REPÈRES

Hugo à contretemps 
Hugo, l’engagement républicain

Lycée : 2de, 1re


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Hugo à contretemps
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Nous remercions Henri Meschonnic de nous avoir transmis ce texte constitué d'extraits d'un livre à paraître, en 2002, chez Maisonneuve et Larose : Hugo, la poésie contre le maintien de l'ordre.

À contretemps, c'est contre le temps. Contre la métrique sociale de la pensée programmée par le culturel, par le calendrier des célébrations et des commémorations. Qui, il faut le reconnaître, a pour mérite de faire relire. Exposer, revoir. Découvrir, peut-être. Ou redécouvrir. Mais tout en favorisant le consensus, cette forme molle de l'intelligence, qui ne fait plus ressembler à l'intelligence. À dates fixes. Cela à titre de préalable général. Et les conventions, les habitudes, les modes sont autant de métriques sociales.
Dans le cas particulier de Hugo, qui a réussi ce coup d'avoir en dix-sept ans deux centenaires (1985, 2002), ce qui le sauve du consensualisme régnant, c'est qu'il continue à diviser, entre ceux qui l'aiment (encore sont-ils, ceux-là, très divers, selon, dans toute cette masse, ce qu'ils aiment, et ils sont donc certainement très différents les uns des autres sans trop chercher à le savoir) et ceux qui le détestent.
Car bien des choses sont en jeu, culturellement et poétiquement, chez Hugo, et par lui. Plus que pour d'autres. C'est ainsi.
Hugo présente, et représente, un cas très rare, sinon unique, d'inséparation entre le langage, le poème, l'éthique et le politique. Et ce qui règne dans le culturel, c'est l'hétérogénéité des catégories de la raison. Les choses du langage, à part, pour spécialistes. Les choses de la littérature, à part, pour spécialistes. Les choses de l'éthique, à part, pour spécialistes. Les choses du politique, à part, pour spécialistes. Rares les passerelles. Et il faut voir comment. Le résultat est connu. C'est le monde comme il va. Et au rebours d'un Saint-John-Perse, qui n'a « que du bien à en dire », dans son discours pour le noble, le Nobel, Hugo est de ceux qui refusent ce monde.
Les seuls à l'avoir approché, en ce sens, ce sont les révoltés Dada-surréalistes : André Breton disant que les plus beaux vers de Hugo sont des vers de lutte contre l'oppression.
C'est à mes yeux, la situation, la localisation la plus juste du scandale. Scandale qui rend Hugo irréductible à toutes les représentations successives qu'on a faites de lui.
Ce qui fait apparaître un phénomène classique, mais mal vu. Au contraire de l'éloge convenu qui veut que les grandes œuvres sont accomplies. Ce qui n'est à vrai dire qu'une tautologie mal masquée. Ce qui se montre, chez Hugo, et comme dans toutes les grandes inventions de pensée, c'est qu'elles durent. Et il est beaucoup plus pertinent d'y reconnaître qu'elles sont, au sens de l'aspect du verbe, au sens d'une grammaire de la pensée, de l'inaccompli. Car elles n'en finissent pas d'exercer leur activité. Les autres, celles qui sont accomplies, en ce sens, s'achèvent avec leur époque. Quand une époque est accomplie. Elles n'ont plus alors qu'un rôle, et un intérêt de document.
Hugo est donc une œuvre en cours. En laissant au bord de sa route bien des réticences, même illustres.
Pour le cinquantenaire de sa mort, en 1935, Claudel voyait en Hugo « le réquisitoire contre ce qui existe au nom de ce qui n'existe pas » 1- dans le même moment où il traitait Stendhal de « disquisitions pharmaceutiques » en lui préférant Eugène Sue et Paul Féval.
Mais en 1952, cent-cinquantenaire de la naissance - on répond toujours à ce genre de convocations - Claudel faisait la moue : « Le temps n'a fait qu'accentuer mes réserves  2».
René Char, 1952 : « Obèse auguste, c'est le grand réussi des insensés, ou inversement » 3. Mais en même temps « mystérieux à souhait, fauve admirable dans ses bonds ». Mais il est « mis en pièces par l'obus baudelairien ». Pourtant, ce qui subsiste en lui était « d'une teneur d'arome et de feu presque unique ».
Étrange notion, celle qui semble banale, de ce qu'on appelle « la vie posthume » d'un écrivain. D'une œuvre. Elle n'est rien d'autre que la vie tout court. C'est-à-dire plus précisément, pour une œuvre d'art, son activité. Qui n'est qu'un autre mot pour dire sa modernité, au sens où la modernité s'est débarrassée de ses oripeaux avec lesquels on la confondait (le nouveau, le récent, la rupture, le contemporain) pour apparaître ce qu'elle fait, spécifiquement, quand il s'agit de l'art : la présence continuée et active au présent. Tous les présents. Le présent du passé, le présent du présent, le présent de l'avenir. Le reconnaître étant la modernité de la modernité. Par rapport à ces acceptions vieillies, vieillies parce qu'elles sont inactives.
Parce qu'il s'agit du temps qu'on met à lire les œuvres. Et des transformations dans la notion même de ce qu'on entend par lire. Par l'écriture. Par le poème.
Et il est certain, et ce serait une entreprise édifiante à mettre en scène, que Hugo, spécialement, est passé par toutes sortes de lectures. En ce sens, les témoignages des commémorations fournissent un matériau secondaire insuffisamment exploité. Et qui animerait, par son aspect de sottisier involontaire, l'étude historique de la littérature.
Des hommages de 1902 aux lectures surréalistes de 1935, Hugo reste un réactif. Mais aussi, par-delà cet effet second, une présence multiple. À la fois, et d'abord, poétiquement, mais aussi comme révélateur qu'un poème est un acte éthique. D'abord un acte éthique. Ce qui change immédiatement l'idée qu'on a d'un poème, et l'idée qu'on a de l'éthique.



 
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