En janvier 1849, Victor Hugo porte, dans Choses vues, un regard sans complaisance sur la Chambre des représentants du peuple et explique le sens de son action politique depuis un an.
[...] Il fait très froid dans cette salle. Cette bâtisse ressemble à la Constitution ; ce n'est que plâtrage, détrempe et carton. Un triste décor pour une pauvre pièce.
La salle s'en va comme l'Assemblée. Tout ce provisoire, hommes et choses, tremble à un coup de vent. Rien dans cette salle qui ne soit usé, déteint, passé, disloqué ou taché ; banquettes décousues, châssis crevés, tapis déchirés, représentants râpés. Ô popularité ! Néant ! Jetez donc ceci par terre pour construire cela ! Faites donc des 28 juillet et des 24 février ! Renversez des rois, des trônes, des Bourbons, des Orléans, de vieilles races couronnées pour élever quelques faquins ! Cela n'est pas plus solide.
[...]
J'ai toujours défendu la société du côté où il y avait péril.
Devant les barricades, j'ai défendu l'ordre.
Devant la dictature, j'ai défendu la liberté.
En présence des chimères, j'ai défendu la propriété, la famille, l'héritage, l'éternelle
vérité du cœur humain. J'ai demandé la clémence pour les égarés et la sévérité pour les traîtres : c'est-à-dire la justice pour tous.
J'ai tendu une main fraternelle aux vaincus, par instinct de cœur d'abord, par instinct
de la raison ensuite ; car dans des temps comme les nôtres donner le bon exemple quand on est vainqueur, ce n'est pas seulement de la miséricorde chrétienne, c'est de la prévoyance politique.
J'ai empêché, aidé par de généreux collègues, que les catastrophes publiques ne détruisissent les théâtres, les arts, les lettres, ces sources de gloire pour la France et de vie pour la capitale.
J'ai défini et limité l'état de siège ; et j'ai dit : l'anarchie, c'est de l'arbitraire dans la rue, et l'arbitraire, c'est l'anarchie dans le pouvoir.
Cet état de siège, inutilement prolongé, pesait sur la ville de Paris, sur les communes, sur le crédit, sur les affaires, sur la confiance. Je suis de ceux qui en ont demandé et obtenu la fin.
J'ai demandé la nomination du président par le peuple.
J'ai en toute occasion maintenu le droit souverain du suffrage universel.
J'ai demandé deux Chambres, ou au moins un contrepoids à l'omnipotence de la majorité dans l'Assemblée unique.
J'ai demandé l'abolition de la peine de mort, ne connaissant rien de plus rassurant et de plus beau que les progrès évidents de la civilisation mêlés aux progrès contestables des révolutions.
J'ai refusé mon vote à la Constitution, prévoyant les immenses périls d'une Assemblée unique, et souhaitant d'ailleurs que l'avenir me donnât tort.
J'ai appuyé la candidature de Louis Bonaparte, espérant que dans l'impossibilité d'être aussi grand que Napoléon, il essaierait peut-être d'être grand comme Washington.
J'ai voté la dissolution de la Chambre, convaincu que la souveraineté de l'Assemblée n'était plus d'accord avec la souveraineté du pays, et qu'il était temps que la nation prît enfin possession d'elle-même.
Victor Hugo, Choses vues, janvier 1849.
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