| Hugo, l’engagement républicain |

Lycée : 2de, 1re
À propos de ce dossier
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Une interview de Nicole Savy, chef du service culturel du musée d'Orsay.
Au premier regard porté sur le parcours politique de Hugo, on pourrait penser qu'il s'agit d'un opportuniste qui passe du royalisme à la République en même temps que son siècle... Mais est-ce si simple ?
La question ne se pose pas de façon aussi simple, effectivement. Je dirais d'une autre manière que, chez Hugo, apparaissent très tôt un certain nombre de convictions qui sont d'abord d'ordre humanitaire et ensuite, pour simplifier, du côté des droits de l'Homme. En premier lieu donc, on assiste à l'émergence de questions philosophiques et sociales et, sur ces questions, il n'a jamais varié.
Prenons le thème de la peine de mort. Pendant son enfance, il a été horrifié par ce qu'il a vu au cours de voyages en Italie et en Espagne. Et, en 1829, extrêmement tôt, il écrit un de ses chefs-d'œuvre, un roman bref, Le Dernier Jour d'un condamné. C'est un des premiers livres militants contre la peine de mort. Il recommencera bien plus tard, au temps de Guernesey d'où il participera à la lutte contre la condamnation de John Brown.
À quelles autres convictions pensez-vous ?
Il y a la question de la justice. Victor Hugo développe, dès les années trente, toute une réflexion à propos de la pénalité et des bagnes. Il y a la question du droit des femmes. Et puis, il y a la question de la misère qu'il se pose, disons, au moment de la révolution de 1848. Et là, on le voit prendre une position nouvelle, pour la République universelle : d'une certaine manière, il est quasiment déjà socialiste et pas encore républicain. Ensuite, il n'a plus bougé et cela jusque dans ses contradictions et ses réserves.
C'est-à-dire ?
Par exemple, Hugo déteste la violence, ce qui ne signifie pas qu'il n'ait pas su y faire face au cours de situations dangereuses. Ce refus de la violence l'amène durant la Commune de Paris à avoir une attitude compliquée : dans les principes, il est pour la Commune, dans son application, il est contre, et plus encore contre la répression - il a été horrifié par la Semaine sanglante, cela va sans dire. Mais ensuite que fait-il ? Il déclare qu'il offre l'hospitalité aux proscrits qui seront poursuivis : toujours ce souci de justice et d'humanité.
Cela lui a valu à nouveau d'être menacé : alors qu'il était à Bruxelles, dans sa maison de la place des Barricades, il a été attaqué une nuit par une bande de factieux qui avaient l'intention de le tuer.
Voilà donc un parcours extrêmement compliqué mais ce n'est pas du tout celui d'un homme qui retourne sa veste au gré des circonstances et suit le régime existant. Il court une légende selon laquelle il se serait élevé contre Louis-Napoléon parce qu'il visait un portefeuille de ministre qu'il n'aurait pas eu : c'est complètement faux.
De la grande vague de 1789 jusqu'à 1870, l'idée de la République met près d'un siècle pour s'imposer de façon tangible. Hugo est en quelque sorte la voix de ce siècle, qui passe de la monarchie et de l'Empire à la République.
Il a progressivement pris en compte à sa manière l'héritage de la Révolution française, tout en le discutant. Toujours cette discussion chez Hugo sur la période comprise entre 1789 et 1793. Il est, si vous voulez, un Rouge, à la fin de sa vie. Hugo est pour les aspects les plus socialistes de 1793, avec la justice sociale, les droits de l'Homme, l'Europe, la République universelle. Mais il est contre la violence.
Alors, c'est vrai qu'il est la voix de son siècle. Mais étant un poète romantique, il en est aussi l'acteur, le prophète. Il anticipe le mouvement. On peut dire en un sens que c'est lui qui produit son siècle. Il n'est pas le seul évidemment, mais il est l'une des figures les plus importantes de ce romantisme-là.
Vous parliez tout à l'heure de cette période de 1848-1850 où il est déjà socialiste et pas encore républicain. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette transition ?
Hugo était représentant du peuple et, quand il a compris que ce président Louis-Napoléon dont il a soutenu la candidature préparait une dictature, le rétablissement de l'Empire, la rupture a été totale. Quand le coup d'État éclate, Hugo est effectivement un des dirigeants de l'insurrection, de la résistance. Sa tête est mise à prix, il est poursuivi, il est en danger de mort. Obligé de se cacher, il pourra s'enfuir vers Bruxelles le 11 décembre, grâce à Juliette Drouet qui lui a trouvé le passeport d'un ouvrier typographe.
Et là, il y a toute une histoire très dense : en quelques mois, le pouvoir impérial fait d'abord courir des rumeurs d'annexion de la Belgique, puis fait pression sur le gouvernement belge dans le but de faire expulser Victor Hugo et, enfin, envoie des émissaires à Hugo pour négocier directement avec lui.
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Victor Hugo sur le rocher des proscrits à Jersey.
Photographie de Charles Hugo.
Carte postale |
Pour tenter de l'annihiler en tant que voix de l'extérieur ?
Oui, d'autant plus qu'à partir de ce moment-là, sa voix n'a cessé de grandir jusqu'à atteindre une audience internationale. Victor Hugo entretenait de très bonnes relations avec les Belges et il s'était engagé à quitter le pays au moment de la publication du texte vengeur écrit durant les premiers mois d'exil, Napoléon-le-Petit. C'est ce qu'il fait en partant en 1852 à Jersey, qu'il quittera trois ans plus tard pour Guernesey.
Et « Napoléon le Petit » ?
Le livre entre alors en France de façon clandestine : on se l'arrache sous le manteau. Et on raconte cette histoire piquante, rapportée, je crois, par Dumas : le livre arrivait à l'intérieur de bustes du Prince-président !
On peut dire que cette date de 1851 est pour Victor Hugo le tournant de sa vie politique et en même temps le tournant de sa vie littéraire...
Oui, c'est absolument fondamental. Il est évident que la période de l'exil est une période particulièrement douloureuse. Quand on regarde les photos de Victor Hugo prises à Jersey, le proscrit, sur son rocher, il est de bon ton de dire : « Mon Dieu, qu'il est narcissique... », ce qui est complètement ridicule. Ce que disent ces photos, c'est qu'il est alors seul au monde. Il ne possède plus que ces rochers. Cette situation a été extrêmement dure. Mais elle a eu un avantage pour lui, pour son œuvre et pour nous : il a gagné un temps considérable d'écriture.
Il en manquait précédemment ?
Sous la monarchie de Juillet à Paris, il a traversé une période difficile durant laquelle il n'a pas publié. Ses préoccupations semblent alors essentiellement tournées vers ses diverses candidatures à l'Académie, il est nommé pair de France - Juliette se moquait d'ailleurs de lui à ce sujet. 1840-1845, c'est un moment où Hugo va très mal et la révolution de 1848 et le coup d'État vont en faire un autre homme.
D'ailleurs, on le voit changer physiquement : quand il arrive à Guernesey, il se coupe les cheveux et se laisse pousser la barbe comme Jean Valjean. Et il y a un moment où il lui ressemble !
Là, il consacre son temps à écrire.
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Le cabinet de travail.
Hauteville House, Guernesey. Carte postale |
L'île le protège ?
Il reçoit peu de monde - des exilés et des éditeurs qui viennent le voir. On est loin de la vie sociale parisienne ou des réceptions de la cour, de la vie mondaine, des femmes, de l'activité politique, des multiples relations avec des gens de la presse, de l'édition, des arts. Voilà du temps gagné.
Alors il construit son « look out », cette pièce dans laquelle il écrivait debout face à l'océan. Et là, après Les Châtiments, écrits à Jersey, il écrit tous les chefs-d'œuvre de ces années-là, Les Contemplations, La Légende des siècles, Les Misérables qu'il avait commencés avant la révolution puis qu'il avait laissés dans une malle durant plusieurs années. Il n'arrête pas et toute cette partie de son œuvre, c'est prodigieux !
En un sens, merci à Napoléon III !
Quand, en 1859, Napoléon III propose la fin de l'exil, Hugo refuse, déclarant même : « S'il n'en reste qu'un, je serai celui-là... Comment doit-on interpréter sa position ?
Sur le plan politique, il s'agissait pour Napoléon III d'une sorte de libéralisation forcée du régime, qui commençait à se fragiliser. Il promettait l'indulgence à ses anciens ennemis. Pour Hugo, le compromis n'était pas acceptable : il jugeait le régime corrompu et ne voulait rentrer qu'avec la République.
L'insularité ne devait pourtant pas être de tout repos...
Dans ces années-là, la vie à Guernesey est malheureuse. Victor Hugo y est de plus en plus seul. Tous les membres de sa famille sont partis à Bruxelles : l'isolement leur paraissait insupportable. Les communications demeurent faibles malgré les premiers bateaux à vapeur, les journaux sont toujours en retard, le courrier est surveillé par la police impériale...
Seule Juliette Drouet est là, toujours fidèle. Mais cela a dû être terrible : durant ces grands hivers de Guernesey, en pays anglo-saxon, avec une langue étrangère, Victor Hugo n'est pas chez lui, même s'il aime beaucoup les îles anglo-normandes. Je crois que, s'il reste, c'est d'abord une question de principe.
Ce serait se renier que d'accepter ?
Absolument. Et puis, peut-être reste-t-il aussi parce qu'il a beaucoup à faire là, beaucoup à écrire. Du temps. Et, dans la mesure où son œuvre est plus importante que son agrément personnel, il sait bien que Guernesey lui est en ce sens très bénéfique.
Il fallait donc avoir la capacité de création d'Hugo pour résister ?
Oui, il a des ressources que d'autres n'ont pas. À Jersey, au début de l'installation, on le voit fabriquer de l'activité pour tout le monde. Il pousse Charles à la photographie et Adèle, sa femme, à l'écriture du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, qu'elle publiera en 1863.
Juliette, elle aussi, a des ressources. Elle est extrêmement intelligente et écrit des lettres admirables, bien plus belles que celles qu'Hugo lui envoie. De toute façon, elle vit pour lui. L'amour de Juliette pour Victor est aussi absolu que la haine de Victor pour Napoléon III : il ne variera pas.
Mais vous disiez création, moi je dirais travail : c'est un prodigieux travailleur.
Et l'épisode des tables tournantes ?
Il se déroule à Jersey. C'est à la mode dans ces années-là. Son amie Delphine de Girardin vient et entreprend de faire tourner des guéridons spirites. Tout le monde prend tout cela très au sérieux. Hugo lui-même a la conviction d'entendre des voix, la voix de sa fille morte, la voix de Shakespeare, la voix continue des poèmes qu'il est en train de faire ou celle qui les anticipe.
Il se passe des choses étonnantes, mais qui finissent par devenir dangereuses. Hugo, sentant probablement sa raison en danger, interdit que l'on continue.
Cette faiblesse momentanée nous le rend peut-être plus proche, plus humain en quelque sorte...
On le représente toujours comme un mage gonflé de suffisance. Baudelaire contribue à cette réputation de Victor Hugo mais c'est évidemment faux. Je crois qu'il est en réalité beaucoup plus fragile, angoissé et malheureux qu'on ne le dit habituellement. En contrepartie de cette fragilité, il a une force de travail immense : c'est la qualité du génie.
Il est clair que s'il n'en reste qu'un, ce sera celui-là...
Mais il y a beaucoup de gens qui ne l'aiment pas, qui ne supportent pas son emphase.
Cette emphase est pourtant superbe. Dans Les Travailleurs de la mer, qui datent aussi de cette période des îles anglo-normandes, on perçoit bien que cette emphase est à la fois sens et force. Alors, c'est vrai qu'il y a des choses qui peuvent paraître simples, des personnages manichéens.
Oui, la psychologie ne l'intéresse absolument pas.
Et son théâtre ? Certains y voient le maillon faible de son œuvre, comparé à sa production poétique ou romanesque...
Il y a pourtant de très grandes pièces : Hernani, Ruy Blas... La Comédie française a repris régulièrement Hugo depuis qu'il est au répertoire. Mais ce sont des textes qui font peur à beaucoup de metteurs en scène, alors, ils les contournent. C'est dommage, parce que quand on affronte vraiment de tels textes, cela peut donner des résultats magnifiques.
C'est tout de même curieux, car les metteurs en scène montent des textes difficiles...
Il y a des modes. Hugo n'est pas à la mode. Quand on parle du roman au XIXe siècle, la liste va de Stendhal à Flaubert et à Proust, on rajoute Balzac parce qu'on ne peut pas l'éviter ; mais on place rarement Hugo sur cette liste-là. Hugo dérange, en grande partie pour des raisons idéologiques, mais aussi pour des raisons littéraires. Les Misérables sont un roman totalement dérangeant.
Sur le plan idéologique, on peut comprendre mais, sur le plan littéraire, en quoi cela dérange-t-il ?
D'abord, il y a l'énormité de l'objet et la diversité des registres utilisés, qui vont du mélodrame le plus simple à la dissertation philosophique la plus illisible par les jeunes lecteurs (qui, en revanche, peuvent lire ce qui précède). Et puis, il y a un fonctionnement particulier, comme des blocs erratiques qui s'entrechoquent... Par exemple, au début de l'histoire de Cosette, quand elle est enfermée en prison, le récit dit que, finalement, Cosette et Jean Valjean ont été sauvés de Javert par les années de couvent. Le couvent apparaît donc comme un asile, une instance maternelle protectrice, bénéfique. C'est ce que dit la fiction.
En même temps, les digressions disent le contraire et sont très critiques : digressions sur le couvent en général, sur l'institution, sur le couvent à l'époque impériale ou dans l'Espagne de l'Inquisition... Le couvent est présenté comme le mouroir, l'enfermement vivant.
Vous pouvez donc avoir, dans le roman, un discours de la fiction et un discours de la digression qui se contredisent, et ce n'est jamais résolu de manière artificielle. En lisant un peu attentivement le roman, vous êtes obligés de vous poser des questions sur le texte : vous êtes devant un espace de questionnement. Qu'est-ce que dit Hugo ? Il dit que le couvent, c'est l'inquisition, il dit aussi que le couvent est une association librement consentie, et puis, il dit, vérité historique, que le couvent est une forme de protection sociale : à une époque où il n'y a pas d'hôpitaux publics ni d'écoles pour les petites filles, il n'y a que les structures religieuses pour les protéger, en particulier de la misère et de tout ce qui va avec. Une sorte de sauvetage social...
Napoléon Ier savait très bien cela et a remis très tôt en place les congrégations féminines, précisément pour ces fonctions, ces missions d'assistance sociale ou éducative que personne d'autre n'assurait dans la société. C'est ce que dit la fiction des Misérables, qui se déroule à cette époque.
En même temps, Hugo a tout autre chose à raconter à propos des couvents. Il y a un côté anticlérical chez Hugo, qui est quelqu'un de très religieux par ailleurs.
Ce fonctionnement dont vous parlez dans ses romans, « comme des blocs qui s'entrechoquent », fait penser à l'écriture romanesque d'Aragon, qui a choisi et préfacé un recueil de textes poétiques d'Hugo et l'a intitulé « Avez-vous lu Victor Hugo » ?
Ah ! J'adorerais qu'il y ait une thèse sur Aragon et Hugo, c'est un vrai sujet, y compris sur les alexandrins d'Aragon, Le Roman inachevé. Il y a beaucoup de Hugo chez Aragon.
Cette technique du mélange de la fiction et des digressions permet d'introduire des ruses d'écriture. On voit Victor Hugo faire des choses invraisemblables. C'est, par exemple, un obsédé des chiffres. Il avait donné comme numéro de matricule à Jean Valjean les chiffres qui correspondaient à la date présumée de sa propre conception. Tous les chiffres ont une sorte de référence fétichiste dissimulée, comme un surinvestissement personnel de l'auteur. Ceci n'est pas apparent pour le lecteur mais s'il n'y avait pas cette dimension, on aurait probablement des textes différents.
Avec cela, Victor Hugo écrit des œuvres dont la popularité est extraordinaire : quand Les Misérables parurent, il y avait des queues chez les libraires, les ouvriers se cotisaient pour l'acheter et l'éditeur n'arrivait pas à fournir !
Propos recueillis par René Vieu.
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