REPÈRES

La poésie numérique existe-t-elle ? 

Poésie sonore, poésie numérique

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Généalogie

Il n’est pas sans intérêt de tracer une généalogie de la poésie informatique. L’apparition de l’ordinateur s’inscrit dans une histoire et a donné forme à des tendances ou des mouvements qui étaient déjà présents dans l’univers du livre, mais qui aspiraient à explorer d’autres voies. On peut grossièrement en distinguer trois : l’exploitation privilégiée de la face matérielle des signes ; le goût de la rhétorique et de la forme ; l’accent déplacé du poème-objet vers le poème-processus ou le poème-spectacle.
Une des spécificités de la poésie qui la distingue de la prose, c’est l’accent mis sur la dimension visuelle de l’écriture et sur l’enveloppe sonore des mots. Les exemples ne manquent pas, depuis l’Antiquité jusqu’aux calligrammes d’Apollinaire et à la « typoésie1 » en passant par les carmina figurata de l’époque de Charlemagne, de ces poèmes dont l’énoncé est inséparable de la forme visuelle. Poèmes à chanter, à crier, à danser, poésie sonore, la poésie contemporaine a su jouer de la dimension phonique des mots, allant parfois jusqu’à occulter leur dimension linguistique, comme chez Kurt Schwitters et son Ursonate2.
Kurt Schwitters, extrait de « Ursonate », 1932.

Dès que les ordinateurs ont été capables d’afficher autre chose que des caractères ASCII verts sur fond noir, des poètes ont écrit des poèmes pour l’écran. Statiques au début, comme ils l’étaient sur la page, les mots se sont rapidement animés dans des mouvements d’apparition, de disparition, de déplacement, de métamorphose. Ils se sont donnés en spectacle sur l’écran, côtoyant les images et les sons. L’introduction du mouvement dans la poésie d’écran a réintroduit la dimension temporelle des poèmes parlés ou récités et a créé une poésie cinétique dont le déroulement est réglé par le poète et qui se produit sous la forme d’un événement. Le groupe ALIS3 en fournit de bons exemples.

« Décision », poème animé, in Poèmes à 2 mi-mots.
© Pierre Fourny (ALIS).

Animer des mots à l’écran suppose des compétences qui vont au-delà de celles que l’on attend habituellement d’un écrivain. Malgré l’apparition de programmes d’animation spécifiques comme Director ou Flash, seul un petit nombre de poètes est capable de se plonger dans les lignes de programmes sans s’adjoindre la compétence d’un informaticien. C’est pourtant bien le pouvoir de la machine qui a d’abord fasciné les poètes du numérique. Le thème de la « machine littérature », pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Italo Calvino, est apparu avec le structuralisme dans les années soixante. Mais il plonge ses racines dans l’Antiquité la plus reculée et est réapparu à différentes reprises dans l’histoire de la littérature. Dans sa version pré-informatique, il s’incarne dans la poésie combinatoire ou le formalisme des grands rhétoriqueurs et trouve son aboutissement dans les poèmes dadaïstes ou dans les travaux de l’OuLiPo. La puissance de calcul de l’informatique et sa capacité à manipuler des modèles formels offrent à la littérature un nouvel espace de création. Les générateurs poétiques de Jean-Pierre Balpe sont sans doute l’exemple le plus spectaculaire de ce courant, mais les principes qui l’animent se retrouvent chez de nombreux poètes.

Labylogue, installation interactive
Labylogue, 2000. Conception graphique et interactions, Maurice Benayoun ; générateur de textes : Jean-Pierre Balpe ; musique : Jean-Baptiste Barrière.

« Labylogue est un espace de conversation.
Dans trois lieux différents reliés par Internet, Bruxelles, Lyon, Dakar, les visiteurs déambulent dans un labyrinthe virtuel en quête de l’autre.
Deux à deux ils dialoguent en français.
À mi-chemin entre le livre et la Bibliothèque de Babel de Borges, les murs se tapissent de phrases générées en temps réel, qui sont autant d’interprétations du dialogue en cours. À son tour le texte fait l’objet d’une interprétation orale qui anime l’espace du labyrinthe tel un chœur de synthèse qui vagabonde sur les rives de la langue en action. »

Les ordinateurs sont capables de traiter des données textuelles, de les manipuler pour produire des textes. Mais ils sont aussi capables de capter en temps réel des informations transmises par des périphériques d’entrée comme le clavier, la souris ou des capteurs de mouvements qui pourront agir sur leur programme. C’est ainsi que le lecteur est invité à intervenir dans le processus de création du poème. Cette interactivité fait descendre la poésie du piédestal où l’avait installée l’académisme pour retrouver une dimension dialogique propre à l’oral dans laquelle le poète communique avec son public. L’ordinateur peut constituer une médiation entre l’auteur et le lecteur qui va au-delà du simple et classique avertissement au lecteur. Sur ce point encore, la poésie numérique se situe dans la lignée de certaines formes d’expression comme la poésie-action, la poésie-performance, la poésie directe. Certains poètes issus de ce courant proposent des installations ou des spectacles dans lesquels le public participe à la production poétique par le biais des ordinateurs. D’une manière plus générale, il n’y a guère de programme informatique qui n’assigne une nouvelle place au lecteur et ne le transforme en interacteur.
Cette inscription de la poésie numérique dans une histoire générale de la poésie ne doit cependant pas dissimuler la profonde rupture dont est porteur le numérique dans l’univers littéraire ni les tensions qui travaillent ce nouveau champ d’expression.



2 Le site dédié à Kurts Schwitters www.kurt-schwitters.org/
3 Le site d’ALIS www.alis-fr.com/

 
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