misère : « Il faut profiter de l'ordre reconquis pour [...] créer sur une vaste échelle la prévoyance sociale. » Il donne la mesure de son idéal : « Je veux une république si sainte et si belle que, lorsqu'on la comparera à toutes les autres formes de gouvernement, elle les fasse évanouir, rien que par la comparaison. »
En 1850, les votes de Hugo vont désormais à la gauche, et son combat contre l'organisation injuste de la société s'intensifie. C'est à cette époque (janvier 1850) qu'il prononce un discours sur la Liberté de l'enseignement qui reste un texte de référence pour les partisans de la laïcité. Il lutte aussi contre la peine de mort, sur laquelle il revient à la charge à plusieurs reprises, en 1850. En avril, le Parlement discute d'une proposition de loi sur la déportation, peine qui se substituerait à l'échafaud. Hugo et Lamartine s'insurgent contre cette loi qui est, à leurs yeux, une peine de mort déguisée. Le 11 juin 1851, lors du procès de son fils Charles, qui avait protesté contre les circonstances odieuses d'une exécution, il prononcera un réquisitoire contre la peine de mort, suivi d'un plaidoyer pour son abolition (Avant l'exil).
En août 1850, lorsqu'il est élu président du Congrès international de la paix, Hugo s'emploie à promouvoir la paix entre les États, et, le premier, il souhaite les États-Unis d'Europe. Il imagine une « suprême révolution » pour faire accepter un idéal démocratique (discours prononcé au Congrès de la paix du 14 septembre 1869).

LE SECOND EMPIRE (1852-1870)
Après la mort de sa mère, en 1821, Hugo a renoué avec son père, général de l'Empire ; les dissensions entre ses parents l'avaient éloigné de lui. Il montre alors des tendances bonapartistes. Sa fascination pour la légende napoléonienne contribue à le rapprocher des libéraux, opposants aux Bourbons. S'il célèbre Napoléon Ier dans Les Orientales (1829), c'est parce qu'il voit dans son épopée un idéal de liberté.
Mais, après la révolution de 1848 qui conduit Louis-Philippe à abdiquer, si Hugo soutient la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte, élu à la présidence de la République le 10 décembre 1848, c'est parce qu'il redoute une dictature militaire du général Cavaignac. En 1851, il regrette amèrement de l'avoir soutenu : « Quoi ? parce que nous avons eu Napoléon-le-Grand, il faut que nous ayons Napoléon-le-Petit  ! » II est contraint de s'exiler. Son pamphlet Napoléon le Petit (1852), coup d'éclat littéraire en réponse au coup d'État politique de Louis-Napoléon Bonaparte (2 décembre 1851), annonce les « années funestes » de 1851 à 1870. Le recueil poétique Châtiments (1853) stigmatise le coup d'État et les crimes du régime. Napoléon III est de nouveau dénoncé dans La Légende des siècles (1859), où il est apparenté à une lignée de tyrans et de criminels. Hugo refuse, en 1859, l'amnistie des condamnés politiques et choisit de rester en exil. Enfin, en 1872, il n'hésitera pas à souligner, dans L'Année terrible, l'effondrement du second Empire, avec son cortège de guerres et de défaites.
Pendant son exil, il poursuit son combat politique et humaniste, en incriminant les causes sociales de la criminalité et en donnant la parole aux exclus. En 1862, dans Les Misérables, la méditation de Jean Valjean, lorsqu'il est au bagne, reflète les préoccupations de Hugo à l'égard des travailleurs. Le forçat ne peut en effet s'empêcher de juger néfaste l'attitude d'une société qui l'a laissé manquer de travail et de pain. Fantine dénonce le sort injuste réservé aux femmes : abandonnée par l'étudiant dont elle est enceinte, elle sera contrainte de se prostituer. Pour ce personnage, Hugo s'est inspiré d'une prostituée dont il avait pris la défense. L'un des combats de Hugo, et non l'un des moindres, a été contre l'inégalité entre l'homme et la femme : il a plaidé la cause des femmes pendant quarante ans et s'est associé, en 1872 et 1875, aux actions menées en leur faveur. À travers Cosette, traitée comme une esclave par les Thénardier, il dénonce la misère de l'enfant. Quant au Gwynplaine de L'homme qui rit (1869), il veut se faire le « Verbe du Peuple » et ouvrir les yeux des lords à la misère : « Milords, je viens vous dénoncer votre bonheur [...] Il est fait du malheur d'autrui [...] Je suis l'avocat désespéré et je plaide la cause perdue. »

L'AVÈNEMENT DE LA IIIe RÉPUBLIQUE
Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Pour Hugo, cette guerre n'est pas de nature à libérer les peuples. Lorsqu'il rentre d'exil, le 5 septembre 1870, il lance un appel à la paix. En février 1871, il est élu député et préside un temps les réunions des députés de la gauche radicale. Le 18 mars, éclate l'insurrection de la Commune, cette guerre civile sous le regard des Prussiens. La Commune prône la spontanéité révolutionnaire contre « tous les stratégistes de l'école monarchiste ». Les sentiments de Hugo sont mitigés : ses sympathies vont du côté des insurgés, mais il est horrifié par leur violence. Il publie à ce sujet des poèmes dans le Rappel. Il pense que « la Commune, chose admirable, a été stupidement compromise par cinq ou six meneurs déplorables ». Sa maison de Bruxelles est bombardée de pierres lorsqu'il offre publiquement asile aux communards vaincus. Il les défend (notamment au Sénat où il est élu en janvier 1876) et mène inlassablement campagne jusqu'à ce que l'amnistie soit votée, en juillet 1880. Ces années seront également consacrées au combat pour la démocratie et à la réflexion sur le fait révolutionnaire. Quatre-vingt-treize (1874) achève la réflexion de l'écrivain sur la Révolution à la lumière de la Commune. Victor Hugo est de plus en plus préoccupé par la paix, qui à son avis ne peut passer que par la liberté. Ses lettres aux Congrès de la paix de 1872, 1874 et 1875, témoignent de sa certitude d'une Europe républicaine future.
Laissons le mot de la fin au poète avec cette magnifique profession de foi plus que jamais d'actualité : « Déshonorons la guerre. Non, la gloire sanglante n'existe pas. Non, ce n'est pas bon et ce n'est pas utile de faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie travaille pour la mort » (Depuis l'exil - Discours pour le centenaire de Voltaire - 30 mai 1878). Hugo homme du XIXe siècle certes, mais on peut difficilement être plus au cœur de l'actualité du XIXe siècle que celui qui avait prôné les États-Unis d'Europe et lutté toute sa vie pour la paix et la démocratie.

Un exil fertile
Recherché par la police de Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo parvient à gagner la Belgique quelques jours après le coup d'État (1851), à l'aide d'un faux passeport procuré par Juliette Drouet. Le plus simple serait de se fixer à Bruxelles, où il reste six mois et fera publier Napoléon le Petit et Les Châtiments. Pour plusieurs raisons (désir de madame Hugo de trouver un mari convenable pour Adèle, goût de la mère et des fils pour les spectacles et la vie sociale, etc.), c'est le lieu d'exil que sa famille souhaite le voir adopter. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le choix des îles Anglo-Normandes, Jersey où il va habiter pendant trois ans une maison louée (Marine-Terrace) puis Guernesey où il va acheter, transformer, carreler, boiser, sculpter, tapisser et meubler Hauteville House, ne s'impose pas. Celui de Jersey s'explique peut-être en partie par le serment que Victor Hugo s'est fait d'aller chaque année sur la tombe de Léopoldine. Si ses convictions républicaines lui interdisent désormais ce pélerinage, du moins aura-t-il la consolation de se savoir aussi proche que possible de la disparue, avec qui semble, un soir, s'établir une relation par le biais du spiritisme. Victor Hugo est aussi sujet à des hallucinations nocturnes, favorisées par l'atmosphère de sa maison de Guernesey qui avait la réputation d'être hantée. Savoir si Victor Hugo, quoi que dise la « bouche d'ombre », est totalement convaincu par les séances de tables, dont sont transcrits les dialogues, est une vraie question : qu'il soit dû au doute ou à la peur de la folie, le brutal abandon de ces pratiques, à peine mentionnées à partir de l'arrivée à Guernesey, semble trahir une curieuse indifférence, voire un certain soulagement.
Le choix de Guernesey témoigne de la même obstination mais relève sans doute de motivations plus diverses. Jusqu'à présent, l'argent est rare ; or la vie dans les îles, alors très pauvres, est relativement bon marché. De plus, Victor Hugo a appris à aimer ce lieu d'exil, le spectacle des tempêtes, les longues promenades avec Juliette qui loge non loin de chez lui, et les bains de mer qu'il prend de juin à septembre. Il ne souhaite pas quitter Jersey ; il en est expulsé pour avoir signé une pétition en faveur d'un autre proscrit, lui-même expulsé après avoir reproché par voie de presse à la reine Victoria sa visite à Napoléon III. Le statut des îles Anglo-Normandes, rattachées à la couronne britannique sans y être totalement assujetties, permet à Guernesey d'accueillir l'écrivain dont la réputation ne cesse de s'étendre. La famille Hugo aura à cœur de s'intégrer à l'aristocratie intellectuelle de Saint Peter Port, aussi réduite soit-elle. Les événements familiaux seront notifiés dans la presse locale, y compris, en octobre 1863, l'annonce erronée du mariage d'Adèle avec le lieutenant Pinson.
Arrivé à Guernesey, le 31 octobre 1855, en compagnie de François-Victor, dit « Toto », et de la « malle aux manuscrits » contenant ceux des quatre premiers livres des Misérables (abandonnés depuis 1848) et des Contemplations, Hugo voit sa situation financière s'améliorer sensiblement dès la publication de ce recueil. Le 16 mai 1856, en achetant Hauteville House, il devient, pour quinze ans, « proscrit français et landlord anglais ». De cette double vie nous savons beaucoup de détails, grâce aux Agendas*, livres de comptes tout d'abord destinés à recevoir l'inscription des dépenses de l'écrivain. On y retrouve régulièrement l'expression « compté avec ma femme », le salaire des domestiques et des artisans, les allocations versées à ses fils, le coût des promenades en voiture avec « JJ » (Juliette Drouet, installée là aussi dans une maison voisine) et le montant des subsides offerts aux proscrits. Mais ces agendas vont bientôt devenir - comment s'en étonner ? - sinon une œuvre, du moins une forme d'écriture de soi d'où ne sont absentes ni la dissimulation, ni la mise en scène. Et tout d'abord à cause de la durée. Commencés le 31 octobre 1855, les agendas couvrent la totalité du séjour à Guernesey. Interrompus par l'anthrax de 1858 et les voyages, ils sont complétés a posteriori de manière sommaire. Sur l'aménagement et la décoration de la maison (« un chantier perpétuel » pendant dix ans), ils nous apprennent, entre autres, l'origine des boiseries sculptées, parois démontées de vieux coffres achetés dans les fermes au cours des promenades avec JJ. Sur les relations familiales souvent tendues, Victor Hugo y reste très discret ; mais la correspondance offre un autre éclairage : on écrit beaucoup du premier étage de Hauteville House, occupé par sa femme et sa fille Adèle, au look-out du troisième, où l'écrivain a son écritoire et sa chambre. II se borne à citer quelques piques de sa femme ou de ses enfants, susceptibles de le justifier à ses propres yeux comme à ceux des lecteurs futurs. Il lèguera à la Bibliothèque nationale tous ses manuscrits dont aussi ces agendas, non destinés à la publication, du moins de son vivant. Parce qu'il ne s'interdit aucune notation, si crue puisse-t-elle paraître (en langage codé tout de même mais relativement déchiffrable), il y inscrit des détails d'ordre sexuel concernant souvent les servantes (logées dans la chambre voisine). De ses relations avec elles n'est pas exclu le dialogue : les lignes qu'il consacre à chacune donnent une idée des conditions de vie dans ces îles ravagées par la misère et la tuberculose, et témoignent que Hugo est loin d'y être indifférent. D'où sa décision, en 1861, d'offrir un repas hebdomadaire aux enfants pauvres, dont la liste s'allonge chaque semaine : initiative que l'on peut juger paternaliste et théâtrale, mais qu'il veut exemplaire.
On ne trouvera pas d'échos dans ces agendas de la fuite, des mensonges, puis de la folie d'Adèle (dont il ne découvrira l'ampleur qu'en 1872). Henri Guillemin « se défend mal de l'impression que, pour les Hugo (la mère exceptée), la situation très gênante dont Adèle est responsable dure un peu trop et qu'un malheur toujours possible, évoqué avec effroi, terminerait tout, au mieux, dans le lointain et le silence ». En revanche, les ultimes étapes du deuil de « Didine » - pensées aux anniversaires, accrochage du portrait dans la salle de billard - se déchiffrent sans peine. Je les lis aussi dans la dernière partie des Misérables, repris en 1860, reformulées grâce à la fiction du désespoir de Jean Valjean après le mariage de Cosette.
De manière générale, la vie à Guernesey semble offrir à l'écrivain les conditions d'une alchimie plus efficace que jamais. Peut-être en a-t-il déjà l'intuition quand (peu avant de rédiger une ardente défense de l'abolitionniste américain John Brown, condamné à mort et exécuté) il refuse l'amnistie de 1859, validant ainsi définitivement son statut de conscience républicaine de la France. Par un mouvement dialectique particulièrement heureux, l'œuvre va s'alimenter sans cesse de cette conscience politique affirmée par l'exil, que la fécondité de cette période (avec notamment Les Châtiments, Les Contemplations, La Légende des siècles, Les Misérables, Les Travailleurs de la mer, L'Homme qui rit) contribuera à renforcer. « Rocher d'hospitalité et de liberté », « l'île de Guernesey, sévère et douce », et le « noble petit peuple » qui l'habite auront bien mérité que leur soient dédiés Les Travailleurs de la mer.

Catherine Axelrad

Un dessinateur d'avant-garde
Écolier, Victor Hugo ne s'est pas privé de dessiner en marge de ses livres ; et, si ses cahiers de science - son père le destine en effet à l'École polytechnique - sont bien sûr illustrés de soigneux croquis, sa plume suit aussi le chemin du rêve. De ces années de collège on retient quelques dessins néoclassiques, en bas de page.
Il renoue avec cette pratique en 1825. Dans une lettre, il griffonne l'ombre que jette sur son papier le lierre qui court sur le mur, conseillant à son correspondant, son beau-frère Paul Foucher, de supposer « ce dessin tracé par le soleil et par l'ombre » et conclut « voilà comme procèdent ces fous qu'on appelle les poètes. »
Son activité graphique commence à prendre de l'importance dans les années 1830. Il multiplie alors pour ses enfants les caricatures. Mais ses dessins satiriques, destinés sans doute à son entourage, visent aussi la vie culturelle, politique, sociale de son temps et reflètent ses multiples activités : il tourne en dérision les classiques, fait apparaître en arrière-fond le roi Louis-Philippe en forme de poire de Peytel. Dans son écriture, le dessin est également présent : plan de Paris à la fin du XVe siècle, rapide esquisse de Quasimodo sur des feuillets du manuscrit de Notre-Dame de Paris, de Phœbus, en marge d'épreuves corrigées, et surtout dessins de scène pour ses pièces de théâtre.
Les voyages élargissent ses sources d'inspiration. À partir de 1834, il prend l'habitude, chaque été, d'effectuer un voyage : autant d'occasions de fixer, dans ses lettres et sur ses carnets ou albums, les images des paysages, monuments, scènes ou il veut garder le souvenir. Mais la fantaisie prend le pas sur l'observation, les croquis pittoresques font place aux évocations imaginaires, et le poète se laisse entraîner sur « la pente de la rêverie ».
L'année 1850 fait date dans l'œuvre graphique de Victor Hugo. Il avait jusque-là réalisé des œuvres de petites dimensions. Le voilà qui se livre à une série de compositions de grands format : souvenirs de burgs (voir ci-avant), ces châteaux qu'il avait découverts à l'occasion de plusieurs voyages dans la vallée du Rhin, mais aussi objets de son environnement agrandis aux dimensions d'un paysage, tel un surtout de table ou un champignon aux dimensions cosmiques. C'est principalement à partir de cette date qu'il adopte les techniques les plus novatrices et les plus audacieuses.
Dessins de poète, les œuvres graphiques de Victor Hugo sont la plupart du temps réalisées avec son matériel d'écrivain : encre, plume, crayon de graphite demeurent les instruments principalement utilisés pour cet œuvre considérable qui avoisine près de quatre mille pièces. S'il utilise aussi un matériel de peintre, tels crayons lithographiques, craie, aquarelle, sépia, pinceaux, il multiplie les trouvailles, recourant aux barbes de la plume d'oie, à la suie, au café, etc. Il modèle le papier à sa guise, rayant le bristol glacé d'une carte, obtenant par grattages d'étonnants effets nuageux. C'est de 1850 aussi que datent les premières compositions tachistes, les pliages, les applications de papiers découpés pour obtenir en réserve ces compositions « d'ombre et de marbre », les empreintes de tissus. Toutes ces recherches inédites se poursuivent en exil, se diversifiant avec une force imaginative toujours plus surprenante. Les pochoirs utilisés d'abord pour réserver en clair une silhouette sur un fond sombre, ou l'inverse, car les deux parties du découpage sont souvent utilisées, permettent aussi une autre technique : le papier découpé, à son tour encré, sert à définir un contour et est utilisé comme empreinte. Dans ce domaine, les investigations de Victor Hugo sont incessantes. De nombreux dessins sont exécutés à partir d'empreintes de dentelles dont les entrelacs font naître châteaux, paysages, ou encore ces têtes de mort ou ces spectres souriants, expression de cet univers poétique hugolien où « tout vit ; tout est plein d'âmes » ; d'autres compositions naissent d'empreintes de doigts, de pièces de monnaie, de feuilles de fougère, etc. Certaines de ces investigations ne sont pas étrangères aux expériences menées entre 1853 et 1855 à Jersey, où il a créé, avec ses fils Charles et François-Victor ainsi qu'avec Auguste Vacquerie, un atelier photographique tout en s'adonnant au spiritisme.
Des dessins à l'inspiration orientale, exécutés parallèlement aux poèmes de La Légende des siècles, aux marines contemporaines des Travailleurs de la mer, de L'Homme qui rit ou de Quatre-vingt-treize, les liens qui unissent l'œuvre graphique à l'œuvre littéraire sont étroits ; en témoigne particulièrement le superbe manuscrit des Travailleurs de la mer dans lequel Victor Hugo a fait monter une série de lavis dont certains ont accompagné la genèse de l'œuvre et d'autres sont venus illustrer l'atmosphère océanique du récit.
Le dessin est aussi le moyen de diffuser sa pensée politique. À Jersey, lors de la condamnation d'un criminel guernesiais, il réalise plusieurs compositions autour de la peine de mort : échafaud, dessins de pendus, dont l'un sera gravé en 1860, avec le nom de l'antiesclavagiste John Brown, pendu à Charlestown le 2 décembre 1859. Si cette gravure contribue à faire connaître au public un aspect méconnu de la création hugolienne demeurée confidentielle, elle sert aussi à diffuser ses convictions abolitionnistes.
Jusqu'à la fin de sa vie, Victor Hugo s'adonne à cet art. Les dernières compositions témoignent de son peu de souci pour le figuratif et portent au plus haut degré une liberté qui permet de considérer Victor Hugo comme un précurseur de l'art moderne.

Marie-Laure Prévost

* Agendas dont Bernard Leuilliot a établi, présenté et annoté les textes, édités avec l'œuvre intégrale par Jean Massin.



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