
Collège Lycée professionnel
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Faire sortir l'auteur du statut de privilégié réservé à une élite, l'extraire du carcan aseptisé du recueil de bonnes feuilles, pour le livrer ratures et variantes en avant, afin que chacun saisisse qu'il est un artisan de l'écrit, nous semble une première nécessité pédagogique.
Faire abandonner à l'élève l'idée que l'écriture de fiction ou de poésie, « ce n'est pas pour lui », relève au fond de la même démarche.
Une écriture de type créatif ne peut se mettre en œuvre seulement pour répondre à une exigence professorale. Cadrer une situation d'énonciation valorisante guide l'écriture sur les sentiers de la création. Correspondance, écriture de nouvelles ou de poèmes publiés dans le journal du lycée permettent, par exemple, de briser des tabous de comportement.
Écrire en classe, c'est ébranler la barrière inconsciente et tenace qui sépare les professionnels de l'écrit (journalistes, critiques, romanciers, poètes) des autres citoyens qui seraient au mieux rivés dans un statut de spectateurs passifs. Comme deux mondes séparés que seule l'école ferait se côtoyer durablement...
Mais les fait-elle se rencontrer ? Ne s'agit-il pas parfois d'une inégale confrontation ? Précisément, nous tenons la pratique de l'écriture comme l'une des réponses à apporter aux situations d'échec scolaire, comme l'un des moyens d'aborder sur les côtes de « l'étrange pays d'écriture1 ».
Cependant, le règne de l'écrit ne doit pas nous faire perdre de vue que l'essentiel des communications humaines passe par la pratique de l'oral, ce qui induit d'autres enjeux pédagogiques dont il faut parallèlement se saisir.
Faire pratiquer l'écrit, c'est mettre en œuvre un travail. Il importe d'insister sur ce fait, de battre en brèche l'idée que l'écrivain serait l'être supérieur doué de voyance, l'inspiré qui ne ferait que transcrire... Ou, plus exactement, il convient de s'entendre sur les mots : les facilités apparentes qui sont devenues celles d'un écrivain confirmé sont le fruit d'un long travail. Au fond, la muse inspiratrice n'est peut-être que du travail cristallisé... Roland Barthes, interrogé sur ce thème, est très clair quant à la matérialité du travail de l'écrivain.
Comment aborder l'activité de l'écrivain ? En la montrant. Pour cela, les documents sont multiples. Il y a bien sûr les manuscrits où les ratures, les surcharges, les corrections sont autant de traces tangibles du travail de l'objet texte. L'étude de variantes d'un texte peut aussi témoigner de la recherche de l'écrivain et de la stratification de son écriture. Enfin, les témoignages des écrivains eux-mêmes sont riches d'enseignement. En effet, il n'est pas un travail d'écrivain mais des pratiques d'écrivains : la variété des approches permet ce point de synthèse fondamental pour nos élèves. Roman, nouvelle, poème : tout texte est le fruit d'un travail, c'est-à-dire d'ébauches, d'essais, de corrections, de transformations. Les brouillons d'écrivains sont à ce titre explicites.
Hervé Bazin, quant à lui, insiste fort sur le cadre matériel et les outils de son travail de romancier : documentation impressionnante, système de classeur rigoureux, machines à écrire aux vertus différentes, magnétophone pour « tester » certains passages, appareils photos et caméra pour effectuer des repérages... (témoignage rapporté par Jean-Louis de Rambures, dans Comment travaillent les écrivains).
S'entretenant avec Jean-Luc Delblat, Alphonse Boudard conte avec jubilation son goût pour « le côté bricolage » de l'écriture. On pourrait multiplier à l'envi ces conditions générales qui permettent la genèse et la structuration de l'acte d'écriture, mais il nous paraît plus décisif d'en venir à l'acte scriptural comme élément générateur du texte. Explicitant l'élaboration de La Baie des Anges, Max Gallo rappelle les aspects autobiographiques, sa documentation d'historien et tout un système de fiches complétant un plan. « Mais, précise-t-il, cette ébauche de plan n'a cessé de se modifier au fur et à mesure. Mon travail se déroule comme une sorte de flux : j'écris un dialogue parce que les mots sont venus se placer à un moment donné de telle manière ; ce dialogue va modifier à son tour tel personnage. Bref, chaque phrase a un caractère décisif et, à la limite, on pourrait dire qu'un texte n'existe pas tant qu'il n'a pas été engagé. La toute première phrase est évidemment cruciale.2 »
De façon plus lapidaire encore, Félicien Marceau avoue : « Je ne pense que lorsque j'écris. Mes livres partent d'une phrase ou, au maximum, d'une situation.3 »
D'ailleurs, précise Dominique Fernandez : « quand on écrit, chaque phrase peut être modifiée, chaque mot peut vous entraîner ailleurs. C'est très mystérieux...4 »
Tout texte est l'aboutissement d'un travail. Travail de conception, de réalisation, de formulation, de transformation, de réécriture... un travail qui peut être souterrain aussi, ce qui pose le problème du temps de maturation et donc interroge nos méthodes pédagogiques. Cette nécessaire réflexion sur la genèse du texte permet de regarder d'un œil neuf la mise en œuvre de l'écriture par les élèves.
Robert Pinget déclare à Jean-Louis de Rambures : « Je travaille, pour ainsi dire, à l'aveuglette, et ensuite [...], je mets en ordre ce qui est sorti du premier jet. Sur le moment, en tout cas, les mécanismes de la création m'échappent complètement. Je sais seulement qu'il y a quelque chose qui doit sortir et que, pourvu que j'aie un peu de rigueur, cela aboutira à un roman.
Tout compte fait, s'il y a une méthode de travail, elle consiste éventuellement à déclencher ce processus par l'exercice journalier de la plume. Pour un poète, je ne vois guère d'autres réalités que l'écriture. »
À l'instar de Robert Pinget ou de Dominique Fernandez, les auteurs sont nombreux à soutenir l'idée d'une certaine autonomie de leur écrit par rapport à leur volonté initiale. Aragon déclare que ses personnages ne font pas toujours ce qu'il veut car ils sont mus par une logique interne. Michel Déon, lui, déclare tout de go à Jean-Luc Delblat : « Si le sujet était bien défini à l'avance, je n'écrirais pas de livre. Cela m'ennuierait profondément. Alors je pars juste sur une image, un son de voix, un paysage. On a tout intérêt à commencer un livre d'une façon rapide et brutale. Quand vous avez enclenché la mécanique, elle se déroule toute seule ou elle ne se déroule pas... ». Importance donc de la mise en œuvre des mots.
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