J'ai cru longtemps que la République n'était qu'une forme politique.
La République est une idée, la République est un principe, la République est un droit. La République est l'incarnation même du progrès.
Mais comment suis-je devenu républicain ? Je vais vous le dire.
Depuis vingt-cinq ans, je suis simplement un homme de liberté. Avant que nous eussions vu, comme nous le voyons aujourd'hui, le fond du cœur des monarchistes, la liberté me paraissait compatible avec la monarchie, et je ne voyais pas la nécessité absolue de la République. Et puis, pour tout dire, j'avais dans l'esprit, comme tant d'autres hommes de bonne foi, cette sorte d'effroi permanent de 93 que les écrivains ont réussi à créer et qui est encore aujourd'hui la grande objection contre la République, objection qui tombe du reste et qui achèvera prochainement de disparaître devant le passé mieux étudié et l'avenir mieux compris. Le jour se faisant, les fantômes s'en vont.
Mais, à cette époque, le fantôme était encore dans les esprits. Le 15 mai 1 vint lui donner une sorte de réalité. Ce fut alors que je fis afficher sur les murs de Paris la déclaration suivante qui exprimait toute ma pensée, résumée ailleurs par ces mots : Haine vigoureuse de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple.
À l'heure qu'il est, je n'ai rien à changer à cette déclaration, sinon que je ne crois plus la terreur possible. Le peuple fait de tels pas tous les jours. Pendant que l'esprit de violence s'empare de ses adversaires, l'esprit de progrès s'empare de lui.
Je le répète, depuis vingt-cinq ans, j'étais simplement un homme de liberté. J'étais libéral et démocrate. Rien de plus. La République n'était pour moi qu'une forme politique. Je ne lui reconnaissais pas ce caractère de vérité essentielle et absolue qui constitue tout principe. Dans l'histoire de nos grands et formidables jours révolutionnaires, la République, l'immense République tenant d'une main la hache et de l'autre l'épée, m'apparaissait plutôt comme la Force que comme la Vérité. J'avais dans les veines ce mélange de vieux sang vendéen qui ne m'empêchait pas de l'admirer, mais qui me poussait à la combattre. En 1848, quand je la vis se dresser brusquement sur l'écroulement de la monarchie, couvrant l'Europe de son rayonnement, mêler les grandes choses aux grandes idées, l'enthousiasme me vint au cœur, mais je gardai le silence pourtant. Tant de gens criaient autour de moi : Vive la République ! Et puis, je ne sentais pas la liberté à l'aise ; je m'attristais profondément devant ce qui pouvait sombrer alors des nécessités sociales, devant l'état de siège, devant la transportation, devant la dictature, et en moi, au fond de ma conscience, le libéral faisait des objections au républicain. C'est ce qui fit que je me tins à l'écart dans l'Assemblée constituante, absolument isolé de quelque réunion et de quelque groupe que ce fut, assis solitairement dans le coin le plus obscur de l'Assemblée, et n'élevant la voix de temps à autre que pour défendre la liberté.
J'hésitais devant la République, je le déclare. La République était puissante alors, et je lui laissais l'empressement et les adulations des autres. C'était le temps où l'on se prosternait beaucoup devant elle.
Mais depuis deux ans, quand j'ai vu la République prise en traître, saisie par ses ennemis, jetée à terre, liée, garrottée, bâillonnée, quand j'ai vu toutes les lois qu'on lui a mises aux pieds et aux mains, quand j'ai vu la politique qu'on lui a plongée dans le cœur, quand j'ai vu son sang couler à flots, alors, moi qui aux jours de triomphe m'étais tenu à l'écart, je me suis approché d'elle au moment où tant d'autres s'en éloignaient, et quand j'ai vu que meurtrie, saignante, terrassée, foulée aux pieds, couverte de plaies, elle vivait encore, je me suis mis à genoux devant elle et je lui ai dit : Tu es la vérité !
Maintenant, je combats pour elle.
Mais on me dit : Prenez garde ! Vous allez partager son sort. Aujourd'hui les haines, les violences morales et matérielles, les injures, les outrages, les calomnies, les persécutions sont pour les républicains.
Raison de plus.
Républicains, ouvrez vos rangs. Je suis des vôtres.
Victor Hugo, Choses vues, juillet 1851.
|
|

|
© CNDP
- Thém@doc / Hugo, l'engagement républicain Avril 2002
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|