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| Poésie sonore, poésie numérique |

Collège / Lycée
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Vers une définition
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Un parcours rapide des biographies des poètes montre qu’ils sont tous nés entre 1922 et 1930 ; il s’agit donc d’un mouvement attaché à une génération, issue de l’entre-deux-guerres, celle qui découvre le magnétophone. Quelques grands traits ressortent des huit poèmes sonores présents dans le CD-Rom.
Une esthétique du signifiant ou quand le son fait sens
Le point commun qui frappe dans tous les poèmes écoutés est que la voix, les sons produits par le corps sont exploités quasi exclusivement pour leur résultat sonore et dans une moindre mesure pour le sens des mots employés. Ainsi, dans le poème « Rouge », Henri Chopin épuise le mot rouge à force de répétition (d’abord à l’identique grâce au magnétophone) jusqu’à le vider complètement de son sens, puis le module jusqu’à lui faire dire autre chose : le mot devient rugissement, puis aboiement, ronronnement de moteur… Le poème « Canal street n° 25 » de Bernard Heidsieck commence par ce qui semble être une phrase à peine articulée, dont on ne saisit d’abord aucun mot mais dont le rythme est martelé, et qui se répète longtemps, de manière toujours un peu mieux articulée, de telle sorte qu’on finit par entendre quelques mots, puis tous les mots : « Leur mettre du plomb dans la tête et les voir filer droit » ; la phrase, qui exprime sans doute tout ce à quoi le poète est opposé (la volonté d’imposer un ordre, les principes rigides d’éducation), est prononcée de manière toujours plus distincte, mais aussi plus rapide, si bien qu’elle finit tout aussi inaudible qu’elle a commencé… Avec « I am that I am », Brion Gysin, le père du cut up, répète lui aussi indéfiniment les mêmes mots, mais en les permutant, produisant à chaque phrase une nouvelle surprise : Am I that I am ? That I am, am I ? That I am I am ! etc. Ce surgissement inattendu du sens n’est pas sans rappeler les méthodes de l’écriture automatique, ce que confirme l’appartenance de Brion Gysin au Surréalisme jusqu’en 1935. Dans un tout autre registre, avec le poème « Un retour à mes sources », François Dufrêne, fidèle à ses origines lettristes, évacue totalement le mot et, à force de sifflements, bruits de gosier, toussotements, aboiements, cris du ventre et autres bruits corporels qui sont ceux du nourrisson (c’est son retour à la fois aux sources lettristes et aux sources de la vie), superposés et synchronisés, produit une véritable pièce musicale orchestrée et mélodique.
L’exploitation des nouvelles techniques
Ces poèmes ont un second point commun : aucun d’entre eux n’aurait pu être produit sans l’aide des techniques alors nouvelles. Le magnétophone, en effet, devient un produit commercialisé (mais encore rare) au début des années cinquante. Pour la première fois, tout un chacun peut enregistrer du son et faire des montages. C’est cette technique qu’exploite Henri Chopin pour répéter le même mot à l’identique, donnant l’impression d’une parole d’automate ; Bernard Heidsieck s’en sert pour moduler la vitesse d’une phrase, et François Dufrêne pour superposer et synchroniser les sons. Brion Gysin, plus novateur encore, a exploité non pas le magnétophone, mais les premiers ordinateurs ; en effet, les termes de l’expression I am that I am ont été permutés cent vingt fois par le mathématicien Ian Sommerville, selon un algorithme original.
Une remise en cause de la poésie
En quoi toutes ces productions peuvent-elles encore être considérées comme des « poèmes » ? C’est en effet ce que les élèves sont fondés à se demander après ces considérations. En guise de réponse, on pourra mettre en évidence le fait que depuis l’origine la poésie est chant, et que cet aspect musical a longtemps traversé la poésie française sous la forme contraignante de la prosodie classique. Les romantiques, Hugo le premier, ont amorcé une évolution qui a donné toujours plus de place à la musicalité (avec les variations de rythme, les jeux sur les sonorités). Verlaine a réclamé « de la musique avant toute chose », et Mallarmé a poussé à l’extrême cette tendance mais en restant dans la versification (« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx… »). L’évolution continue avec l’explosion des vieilles formes fixes et la disparition du vers (Baudelaire et le poème en prose, Apollinaire et le vers libre), jusqu’à la dissipation complète de l’aspect sémantique des mots, comme chez François Dufrêne, au seul profit de leur aspect sonore. Les poètes sonores sont l’aboutissement de ce mouvement qui donne toujours plus de valeur au son qu’au sens, mais pour qui le son lui-même est porteur d’un sens nouveau. Plus que jamais, le langage est un matériel sonore que l’artiste manipule à son gré. Il s’agit ainsi d’une expérience limite de remise en question de la poésie ; en manipulant le son comme une matière première, en faisant appel à des mots courants (« rouge »), à des sons triviaux (ceux du corps, pour François Dufrêne), à des paroles quotidiennes (Bernard Heidsieck), les poètes désacralisent la poésie. Elle n’est plus un objet esthétique à admirer, mais un art du quotidien qui, désormais sorti de l’imprimé, dévoile le sens des aspects sonores du langage.
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